Politique publique et réduction de la précarité des ménages : L’exemple du projet Burkin Naong Saya en milieu urbain
Introduction
Cet article est un document de vulgarisation tiré d’un article scientifique publié en 2025 suite à nos recherches sur la contribution des politiques publiques à la réduction de la précarité en milieu urbain.
Le projet filets sociaux Burkin Naong Saya est né en 2014, de la volonté du gouvernement burkinabè d’appuyer les ménages pauvres et vulnérables. Il vise à accompagner l’autonomisation financière des ménages bénéficiaires en réduisant l’impact de la pauvreté sur les membres du ménage à travers l’amélioration de leur consommation et leur accès aux services sociaux de base. Le projet est mis en œuvre dans 9 régions dont la région du centre, dans la ville de Ouagadougou. L’objectif de cet article est de mettre en exergue la contribution de Burkin Naong Saya à la réduction de la précarité des ménages. Notre étude s’est précisément focalisée sur la zone bénéficiant du financement de l’Agence française de développement à savoir cinq quartiers : deux quartiers lotis (Tanghin et Kilwin) et trois quartiers non lotis (Polesgo, Nonghin et Nioko 2) dans le but de comprendre la contribution du projet sur les conditions de vie des ménages pauvres et vulnérables en milieu urbain.
1. Méthodologie
L’approche méthodologique utilisée était essentiellement qualitative. La collecte de données a consisté en l’analyse documentaire et les entrevues semi-dirigées approfondies auprès de quelques bénéficiaires, de personnes ressources et de responsables du projet. L’enquête de terrain a permis de rencontrer 34 personnes bénéficiaires des filets sociaux, dont 27 femmes, dont l’âge varie entre 21 et 54 ans ; ainsi que 7 hommes chefs de ménages bénéficiaires, dont l’âge varie entre 34 et 56 ans. En outre, des informateurs clés ont été rencontrés : 3 agents du ministère de l’Action sociale, 2 leaders communautaires, 5 représentants d’ONG.
2. Résultats
Le projet Burkin Naong Saya avait quatre composantes : i)Transferts monétaires et programmes de sensibilisation destinés aux ménages les plus pauvres. Cette composante appuie l’élaboration et la mise en œuvre d’un programme de transferts monétaires qui constitue l’une des pierres angulaires des filets sociaux du Burkina Faso ; ii) Établissement des fondements d’un système national de base de filets sociaux qui vise à mettre à jour et élargir l’application de la méthode de ciblage utilisée par le projet ; iii) Gestion du projet qui finance les activités de gestion, de coordination et de suivi‑évaluation du projet liées aux autres composantes ; iv) Composante d’urgence éventuelle qui est activée à la suite d’une crise ou d’une situation d’urgence éligible à la demande du Gouvernement.
L’expérience des filets sociaux en milieu urbain a été de courte durée. En effet, l’AFD a réalisé quatre transferts aux ménages bénéficiaires depuis janvier 2022, d’un montant de 45 000 FCFA par ménage bénéficiaire dans ses quartiers d’interventions. Les transferts monétaires ont été interrompus depuis 2023 par le Gouvernement burkinabè, au regard des difficultés que cela engendre dans certaines zones durement frappées par la crise sécuritaire.
2.1. Perceptions des bénéficiaires du projet Burkin Naong Saya
Les bénéficiaires rencontrés ont apprécié le mode de transfert monétaire qui les rassure. Les propos de cette bénéficiaire sont illustratifs :
Le fait que le transfert de l’argent se fasse par téléphone est rassurant. Personne ne peut aller prendre mon argent à ma place. Cette assurance que les bénéficiaires vont recevoir le transfert renforce la confiance entre les bénéficiaires et l’équipe de projet (GH, mère d’un enfant de moins de 5 ans, bénéficiaire, quartier Kilwin).
Le fait que la porte d’entrée soit la femme, a été diversement apprécié par les bénéficiaires. Un chef de ménage bénéficiaire souligne :
Au début, je n’appréciais pas du tout l’approche qui consiste à donner à la femme au nom de la famille. Je suis le chef de famille et c’est mon nom qui devrait être enregistré pour que je reçoive l’argent pour ma famille. Mais avec le temps, j’ai compris. Ma femme gère bien les transferts reçus. À vrai dire, les transferts ont couvert ma honte, car j’avais emprunté de l’argent à mon voisin pour assurer les soins médicaux liés à l’accouchement de ma femme, et je n’ai pas pu rembourser dans les délais. Cela a eu une incidence négative sur les relations de voisinage. Dès le premier transfert reçu, ma femme a suggéré que l’on rembourse d’abord la dette, et c’est ce que nous avons fait (HL, chef d’un ménage monogame, bénéficiaire, 47 ans, quartier Nioko 2).
