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Le mendiant le plus riche du monde

Publié le dimanche 3 août 2025 à 22h50min

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Le mendiant le plus riche du monde

Depuis plus de 40 ans, il s’assoit chaque jour sur le même trottoir, un simple bol ébréché devant lui. Les passants, sans même y penser ni le regarder, y glissent quelques pièces. Derrière cette image de misère se cache pourtant l’histoire d’un homme qui a bâti une fortune… et choisi de rester mendiant malgré les supplications de sa famille. Mais pourquoi  ? Lisez plutôt.

Vue du ciel, Mumbai n’est pas qu’une ville. C’est une cicatrice vivante entre la mer et le ciel. Un mille-feuille de chair, de pierres, de verre et de rouille. Une machine à broyer les hommes et à recracher des fortunes.
Les fils électriques y pendent comme des serpents fatigués au‑dessus des ruelles. Les trains, longs vers de fer, vomissent chaque jour des marées humaines à la gare Chhatrapati Shivaji Maharaj Terminus cathédrale gothique aux arches sombres où les pas pressés résonnent comme un tonnerre continu.

L’air est un mélange brûlant : curry, gasoil, sueur. Un parfum qui ne quitte jamais vos narines.
Ici, la misère frôle la richesse comme deux étoffes cousues de force. Tours de verre et cabanes en tôle ondulée partagent la même ombre.

Mumbai ne dort pas. Elle respire au rythme des foules. Dans ses artères, il y a de tout : le banquier au complet sombre. Le docker luisant de sueur. L’étudiant au cartable élimé. La mère serrant la main de son enfant comme on retient un ballon qui s’envole. La grand-mère au sari flamboyant, marchant comme on se bat, les yeux vissés sur un but invisible.

Les trottoirs de cette ville sont un théâtre sans rideau. À chaque coin de rue, un vendeur de noix de coco tranche sa marchandise d’un coup sec de machette. À deux pas, une vieille femme vend des guirlandes de fleurs au parfum sucré. Sous l’auvent d’un chai shop, deux hommes discutent de cricket comme d’une affaire d’État.

Et puis, il y a les mendiants. Les vrais. Les faux. Les professionnels. Les désespérés. Une mère serrant son enfant fiévreux. Un aveugle qui égrène son chapelet. Un estropié qui tire des notes plaintives d’un harmonium d’une seule main. Certains mendient pour manger. D’autres juste pour survivre. Et un — un seul — pour régner. Son nom ?

Bharat Jain
Depuis plus de quarante ans, il occupe la même place, comme un arbre qui refuse de plier, même dans la tempête. Assis de 7h du matin à la tombée du soir sur une dalle polie par les ans, il laisse la ville couler autour de lui.
Ses vêtements sont simples, un peu élimés. Ses mains, posées sur ses genoux, ressemblent à celles des statues : immobiles, patientes. Ses yeux, mi-clos, semblent écouter le flot des pas.

Il a devant lui un bol ébréché. Il ne parle pas, ne force pas, ne poursuit pas les passants. Il ne tend pas la main. Et pourtant… les pièces tombent. Un tintement métallique, mécanique, quasi rituel. Les passants ne le regardent pas. Ils donnent par réflexe, comme on évite une flaque ou contourne un trou.
Dans ce geste silencieux, un empire s’est bâti. Car Bharat Jain n’est pas pauvre. Il est et cela déroute le mendiant le plus riche de l’Inde. Certains même disent qu’il serait le mendiant le plus riche du monde.
L’histoire de Bharat Jain commence dans la pauvreté.

Fils de Mumbai, il n’a pas eu les moyens de finir l’école. Les murs de l’école se sont refermés sur lui trop tôt. Il s’est marié, a eu deux fils. Aujourd’hui, il vit avec sa femme, ses enfants, son frère et son père. Son autre famille, plus vaste, ce sont ces visages anonymes qui déposent chaque jour une pièce dans son bol.
Ce qu’il gagne en dix à douze heures de mendicité ferait rêver bien des travailleurs épuisés par des journées de labeur. En quarante ans, il a amassé une fortune : un appartement d’une valeur de 144 000  dollars, deux boutiques qu’il loue à des commerçants et qui lui rapportent près de 360 dollars le mois, un épargne qui dépasse le million de dollars.

