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L’expérience politique de l’équipe dirigeante permet surfer sur la crise ivoirienne

Publié le lundi 3 novembre 2003 à 18h16min

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La silhouette a retrouvé sa ligne. Comme si, ayant à gérer la crise internationale la plus grave à laquelle soit confronté le Bukina Faso depuis son accession à l’indépendance (la "guerre des pauvres ", Burkina-Mali, n’a jamais eu la même ampleur ni les mêmes conséquences), le président du Faso avait retrouvé une motivation politique qui paraissait lui faire défaut depuis sa mise en cause, fin 1998, dans l’assassinat du journaliste Norbert Zongo.

La situation qui est celle de la Côte d’Ivoire, et du même coup des pays de la sous-région (avec en première ligne le Burkina Faso mis en cause, dès le déclenchement du mouvement des "mutins", par Abidjan et bien des commentateurs internationaux), permet à Blaise Compaoré et à l’équipe dirigeante d’exprimer pleinement leur capacité politique de gestion des crises.

Il y a ici un exécutif qui fonctionne dans le cadre des institutions, une opposition qui s’exprime totalement, une population prompte à manifester, une presse qui peu à peu a conquis les moyens de sa liberté. C’est l’ensemble de ces composantes de la société burkinabè qui permet à Compaoré de gérer au mieux une crise ivoirienne qui aurait pu dégénérer, dans un contexte politique différent, en crise burkinabè (il ne faut pas perdre de vue que c’est une affaire ivoiro-voltaïque qui a fait tomber le premier président de la République, Maurice Yaméogo - cf LDD Burkina Faso al/Mercredi l 6 octobre 2002).

Inutile de revenir sur l’évolution politique qui a marqué les vingt dernières années : Révolution, liquidation de la Révolution, Rectification, Front populaire, démocratisation, etc... La Haute-Volta, puis le Burkina Faso, a toujours été un pays où le débat politique a pu s’organiser aussi librement que possible au sein d’organisations politiques et syndicales. Ce n’est pas le fait du hasard. C’est le résultat d’une longue tradition de lutte des travailleurs et des intellectuels contre tous les excès des pouvoirs centraux : avant la colonisation, pendant la colonisation, après la décolonisation. La "conscientisation des masses" (dont les observateurs se sont beaucoup gaussés au temps de Sankara) n’a pas eu que des effets pervers. Elle a permis que se développe un débat politique qui est l’expression d’un rapport de forces qui n’a pas toujours été au profit du pouvoir central (ni même de l’armée). La longue liste des manifestations sociales et autres révolutions et contre-révolutions qui ont marqué l’histoire du pays en témoigne.

La crise ivoirienne aurait immanquablement suscité l’émergence d’une crise burkinabè (sur la frontière Ouest de la Côte d’Ivoire, notamment au Liberia, on perçoit, dès à présent, l’impact déstabilisateur de cette crise) s’il n’y avait eu cette capacité de l’équipe Compaoré à garder son sang froid et à conserver la maîtrise du débat politique.

Jeudi 1er août 2002. Balla Keïta, personnalité politique ivoirienne, est assassiné à Ouaga. Après des années d’exactions contre les Burkinabè de Côte d’Ivoire, ce meurtre est une provocation, un avertissement et un défi. Les relations déjà difficiles entre Abidjan et Ouaga ne peuvent que se détériorer plus encore. Quelques uns, à Ouaga, sonnent déjà la charge. Compaoré calme le jeu et confie à la justice l’enquête sur ce meurtre. Elle suit son cours.
L’affaire du jeudi 19 septembre 2002 et la mise en cause immédiate de Ouaga dans le mouvement des "mutins", la multiplication des exactions contre les "Burkinabè" (auxquels sont assimilés tous les étrangers porteurs d’un boubou) de Côte d’Ivoire, les meurtres, les assassinats, les charniers, etc... vont provoquer l’exaspération de la population du Burkina Faso qui s’enflammera et appelera à la guerre. Avec d’autant plus d’intransigeance que l’on sait, à Ouaga, ce que Gbagbo doit à Compaoré ! Le président du Faso, une fois encore, va calmer le jeu. Il rencontrera très rapidement son homologue ivoirien, s’expliquera avec lui, sera ferme dans son discours sans jamais, pour autant, mettre de l’huile sur le feu.