Une femme bénéficiaire fait observer :
Ce projet a vraiment amélioré le respect des femmes, surtout des femmes qui sont dans un contexte de polygamie où c’est chacun pour soi. Avec le montant que je recevais chaque trimestre, j’arrivais à m’occuper de l’alimentation et de la santé de mes enfants. Ma coépouse et moi ne demandons plus de nasongo (l’argent nécessaire pour préparer le repas familial) à notre époux. Cela libère notre époux qui investit dans la construction. Depuis que le projet a commencé, notre époux nous respecte mieux (KL, femme bénéficiaire, 41 ans, Tanghin).
2.2. Effets de l’intervention sur le quotidien des bénéficiaires
Le projet a contribué à réduire l’exclusion des enfants de l’école pour non-paiement des frais de scolarité.
Mes enfants sont au primaire et la scolarité coûte 55 000 FCFA, payables en trois tranches : à la rentrée scolaire, en décembre et en avril. Mais, plus d’une fois, nos deux enfants ont été renvoyés pour non-paiement de la scolarité. En 2020, un d’entre eux n’a pas pu composer ses examens, car, je n’ai pas pu payer la dernière tranche dans les délais. Avec le transfert monétaire, ma femme économise et priorise les dépenses : la santé, l’alimentation et la scolarité. Et nous continuons nos petites activités qui permettent de mieux répondre aux besoins (DF, chef d’un ménage bénéficiaire, 53 ans, quartier Tanghin).
Les transferts monétaires ont augmenté la probabilité que les ménages se réfèrent à des centres de santé formels en cas de maladie. Les propos de ce chef de ménage sont significatifs :
Plusieurs fois, j’ai dû emprunter de l’argent pour faire face aux ordonnances médicales, car, mon premier garçon avait le paludisme et on nous a hospitalisés à la pédiatrie. Nous avons déboursé plus de 25 000 francs CFA pour les soins. Depuis lors, j’ai décidé de soigner ma famille chez les tradipraticiens qui sont moins chers. Mais avec le projet, on nous a sensibilisés au danger de la pharmacopée et de l’automédication qui, le plus souvent, sont pratiquées en ville par des amateurs et qui ne maîtrisent rien du tout. En plus de cela, les transferts dont nous bénéficions nous permettent d’économiser un peu d’argent pour faire face aux problèmes de santé de nos enfants » (HB, 51 ans, quartier Polesgo).
En outre, une mère bénéficiaire souligne que le projet Burkin Naong Saya lui a permis de retrouver sa dignité :
Je suis mère de quatre enfants, et je fais la lessive dans les ménages. Grâce aux revenus de cette activité, j’arrive à assurer un repas par jour pour mes enfants. Mon époux est handicapé moteur et fait la cordonnerie dans le marché d’à côté. Nous avons eu la chance d’être sélectionnés par le projet et depuis lors, je fais la cuisine deux fois par jour et je varie les repas, et mes enfants ne mangent plus chez les voisins et moi-même je suis plus en paix (MK, femme bénéficiaire, 38 ans, Polesgo).
Par ailleurs, un informateur clé ajoute : « La probabilité d’acheter du matériel de travail tel qu’un arrosoir, une brouette, une pelle, une daba a fortement augmenté chez les bénéficiaires qui travaillent dans le maraîchage » (leader communautaire, Kilwin).
Ce résultat corrobore l’idée que, à la suite de l’intervention du projet, les ménages tendent à investir dans leur activité de production, ce qui pourrait contribuer à moyen terme à augmenter la productivité et à les libérer de la dépendance, comme le souligne cet informateur clé :
Nous avons vu que les conditions de vie de nos publics cibles, à savoir les ménages pauvres que nous assistons, se sont améliorées. Certains sont parvenus à faire des économies, d’autres se sont lancés dans des activités génératrices de revenus. Toute chose qui va les écarter de la dépendance. C’est l’objectif recherché par le projet ; que les bénéficiaires puissent eux-mêmes se prendre en charge et, pourquoi pas, prendre en charge d’autres personnes vulnérables » (FT, agent du ministère de l’action sociale, membre de l’équipe du projet).
