Crise sécuritaire et conflits ethnolinguistiques au Burkina Faso : Un facteur de remise en cause des écoles bilingues ?
Résumé : Ce document de vulgarisation est tiré d’un article scientifique publié en mars 2024 dans la Revue AKIRI, N°6, Université Alassane OUATTARA, UFR Communication Milieu et Société, pp 445-457, ISSN-L : 2958-2814, ISSN-P : 3006-306X, par Docteur BATIONO Zomenassir Armand dont le titre est Crise sécuritaire, écoles bilingues et irrédentisme linguistique au Burkina Faso ».
Au Burkina Faso, la crise sécuritaire a une répercussion sur la cohésion sociale. Cela impacte les écoles bi-plurilingues qui ont pour mission d’enseigner dans une langue nationale maîtrisée par les enfants. La situation s’est aggravée avec l’installation de la crise sécuritaire qualifiée de terrorisme. Car, des voix s’élèvent contre les écoles qui utilisent des langues véhiculaires sur d’autres aires linguistiques. L’objectif de cette étude est basé sur la recherche des causes, des conséquences et des solutions à cette situation. C’est une étude qui s’inscrit dans le cadre global de la sociolinguistique. Pour mieux cerner le sujet une enquête de terrain et une recherche documentaire ont été menées à ce sujet. Il ressort que le système éducatif est menacé dans son ensemble. Ce qui accentue le rejet des écoles bi-plurilingues. Pour résorber ces problèmes, une invite est faite à l’État pour une grande prise de responsabilité en la matière.
Mots-clés : conflit linguistique, école bilingue, irrédentisme linguistique, politique linguistique, sociolinguistique
Introduction
Depuis 2016, le Burkina Faso traverse une crise sécuritaire sans précédent qualifiée de terrorisme. Dans cette situation, le système éducatif paie le plus lourd tribut. Il est particulièrement visé par des personnes armées non identifiées. Des écoles sont fermées. Certains conflits communautaires, jadis contenus par les mécanismes endogènes de résolution de crises, refont surface. On assiste à la contestation de certaines écoles bilingues qui utilisent des langues nationales véhiculaires dans d’autres aires linguistiques. Une telle pratique relève de l’irrédentisme linguistique et appelle aux interrogations ci-après : quelles sont les circonstances qui permettent de dire que la crise sécuritaire au Burkina Faso aggrave l’irrédentisme linguistique ? Comment cela se manifeste-t-il ? Quelles solutions d’urgence faut-il envisager pour sauver les écoles bilingues implantées dans certaines zones en dehors de leur espace linguistique ? La réponse à ces interrogations permet d’émettre les hypothèses suivantes :
– La crise sécuritaire au Burkina Faso favorise davantage l’irrédentisme linguistique au sein des populations ;
– Les écoles bilingues implantées en dehors de leur espace linguistique sont en danger de disparitions ;
– Une politique de sécurisation générale du pays, accompagnée d’une politique linguistique claire sont nécessaires pour sauver cette situation.
L’objectif visé dans cette étude est d’expliquer les liens qui existent entre la crise sécuritaire et l’irrédentisme linguistique, et par conséquent, le danger que courent les écoles bilingues dans cette situation. À ce titre, notre étude s’inscrit dans le cadre global de la sociolinguistique. Elle fera appel à la politique linguistique.
1. Cadre théorique et esquisse méthodologique
Notre étude s’inscrit dans le cadre de la sociolinguistique et particulièrement dans l’un de ses sous-champs qui est la politique linguistique.
La sociolinguistique est l’une des sciences du langage, W. Labov (1976 : 258) dira « qu’il s’agit là tout simplement de linguistique ». Quant à la politique linguistique, elle est un sous-champ de la sociolinguistique notamment de la sociolinguistique appliquée à la gestion des langues. L. J. Calvet (1996 :11), la définira en opposition à la planification linguistique comme « Un ensemble de choix conscients concernant les rapports entre la langue (s) et la vie sociale, et planification linguistique, la mise en pratique concrète d’une politique linguistique, le passage à l’acte en quelque sorte. »
La méthodologie appliquée tourne autour des points suivants : l’échantillonnage, la zone d’étude, le questionnaire et à la recherche documentaire. L’échantillonnage est composé de cinquante (50) personnes interrogées dans la province du Ziro au Burkina Faso. Il se compose de 25 personnes natives de la zone et de 25 personnes issues de la migration naturelle liée à l’attraction des zones de production. La zone d’étude concerne les villages de Taré et Lué dans le Département de Cassou dans la province du Ziro au Burkina Faso. Ces villages possèdent deux (02) écoles bilingues mooré/français implantées dans une zone nuniphone. Le questionnaire introduit à cet effet se compose comme suit :
Quelle est la langue des autochtones ?