Ses enfants ont étudié dans les meilleures écoles conventuelles. Son frère et d’autres membres de sa famille ont lancé leurs propres affaires grâce à lui. Et pourtant… tous lui disent la même chose :
« Arrête de mendier maintenant ! »
Mais le millionnaire refuse et continue de tendre son bol au bord de la route. Il a sa raison que la raison ignore :
« On me demande pourquoi je continue. Comme si la richesse n’était qu’un chiffre sur un papier.
Mais qu’est-ce que la richesse… sinon la liberté de faire exactement ce que l’on veut  ? Même si cela paraît insensé.

Le matin, quand je m’assois sur ma pierre, je suis à ma place. Je regarde la ville passer, les années se dessiner sur les visages.
J’ai vu des enfants au cartable usé devenir des pères aux tempes grises. J’ai vu des amoureux se disputer sur le quai, puis se retrouver des années plus tard, vieillis mais main dans la main.
J’ai vu des hommes tomber, et d’autres se relever. Des marchands prospères sombrer dans la faillite, et des mendiants prospérer à force de détermination et de créativité.

J’ai vu la police grossir et s’user, les vitrines changer dix fois de nom, et les murs se couvrir de nouvelles affiches chaque saison.
On croit que je ne fais que recevoir. En vérité, je donne. Je ne suis ni gourmand ni égoïste. Je donne aux temples. Je donne aux charités. Je donne aux plus pauvres que moi. »

Chaque jour, quand la nuit recouvre Mumbai de sa poussière d’étoiles, Bharat Jain rentre dans son appartement modeste. Une table, quelques chaises, un lit aux draps propres.
Il compte ses gains du jour avec la précision d’un comptable et l’indifférence d’un sage. Il sait qu’il est riche – matériellement, oui mais sa vraie fortune est ailleurs : dans la fidélité à son choix, dans cette dignité têtue de rester là où il veut être, même si c’est sur la plus basse marche de l’échelle sociale.

*****
Les légendes sont comme les vautours. Elles planent toujours au‑dessus des têtes qui dépassent. Et quand elles repèrent une proie, elles tournent, se rapprochent, et finissent par fondre.
Pour Bharat Jain, elles ont tourné longtemps. Sur les réseaux sociaux, il n’est plus un simple homme. Il est devenu une créature mythique. On le dépeint en général d’une armée de 18 000 mendiants, dirigeant ses troupes comme un PDG sans costume mais avec un empire caché.

On le dit diplômé de l’IIM Calcutta, plus brillant que la moitié des capitaines d’industrie du pays. On raconte qu’il prélève sa dîme : 20 % sur chaque pièce gagnée par ses “soldats”, en échange d’un toit et de trois repas par jour.
On jure qu’il possède 8 villas qui scintillent la nuit au-dessus de Mumbai, 18 appartements haut de gamme, un hôtel, quatre épouses, et même des filiales de son “business” en Malaisie et en Indonésie. Ces images sont faites pour vous coller un vertige malsain : celui d’imaginer que la mendicité puisse devenir un empire secret.
Ce qui est vrai, c’est que tout ça est faux.

Pas une poussière de vérité. Les journalistes qui ont fouillé le sujet sont unanimes : Bharat Jain n’a jamais mis les pieds à l’IIM. Il n’a jamais commandé une armée de mendiants. Il n’a jamais eu huit villas, ni un réseau international de la mendicité.
Mais le vrai scandale, ce n’est pas ça. Le vrai scandale, c’est que personne ne regarde l’histoire réelle. Et cette histoire-là celle qui parle des pierres et des briques que Bharat Jain a utilisées pour bâtir sa richesse est bien plus déstabilisante que toutes les fictions.