Les propos de certaines femmes indiquent bien les petits changements positifs qu’il y a eu dans leurs activités génératrices de revenus grâce au projet, voici quelques témoignages révélateurs : « Je ne prends plus les condiments à crédit. J’achète cash et je vends. Cela est une fierté pour moi », (MG, femme bénéficiaire, 30 ans, Tanghin). « J’ai pu mettre en place mon poulailler » (LW, femme bénéficiaire, 35 ans, Polesgo).
Discussion
Les témoignages des bénéficiaires et des personnes ressources montrent que les filets sociaux prévisibles peuvent aider les ménages à diversifier leurs moyens de subsistance et à accroître leur consommation de biens (par exemple, investissement dans des actifs, dans le capital humain et le développement de petites entreprises). Les transferts monétaires stimulent l’économie locale grâce à l’effet multiplicateur des dépenses des bénéficiaires sur les marchés locaux.
Toutefois, il faut souligner que les bénéficiaires du projet Burkin Naong Saya sont dans des quartiers précaires, sans aucun raccordement aux réseaux d’électricité, de gaz, d’eau, de téléphonie, d’assainissement, ni de voirie (Kobiané et al., 2007 ; Maïga, 2016 ; Ouili et al., 2020). L’intervention du projet n’a pas eu de changement significatif dans ce domaine, or ce sont des éléments importants qui peuvent conditionner la gestion des chocs internes et externes.
La qualité de vie dans l’environnement social désigne en effet la qualité du logement dans le quartier où habite le bénéficiaire, l’accès aux transports, l’accessibilité aux services et équipements de base. L’étude a révélé qu’avant l’intervention du projet, les populations des quartiers choisis faisaient déjà face à une mauvaise situation sanitaire et les enfants étaient fortement exposés à la mortalité due à la précarité de l’environnement de vie, les difficultés économiques et la marginalisation résidentielle (Maïga, 2016 ; Ouili et al., 2020). Le projet Burkin Naong Saya a contribué à améliorer l’accès à la santé et à l’éducation. Toutefois, le projet n’a pas renforcé significativement la résilience des bénéficiaires, car, leur qualité de vie reste précaire, et leur environnement social encastré dans l’informalité. Tous ces facteurs conjugués pourraient affecter leur état de santé futur et contribuer à les maintenir dans la vulnérabilité.
Conclusion
Quatre leçons peuvent être tirées de l’expérience du projet Burkin Naong Saya :
Le ciblage est participatif et inclusif du point de vue communautaire. Les témoignages montrent que les ménages ciblés sont des ménages vulnérables ;
Les transferts monétaires permettent à la fois de renforcer le pouvoir d’achat des ménages et de leur donner les moyens d’accéder à une diversité d’aliments ;
Ces transferts permettent aux ménages de démarrer une petite activité économique, ou encore de scolariser leurs enfants ;
Le fait que la femme soit la « porte d’entrée » : les ressources ont été gérées de façon rigoureuse au profit du ménage, plus précisément des enfants.
Les filets sociaux prévisibles peuvent aider les ménages à diversifier leurs moyens de subsistance et à accroître leur consommation de biens (par exemple, investissement dans des actifs, dans le capital humain et le développement de petites entreprises). Les transferts monétaires stimulent l’économie locale grâce à l’effet multiplicateur des dépenses des bénéficiaires sur les marchés locaux.
SAWADOGO Honorine Pegdwendé
Institut des Sciences des Sociétés du Centre National de la Recherche
scientifique et technologique de Ouagadougou — INSS/CNRST
Bibliographie
Kobiané J-F., Soura A. et Ouili I., (2007). Mesure et suivi longitudinal de la pauvreté en milieu urbain africain. L’expérience de l’Observatoire de population de Ouagadougou, Chaire Quetelet, 26 p.
Maïga A. (2016). Migration, pauvreté et santé des enfants en contexte urbain : Perspective longitudinale et multi-niveaux à Ouagadougou, Burkina Faso [PhD Thesis]. Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health.
Ouili, I., Soura, A., Dianou, K., Guissou, S. & Ramde, S. (2020). Dynamique des inégalités de la pauvreté multidimensionnelle à Ouagadougou : données de l’Observatoire de Population de Ouagadougou, In L. Zanfini, Dynamique des inégalités de la pauvreté multi-dimensionnelle à Ouagadougou : données de l’Observatoire de Population de Ouagadougou (pp. 1-37). Paris Cedex 12 : Éditions AFD.
Sawadogo H. P. (2025). « Contribution du projet Burkin Naong Saya à la réduction de la précarité des ménages à Ouagadougou ». Afrique contemporaine, Vol.1, no279, pp.195-209. https://doi.org/10.3917/afco1.279.0195.