Quelle langue nationale utilise-t-on pour l’enseignement bilingue dans votre école ?
Êtes-vous d’accord avec le choix de la langue ? Pourquoi ?
Les écoles bilingues sont-elles bénéfiques pour vous ? Pourquoi ?
Selon vous, en quoi les écoles bilingues et la crise sécuritaire favorisent-elles l’irrédentisme linguistique ?
Quelles solutions proposez-vous pour résoudre ce problème ?
3. Résultats
Ce résultat concerne l’enquête terrain et la recherche documentaire.
3.1. Enquête terrain
L’enquête de terrain a permis d’obtenir les résultats ci-après :
Quelle est la langue des autochtones ?
À l’unanimité, 100% des enquêtés ont répondu que la langue des autochtones est la langue nationale nuni. C’est une langue gourounsi. La langue nuni fait partie des langues Congo-Kordofaniennes. Elle est classée dans le sous-groupe Gur (J. Greenberg ,1970 : 8). C’est une langue qui occupe généralement les provinces de la Sissili, du Ziro, du Mouhoun et du Sanguié au Burkina Faso.
Quelle langue nationale utilise-t-on pour l’enseignement bilingue dans votre école ?
À cette question, 100% des personnes interrogés confirment que c’est la langue nationale mooré. Inspiré des travaux de J. Greenberg (1963), E. Bonvini (2011 : 8) indique que le mooré appartient à la branche Gur ou « voltaïque » de la famille des langues Niger-Congo. « C’est la langue véhiculaire la plus rependue sur le territoire national du Burkina Faso, avec un poids démographique de 50,4% soit une couverture géographique de seize (16) provinces » (N. Nikiéma et al. 2010 :16).
Êtes-vous d’accord avec le choix de la langue ? Pourquoi ?
Pour les natifs des deux villages 100% des enquêtés sont contre le choix de la langue. Ils estiment que c’est une autre forme de colonisation endogène qui se prépare avec l’effacement progressif de leur langue nationale sur son espace géographique. À ce sujet, nous retenons le verbatim suivant : « les locuteurs natifs du mooré nous ont envahis, ils sont dix fois plus nombreux que nous, ils se sont accaparés les terres de nos ancêtres et maintenant ils imposent leur langue à nos populations ».
Pour les non natifs de la zone, 80% sont pour le choix de la langue. Ils sont essentiellement composés de locuteur natif du mooré. Cependant ils estiment que c’est le gouvernement qui a arbitré le choix de la langue au regard de leur nombre dans la zone. En effet, au moment des différentes réunions de concertation, les répertoires linguistiques ont été vérifiés. Aussi, la situation sociolinguistique du village a été établie. Et c’est suite à cela que des démarches ont été entreprises pour le choix de la langue nationale à introduire à l’école.
Par ailleurs, 20% des non natifs sont contre l’introduction de la langue nationale mooré à l’école. Ils sont composés de minorités Peulh, dagara, Samo et Jula.
En résumé, nos statistiques indiquent que 60% des enquêtés sont contre l’introduction du mooré à l’école bilingue contrairement à 40% qui sont pour.
Les écoles bilingues sont-elles bénéfiques pour vous ? Pourquoi ?
Pour les natifs de la localité, 100% des enquêtés estiment que les écoles bilingues ne sont pas bénéfiques pour eux. Les raisons évoquées sont :
Verbatim : « les écoles bilingues véhiculent une langue et une culture qui ne sont pas les notre » « ces écoles représentent la pire forme de colonisation endogène car, elles contribuent à dévalorise la langue nationale nuni au profit de la langue nationale mooré »
Pour les non natifs, 80% pensent que les écoles bilingues ne posent pas de problèmes car, elles sont en phase avec leurs attentes. Par contre, 20% estiment que ces écoles ne prennent pas en compte les autres ethnies installées dans ces villages, telles que les minorités peulh dagara et autres.
À partir de ce résultat, on constate une forte manifestation du repli identitaire au sein des différentes communautés linguistiques en présence. Ce qui signifie que le gouvernement a un travail de sensibilisation à faire.