Parce qu’elle commence par un jour comme les autres. Un jour gris, banal. Un jour où rien absolument rien Ne laisse présager que votre vie va basculer. Ecoutons-le :
« Ce jour-là, j’étais un homme cassé. Deux jours sans un vrai repas. Pas de riz. Pas de lentilles. Pas même un morceau de pain dur pour tromper la faim. Juste ce vide profond et féroce qui te ronge les entrailles comme une bête affamée tapie à l’intérieur.

Je marchais au milieu de la foule, un fantôme en haillons. Mes jambes, par habitude, me portaient à mon « bureau » ce coin de trottoir que j’occupais chaque jour, devant la gare CSMT.
Je m’y suis laissé tomber. Dos contre le mur, paupières lourdes. J’écoutais la symphonie des pas : le claquement des sandales bon marché, le tic sec des semelles en cuir, le chuintement rapide des baskets avalant le bitume.

Et puis… quelque chose s’est produit. Une toux ? Un raclement ? Un éclat de voix ? Je ne sais pas. Mais mes yeux se sont ouverts. Et je l’ai vu.
À quelques mètres de moi : un portefeuille. Jeté là, indifférent, abandonné à la marée humaine. Deux passants l’ont écrasé du talon sans même le remarquer. La foule était aveugle, pas moi.

Je me suis levé d’un bond. Mes genoux ont craqué, mon cœur battait comme un tambour. En deux enjambées, le portefeuille était dans ma main. Cuir souple, usé, encore tiède d’avoir été porté.
Je l’ai ouvert. Et que vis-je ? Des billets. Pas deux ou trois coupures froissées. Non. Des liasses épaisses. Assez d’argent pour vivre non pas un jour, non pas une semaine… mais six mois et treize jours. Six mois et treize jours sans tendre la main. Six mois et treize jours où la faim ne dicterait plus ma vie. Six mois et treize jours sans croiser ce regard dégoûté qu’on réserve aux mendiants.

Et c’est là que les voix ont commencé. Elles venaient de partout du ciel, de la terre, des enfers, des montagnes, des rivières. Certaines de ces voix étaient familières. Parmi elles, la voix de Platon. Elle résonnait, grave et solennelle :
« L’esprit humain est comme un char tiré par deux chevaux ailés, chacun tirant dans une direction opposée… »
J’ai entendu Ovide chuchoter, presque complice :
« Ce qui est permis n’a pas de charme. Ce qui est défendu est plus excitant… »
Et moi, comme en écho :
« Je vois le meilleur… et je l’approuve. Mais je choisis de faire le pire. »
J’ai entendu Saint Augustin lancer sa prière célèbre :
« Seigneur… donne-moi la chasteté et la continence… mais pas tout de suite. »
Et dans ma tête, je le traduisais : « «  Seigneur, donne‑moi la force de rester intègre… même quand mon ventre hurle de faim… mais pas tout de suite.  »

J’ai refermé le portefeuille. Et je suis parti, droit vers le commissariat qui se trouvait à quelques pas. Je leur ai expliqué comment et où j’avais trouvé le portefeuille. Ils m’ont demandé mes coordonnées. Je n’avais ni téléphone, ni adresse. Alors, du bout du doigt, je leur montré mon « bureau » : ce coin de trottoir où l’on peut me trouver chaque jour.

Cette nuit-là, impossible de dormir. La faim frappait contre mes côtes comme un prisonnier contre les murs de sa cellule. J’ai bu un peu d’eau et avalé une banane demi-pourrie pêchée dans une poubelle.
J’avalai juste un peu d’eau et une banane demi-pourrie pêchée dans une poubelle. Et toute la nuit, une seule question tournait en boucle :

Pourquoi je ne l’ai pas gardé  ?
Deux jours plus tard, deux policiers se sont approchés de mon “bureau”. Derrière eux, un homme à la peau sombre, bien habillé. Un touriste. Mon cœur s’est emballé. Ma bouche est devenue sèche comme de la cendre.
Allaient-ils m’accuser ? Me dire qu’il manquait de l’argent ? Me jeter en prison pour un billet manquant ? Est-ce que mon honnêteté allait me coûter plus cher qu’un vol ?

