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Le Burkina Faso tente d’échapper à la prééminence de la question ivoirienne dans la vie politique du pays

Publié le lundi 3 novembre 2003 à 18h14min

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Il y a près de sept mois, c’est à Ouaga que Balla Keita a été assassiné. Je n’ai jamais douté que cet assassinat était, tout à la fois, une provocation, un défi et une mise en garde adressée aux plus hautes autorités du pays (cf LDD Côte d’Ivoire 030, 031, 032, 033/Mercredi 7, vendredi 9, lundi 12 et mardi 13 août 2002). On sait ce qu’il advenu des relations entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso.

Aujourd’hui, l’ex-tout puissant voisin du Sud pèse de tout son poids politique, économique et social dans la vie quotidienne du Burkina Faso. Impossible, ici, d’échapper au débat sur la question. Ces deux pays ne font qu’un et, à travers leurs communes racines, les Burkinabè se sentent plus que jamais les "grands frères" des Ivoiriens qui résistent à la politique xénophobe de Laurent Gbagbo.

Cette prééminence de la question ivoirienne, le chef de l’Etat burkinabè tente d’en limiter l’impact. Certes, la "question" est primordiale pour le Burkina Faso, ses relations politiques et économiques avec Abidjan, la situation de ses millions de ressortissants en Côte d’Ivoire, la sous-région ouest-africaine. Mais Blaise Compaoré. plus serein que jamais. n’entend pas que ce qui se passe à Abidjan fasse oublier qu’il se passe aussi, quelque chose, à Ouaga.

Me recevant longuement, ce matin, en tête-à-tête, au palais présidentiel, il a tenu à insister aussi, sur les programmes de modernisation et de développement mis en oeuvre avec le concours des Libyens et des Chinois notamment. Il s’agit de faire de la capitale burkinabè, plus que jamais (et c’est, incontestablement, la ville d’Afrique qui, en l’espace de dix ans, a changé le plus radicalement de physionomie), le pôle de croissance de la sous-région.

Blaise Compaoré a une vision historique et globale de la crise ivoirienne. Il sait mieux que quiconque que ce pays s’est construit en devenant un condensé démographique de tous les peuples de la sous-région : du Sénégal au Ghana, du Mali au Niger en passant bien sûr par le Burkina Faso, plaque tournante des flux migratoires en Afrique de l’Ouest (quand l’AOF coloniale n’existait pas encore et que l’on parlait, alors, de peuples et non de nations et, encore moins, d’Etats) et pôle de développement d’empires et de chefferies. C’est une donnée historique incontournable. Houphouët-Boigny avait su jouer de cette multinationalité ivoirienne pour en faire le vecteur de son hégémonie régionale ; Gbagbo en fait le vecteur de son agonie.

Le président du Faso (qui a lu attentivement les deux tomes du capitaine Louis Gustave Binger, Du Niger au Golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, publiés en 1892 et qui représentent, au total, près de 1.000 pages !) n’oublie pas de me rappeler qu’au lendemain de la mort du "Vieux", il n’avait cessé d’alerter Abidjan et Paris sur les risques graves de dérive liés à l’ivoirité. Dans son entourage, on ne manque de souligner, également, que ces dérives ont été liées, aussi, à la personnalité d’ Alassane Ouattara, considéré alors par Bédié comme son concurrent le plus dangereux avant même, d’ailleurs, que l’ex-Premier ministre ait affirmé être candidat à une quelconque élection. Ouattara n’a cessé de pratiquer une politique de stop and go électoral à compter de 1995 (à Ouaga, on estime que son adhésion, en 2000, à la constitution de la IIème République a été une erreur) qui n’a pas facilité la transparence des enjeux.

Ceci étant dit, en ce qui concerne la crise ivoirienne, Blaise Compaoré reste ferme sur sa ligne et n’entend se déterminer que par rapport aux intérêts du peuple burkinabè, c’est-à-dire aussi des intérêts des ressortissants burkinabè présents en Côte d’Ivoire. L’accord de Marcoussis a été signé par tous les acteurs politiques ivoiriens et entériné par l’Onu. Dès lors que l’on sait à quoi s’en tenir pour ce qui est de la personnalité de Gbagbo et de sa compétence politique, à chacun d’assumer pleinement sa tâche. Autant dire que le président du Faso entend laisser le Comité de suivi jouer le rôle qui lui a été confié en pleine indépendance. Sans jamais perdre de vue que sans pression diplomatique, sans pression militaire et sans pression politique, il est indéniable que Gbagbo refusera d’assumer sa part de responsabilité. Certes, à Ouaga, beaucoup pensent que si Paris avait laissé s’exprimer pleinement le rapport de forces sur le terrain, la situation ivoirienne serait d’ores et déjà dénouée et que l’on saurait à quoi s’en tenir. Aujourtd’hui, rien n’indique que l’on trouve rapidement la porte de sortie de crise.