Si Compaoré, au plan sous-régional et international, joue pleinement le jeu diplomatique qui s’instaure alors pour sortir la Côte d’Ivoire de l’ornière, son ministre des Affaires étrangères, Youssouf Ouédraogo, va tenir un langage très ferme à l’égard d’Abidjan, relayé avec la même fermeté par Salif Diallo dont les fonctions de ministre de l’Agriculture ne sauraient faire oublier qu’il est un des très proches collaborateurs du chef de l’Etat et a été une des personnalités politiques majeures au temps de la Révolution et du Front populaire.

La fermeté de la diplomatie burkinabè n’a pas visé à s’immiscer dans les affaires intérieures ivoiriennes, ni à soutenir le mouvement des "mutins". Il s’agissait, essentiellement, de mettre fermement en garde Abidjan contre toutes les atteintes aux droits de l’homme à l’encontre des ressortissants "burkinabè" de Côte d’Ivoire en se situant, toujours, dans le cadre légal international.

Cette montée au front du trinôme Compaoré, Ouédraogo, Diallo a permis de maintenir le dialogue avec Abidjan sans le rompre avec la population burkinabè qui, relayée par l’opposition, était de plus en plus excèdée par les actions menées contre la population étrangère en Côte d’Ivoire, les intérêts diplomatiques et économiques burkinabès.

Au fur et à mesure que sur le terrain, en Côte d’Ivoire, il va apparaître que le régime Gbagbo s’enlise dans une crise grave et durable, qu’au plan international la crédibilité et la compétence du chef de l’Etat ivoirien s’étiolent de plus en plus, le président du Faso et le ministre des Affaires étrangères vont durcir leur discours.

Dans le même temps, les organisations des droits de l’homme, particulièrement actives au Burkina Faso sous la conduite de Halidou Ouédraogo et du ministre de la Promotion des droits humains, Monique Ilboudo, vont multiplier les actions et les enquêtes (notamment auprès des réfugiés qui sont, désormais, plus de 120.000) afin d’engager, ultérieurement, des poursuites légales au plan international contre les autorités ivoiriennes.

Cette montée en puissance va permettre à Compaoré, pour l’essentiel, de se dédouaner de tout engagement sur le terrain (ce dont ne sont pas totalement convaincus les observateurs étrangers ni même quelques chefs d’Etat africains) et de hausser le ton. Jusqu’à déclarer, alors que la Table ronde ivoirienne est en plein travaux à Marcoussis, dans un entretien accordé au quotidien Le Parisien : "Le minimum, ce sont des élections anticipées et le départ de Gbagbo". Il ne manquait pas de prédire, également, que Gbagbo serait convoqué par le Tribunal pénal international (TPI) pour "répondre des charniers et des nombreuses exactions commises par ses partisans ainsi que des escadrons de la mort qui sévissent dans son pays".

Cette déclaration tonitruante va faire du bruit. Une fois encore, Compaoré va être montré du doigt. Provocation ? Non. Il s’agissait de montrer à tous les Burkinabè, opinion publique, responsables politiques, opposition, organisations civiles, etc... qu’il n’était pas question d’être dupe et que la négociation menée à Paris pour tenter de ramener la paix en Côte d’Ivoire n’exempterait pas Gbagbo de ses responsabilités. Il s’agissait, aussi, de maintenir la pression sur le président ivoirien. Compaoré est le chef d’Etat qui a la connaissance la plus intime de Gbagbo. Il sait quelle est la réalité de son "opposition" à Houphouët-Boigny et les conditions de son accession et de son maintien au pouvoir. Pas dupe, Compaoré ! Et la justesse de son analyse est aujourd’hui confirmée. Chirac, désormais, montre du doigt à Gbagbo les geôles du TPI !

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique (19/02/2003)

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