Selon vous, en quoi les écoles bilingues et la crise sécuritaire favorisent-elles l’irrédentisme linguistique ?
Pour les natifs, nous retenons ceci :
Verbatim : « les écoles bilingues mooré /français sur des aires linguistiques nuni ont renforcé la présence des locuteurs de la langue mooré au détriment des locuteurs du nuni qui sont natifs de la localité » « ces locuteurs déroulent progressivement sa culture et sa langue sur un territoire de culture nuni, au point qu’on y découvre maintenant des chefs mossis dans certains hameaux de culture » « par exemple avec le problème de la crise sécuritaire que traverse notre pays, on a vu naitre des groupes d’auto-défense appelés kolgweego (gardien de la nature). Dans l’histoire des mosse , ces groupes ont généralement pour tâches de protéger les territoires administratif, culturel et linguistique du moogho . » Malheureusement les écoles bilingues contribuent à cela. Voilà pourquoi nous souhaitons vivement leur fermeture »
En résumé, nous retenons que locuteur du nuni estiment que les écoles bilingues sont un tremplin pour les locuteurs du mooré qui sont dans un processus de protection et de récupération de terres irrédentes. Aussi, la crise sécuritaire fut une occasion pour cette communauté de mettre en place des dispositifs culturels de protection de territoire avec l’avènement des groupes d’auto-défense (kolgweego) dans la zone.
Pour les non natifs nous relevons ceci :
Verbatim : « les écoles bilingues permettent d’échanger entre nous dans une langue que nous comprenons tous (mooré) » « il faut aussi dire que la plupart des échanges commerciaux se font en mooré. Les écoles bilingues favorisent alors la fédération des ethnies. »
Quelles solutions proposez-vous pour résoudre ce problème ?
Dans la proposition de solution, nous retenons d’abord que sur un effectif de 50 personnes, 50% des enquêtés souhaite que l’enseignement bilingue se focalise sur le nuni/français ce qui permettra de sauver à long terme la langue et valorisera la culture locale de la zone. En revanche, ces personnes qui sont tous des locuteurs du nuni, sont favorables à l’enseignement classique en français en lieu et place de l’enseignement bilingue Mooré/français.
Ensuite, 40% des enquêtés, qui sont des locuteurs du mooré, pense qu’il faut maintenir le mooré au regard de la véhicularité de la langue, de son poids démographique et de sa dispersion géographique. Dans le cas contraire, ils souhaitent que l’on rétablisse l’enseignement classique en français pour contenter toutes les communautés. Enfin, 10% des non natif sont uniquement pour l’enseignement classique en français. Car, ils n’ont rien à gagner dans l’introduction des deux langues nationales à l’école primaire. En conclusion, on retient que 100% des enquêtés ont une attitude favorable pour le retour de l’enseignement classique en français dans cette zone au détriment de l’enseignement bilingue langue nationale/français.
Analyse et discussions
Au Burkina Faso, la crise sécuritaire favorise l’irrédentisme linguistique au sein de la population. Dans le contexte de notre travail, l’irrédentisme linguistique et culturel est tout simplement le refus de parler la langue de l’autre. La langue étant le véhicule de la culture, on peut aussi dire qu’il se manifeste un irrédentisme culturel qui est une forme de rejet de la langue de l’autre pour éviter d’être assimiler par sa culture. C’est aussi l’esprit de reconquête et de protection des aires linguistique et culturelles par les groupes d’auto-défense.
Il est important de rappeler que l’enseignement bilingue est un système très particulier qui préconise d’enseigner la langue maîtrisée par l’enfant au côté du français. Ce qui signifie que ce système n’utilise pas, a priori, la langue maternelle de l’enfant. Cependant, au regard de nos résultats de recherche, nous avons constaté que les écoles bilingues qui utilisent une langue nationale véhiculaire dans un autre espace linguistique finissent par être combattues par les populations autochtones. Cette situation touche généralement les trois langues nationales véhiculaires du Burkina Faso que sont le mooré, le jula et le fulfuldé.
De par leurs véhicularités et leurs dispersions géographiques, elles influencent positivement sur la création des écoles bilingues en fédérant les autres ethnies en présence. En effet, le rayonnement de chacune de ces langues se manifeste au-delà de leur aire linguistique. Ainsi, Parlant de la situation géolinguistique au Burkina Faso, G. Tiendrebeogo et al. (1983 : 21) affirment qu’« En dehors des langues nationales mooré, dioula et fulfuldé, les autres langues nationales occupent généralement une zone d’extension relativement précise correspondant grosso modo au territoire d’occupation des populations qui les parlent. ».