Cette période de transition, dont le point de départ se situe à l’issue de la rencontre de Kléber entre Gbagbo et ses pairs, doit être gérée avec un maximum de sérénité (sans perdre de vue qu’il y a urgence). A Ouaga, on souligne que Paris détient la carte maîtresse : que Gbagbo le veuille ou non, il est sous tutelle française. On ne manque pas de noter, ici aussi, que Guillaume Soro, secrétaire général du MPCI, s’est imposé au fil des jours comme un authentique leader politique. Soro et son équipe constituent un pôle politique sur lequel les acteurs extérieurs de la crise ivoirienne ne manquent pas de s’appuyer et de compter.

Les acteurs extérieurs car les acteurs intérieurs sont tout autant absents du terrain après qu’avant Marcoussis. Rien d’étonnant en ce qui concerne le PDCI (qui n’a rien à perdre à attendre, rien à gagner à s’investir dans la solution d’une crise dont on lui impute, qui plus est, la paternité). Rien d’étonnant non plus en ce qui concerne le RDR. Ouattara a l’oeil fixé sur les seuls horizons électoraux. Et quand je souligne que 2005 va arriver très vite, il m’est précisé qu’il s’agirait plutôt, en ce qui concerne le leader du RDR, d’attendre 2010 : Ouattara se refuse à aller à la confrontation, ce qui explique sa peur constante d’assumer des positions tranchées contre Bédié tout d’abord, contre Gbagbo ensuite.

Mais on souligne également, à Ouaga, qu’il y a le risque que le MPCI mette à profit le temps qui passe pour renforcer ses positions nationales et internationales. Se structurant véritablement en parti politique, il viendrait mordre largement sur l’électorat RDR, ce qui rendrait le PDCI largement majoritaire dans le pays (plus encore dans la perspective d’une alliance opportuniste avec l’UDPCI).

Ce ne serait pas, selon Ouaga, le meilleur scénario. Ouattara, y souligne-t-on, est incontournable : il a l’expérience, la compétence, les réseaux relationnels internationaux et une fortune qui, étant faite, n’est plus à faire. Il convient donc de renforcer l’un (le MPCI) sans amoindrir l’autre (le RDR). Bien sûr, le jeu politique à mener est délicat. Et Ouaga n’est pas le mieux placé pour agir. Rien ne serait pire que de laisser penser qu’on veut y tirer les ficelles à Bouaké aujourd’hui et à Abidjan demain. Rien ne serait pire, également, que de ne rien faire. Il ne faut pas se tromper : c’est contre Ouaga que Gbagbo n’a cessé d’agir ; cela a entraîné l’effondrement de la Côte d’Ivoire. Sa reconstruction ne se fera pas sans Ouaga. Il y a plus d’investisseurs burkinabè en Côte d’Ivoire que d’investisseurs ivoiriens ailleurs dans le monde.

Alors ne perdons pas de vue que Ouaga est exactement, à vol d’oiseau, à équidistance de Dakar et de Libreville. Et que Bongo s’implique. lui aussi, pleinement dans une solution à la crise ivoirienne. Et cela ne date pas d’aujourd’hui. Il est en affaire avec Dominique Ouattara et s’est toujours efforcé de maintenir Alassane dans le jeu politique ; sous Bédié comme sous Gbagbo. Par ailleurs, les relations du président gabonais et de Guillaume Soro sont bonnes (ils se sont rencontrés le mardi 28 janvier 2003, à Paris, au lendemain de Marcoussis et de Kléber). Plus ancien dans le grade le plus élevé (Eyadéma n’est guère plus crédible), incontournable dans les relations franco-africaines, expérimenté, Bongo est 1 ’homme qui pourra tout à la fois placer Soro en orbite et veiller à ce qu’il ne dévie pas de sa trajectoire.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique (17/02/2003)

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