Un des flics me regarda et dit :

— C’est toi, Jain ?
— Oui.
— C’est toi qui as trouvé ce portefeuille ?
— Oui.
— Tu sais ce qu’il y avait dedans  ?
— De l’argent. Beaucoup d’argent… et des papiers.
Le touriste s’est avancé. Sa voix tremblait.
— Merci pour ce service extraordinaire.
Puis il a souri.
— Cet argent… il est à toi. Parce que tu m’as presque sauvé la vie. Sans ces papiers, je serais…
Il fondit en larmes, m’embrassa fortement, et me remit exactement la somme que j’avais vue.
Le soir même, le commissariat est revenu me voir. Cette fois, c’était une enveloppe :
« Tu as redoré l’image de notre ville. Tu as donné à ce touriste une histoire qui réchauffe le cœur. Une histoire qu’il racontera toute sa vie. »

Ce jour-là, Bharat Jain a compris deux vérités qui feront de lui le mendiant le plus riche de l’Inde :
1. Quelle que soit la main que tu joues… joue-la avec honnêteté.

2. Si tu veux recevoir dix fois plus que ce que tu espères… commence par donner.

Depuis ce jour, Bharat Jain ne mendie plus jamais les yeux fermés. Il observe. Il guette. Il se rend utile. Un foulard tombe  ? Il le rend. Une pièce roule  ? Il la rend. Quelqu’un est perdu  ? Il se propose de l’accompagner.
Et presque à chaque fois, on lui donne non pas ce qu’il demande… mais deux, quatre, cinq fois plus.
C’est ainsi qu’il a bâti sa fortune, avant que ses genoux ne le forcent à ne pas trop bouger. Dans la mendicité, oui. Mais dans une mendicité enracinée dans le service. Une mendicité avec un cœur de commerçant où chaque pièce qu’il reçoit est la conséquence d’un geste donné en premier. Où chaque pièce qu’il gagne est un dividende versé par quelqu’un à qui il a rendu service.

Donner d’abord. Planter la graine avant d’espérer la récolte. Offrir de la valeur avant d’oser demander le prix. C’est la même loi qui régit chaque business prospère sur terre. Qu’il vende du diamant à Dubaï ou du poisson séché dans une ruelle de Bombay. Qu’il s’agisse d’un empire de verre et d’acier… ou d’un trône de pierre au coin d’une gare. Les riches qui durent, les fortunes qui tiennent, obéissent toutes à ce secret universel :
On ne récolte jamais ce qu’on n’a pas d’abord semé.

Et on récolte toujours plus que ce qu’on a semé avec soin et amour.
A cela il faut bien sûr ajouter la capacité à gérer ce qu’on gagne ; mais ça, c’est un autre sujet que nous aborderons prochainement et qui va certainement libérer beaucoup de gens.

Pour le sujet d’aujourd’hui, ma conviction est simple : personne sur cette terre ne nous doit quoi que ce soit. Rien. Et si nous voulons que les autres nous donnent ce qu’ils ont gagné à la sueur de leur front, alors nous devons commencer par leur prouver que nous sommes un cadeau à accueillir, pas un fardeau à porter.
Cela commence toujours par un acte : se mettre au service des autres. Offrir quelque chose de soi un geste, une parole, une aide, une présence authentique. Et cela, chacun de nous peut le faire, quel que soit son rang social. Qu’on vive dans un palais doré ou qu’on dorme sur un trottoir battu par la pluie, peu importe. La seule vraie condition, c’est d’avoir dans sa poitrine un cœur assez grand pour battre non seulement pour soi, mais aussi pour les autres. »
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 Naya Sankoré 
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