Aussi, pour bien évaluer le maillage linguistique du pays, N. Nikiema (2003 ; 173-202) observe des grandes disparités démographiques entre ces langues. En effet, après le mooré qui est parlé par plus de la moitié de la population, les langues les plus parlées concernent 11% ou moins de la population. Il estime que 14 des 59 langues nationales sont parlées par plus de 90% de la population. En outre, il relève l’existence de régions relativement homogènes au plan linguistique. Il s’agit du Centre et l’Est du pays, et enfin il constate l’émergence d’une langue passeport qui est le jula, dans la zone la plus hétérogène qu’est le Sud-ouest du pays.
En termes de distribution géographique, B. Kaboré (2004 :31) distingue deux grandes régions sur la base de la configuration spatiale des langues :
– la région de l’Est qui compte dix-neuf (19) langues couvre 30 provinces . Il s’agit de : Oudalan, Séno, Soum, Yagaha, Gnagna, Gourma, Tapoa, Komandjari, Bam, Namentenga, Sanmentenga, Boulkiemdé, Sanguié, Sissili, Ziro, Ganzourgou, Kourwéogo, Oubritenga, Bazèga, Nahouri, Zoundwéogo, Lorum, Zandoma, Passoré, Boulgou, Koulpelgo, Kouritenga, Kadiogo, Yatenga, Kompienga. Une seule langue peut couvrir plusieurs provinces.
– la région de l’ouest qui compte quarante (40) langues regroupe 15 provinces qui sont : Balé, Banwa, Bougouriba, Kénédougou, Comoé, Kossi, Léraba, Mouhoun, Nayala, Noumbiel, Poni, Sourou, Touy, Houet, Ioba. On a une moyenne de trois langues par province avec l’émergence d’un lingua franca-dioula pour la communication entre les différentes communautés ethnolinguistiques dans la région.
En conclusion, l’auteur retient que quatorze (14) langues sont parlées par 90,11% de la population de l’Est, tandis que quarante-cinq (45) langues sont parlées par 09,89% de la population de l’Ouest. Au regard de ce constat, on remarque que la situation sociolinguistique du pays est très complexe. Et pour un meilleur encrage des écoles bilingues dans les communautés, une politique linguistique franche s’avère nécessaire. Car, en l’absence de cette politique, les populations remettront en cause les choix des langues nationales pour des questions identitaires. Ce qui confirme l’inquiétude de M. Somé (2003 : 74) qui estime que « la division du pays en zones dioulaphone, moréphone et foulaphone posaient dans beaucoup de régions les mêmes problèmes d’impérialisme linguistique que l’on reprochait au français ».
Nous pouvons relever que le silence coupable de l’État en matière d’enseignement des langues nationales pousse les populations à une méfiance légitime, car n’ayant pas toutes les garanties du bien fait de cet enseignement. Il lui revient de prendre ses responsabilités pour un système éducatif pacifié.
Conclusion
En définitive nous retenons que la crise sécuritaire est un nouveau phénomène qui vient favoriser l’irrédentisme linguistique au Burkina Faso. En effet, les terroristes qui attaquent le système éducatif imposent à certains enseignants de donner les cours en arabe en lieu et place du français qui est la langue officielle ou des langues nationales. Cette façon de procéder relève tout simplement de l’irrédentisme linguistique. De plus, les écoles bilingues qui utilisent une langue véhiculaire dans un autre espace linguistique sont en danger de fermeture. Car, des voix discordantes venant des autochtones invitent le gouvernement à revoir le choix de la langue nationale. Tous ces facteurs concourent à un avenir incertain des écoles bilingues si l’État n’anticipe pas en prenant ses responsabilités. Ainsi, seule une politique linguistique franche pourrait minimiser cet état de fait.
Zomenassir Armand BATIONO
CNRST/ INSS/DLLN, Laboratoire LEAC, zomenassir@yahoo.fr, Burkina Faso
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linguistique au Burkina Faso. Revue AKIRI, N°6, Université Alassane OUATTARA, UFR Communication Milieu et Société, pp 445-457, ISSN-L : 2958-2814, ISSN-P : 3006-306X
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