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L’islam au pays viéwo du XVIIIe au XIXe siècle.

Publié le mercredi 5 mars 2025 à 11h30min

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Résumé
Ce document de vulgarisation est tiré de notre l’article scientifique intitulé « L’ISLAMISATION DES VIEVON DU DEBUT DU XVIIIE SIECLE AU MILIEU DU XIXE SIECLE » et parus en Juillet 2023 dans les Annales de l’Université Joseph KI-ZERBO, Série A, vol. 34 dont l’auteur est Docteur OUATTARA Harouna. Les Viévon, à l’image de bon nombre de groupes sociaux du Burkina Faso et d’ailleurs, ont connu l’islam au cours de leur évolution. Dans l’Ouest de l’actuel Burkina Faso, l’adoption de cette religion qui s’est déroulée dans un contexte particulier fut l’œuvre du groupe social Dioula, notamment les lignages musulmans Dao, Touré et Traoré. Elle aurait débuté vers le XVIIIe siècle dans le cadre de l’établissement des Dioula dans le Gwiriko et se serait ancrée dans la première moitié du XIXe siècle. Cette islamisation des Viévon s’est matérialisée par la conversion de certains d’entre eux à la foi musulmane.

Mots clés : Viéwo, Dioula, islamisation, pratiques culturelles, Karamogow.

Introduction

Le groupe social sur lequel porte notre étude constitue l’une des minorités ethniques du Burkina Faso qui habite dans la commune rurale de Karangasso-Vigué (Viévon) situé au Sud-Est de Bobo Dioulasso. Leur pays, le Viguéra, couvre une superficie de 2000km2. Les Viévon ont connu au cours de leur évolution l’islamisation. En tant que fait social, l’islam semble se confondre avec l’économie en Afrique précoloniale, notamment le commerce à longue distance qui était le sport favori de certains groupes sociaux. Ce fut le cas, du groupe marchand Dioula avec ses différentes subdivisions que sont les Mandé-Dioula, les Bobo-Dioula et les Dagari-Dioula ; du groupe social Marka ; Haoussa et Yarse (B. Traoré, 1996, p. 552 556).

Ces groupes sociaux ont joué un rôle important dans l’expansion de l’islam à travers ce type de commerce et cela a suscité un intérêt auprès de certains historiens qui leur ont consacré des travaux entiers de thèses. À titre d’exemple, nous avons les travaux de thèse en histoire économique et sociale d’A. Kouanda (1984, 389 p) et de B. Traoré (1996, 1027 p). La pénétration de l’islam en pays viéwo remonte vers le début du XVIIIe siècle, période au cours de laquelle les Viévon seraient entrés en contact avec les Dioula Ouattara installés dans la région de Bobo-Dioulasso (H. Ouattara, 2021, p. 304). Il sied alors de s’interroger sur les conditions de pénétration de l’islam au Viguéra avant la conquête coloniale. L’objectif poursuivi à travers cette étude est d’analyser le processus d’islamisation des Viévon en mettant l’accent sur ses facteurs et ses acteurs.

1. La méthodologie

Ce travail est basé sur la méthodologie propre à la science historique. Elle a consisté à exploiter les sources dont celles écrites et orales. Pour les documents écrits, ce sont des sources de secondes mains constituées surtout d’ouvrages généraux qui ont été exploitées. Concernant les sources orales, la démarche a consisté à collecter tout ce qui, dans les documents oraux, peut permettre d’éclairer tel ou tel aspect du fait étudié. Dans la pratique cela a consisté à collecter les informations nécessaires auprès des personnes ressources en tenant compte de leur personnalité et de leur statut social. L’analyse de ces sources suivant la méthode de la science historique a permis de structurer l’étude autour de deux (2) axes. Il s’agit d’examiner les acteurs de la pénétration de l’islam au Viguéra et d’autre part d’en étudier les facteurs.

2. Résultat
2.1. Les acteurs de la pénétration en pays viéwo

De façon générale, la pénétration de l’islam au Burkina Faso fut l’œuvre de trois principaux groupes sociaux. Il s’agit des Yarse pour les populations du Nord et du Centre du pays, des Peulh pour les régions du Sahel et de l’Est ainsi que des Dioula pour les pays de l’Ouest. Ces derniers disposent dans leur sein plusieurs lignages musulmans et chacun d’eux avait sa zone de prédilection. Dès lors, il sied de s’interroger sur l’identité de ces agents. Dans l’idéologie dioula, il existe un tandem entre le commerce à longue distance et la religion musulmane qui a été entretenu par les contacts conquérants /commerçants musulmans".

C’est ainsi que les colonies de peuplement marchand et les marchés se seraient plus développés dans les localités où la régulation du trafic était bien assurée. La fondation de Mandiasso, une colonie de peuplement Dioula abritant de nombreux lignages marchands et musulmans, au cœur du pays viéwo s’inscrit dans cette logique historique. Il en est de même de Dèrègouai, une autre colonie de peuplement Dioula relevant de Sidéradougou en pays dogossè et situé au Sud-Ouest du Viguéra à une quarantaine de kilomètres de Karangasso.

C’est à partir de ces deux foyers islamiques que le processus d’islamisation du Viguéra s’amorça par le biais d’un corps socioreligieux ; les Karamogow. À l’image des chefs de guerre, ces derniers avaient aussi leurs aires d’influence à travers le kènè (pays occupé par les Dioula). L’exploitation de la littérature révèle que les principaux lignages musulmans sont les Barro, les Coulibaly, les Dao, les Traoré, les Touré et les Sanogho (B. Traoré, 1996, p. 197 et 635). La pénétration de l’islam au Viguéra serait l’œuvre des Dao et des Traoré de Mandiasso ainsi que des Touré de Sidéradougou. Les deux premiers groupes de qabila (famille) seraient originaires de Darsalamy (une localité située en pays Tièfo sur l’axe Bobo-Noumoudaga à une quinzaine de kilomètre de la capitale du Gwiriko) et le dernier serait arrivé de Kong (B. Traoré, 1996, p. 636).

L’objectif premier de l’établissement de ces Dioula dans ces deux centres répondait plus à des préoccupations socio-économiques que religieuses. Il s’agissait de rendre service aux autorités Viévon. Ce service consistait à prodiguer des prières et à fournir des amulettes aux soldats Viévon afin qu’ils puissent enregistrer des victoires lors des différents combats. Cette fonction des Karamogow leur a valu la réputation de gens craints du fait de leurs actions mystérieuses que la tradition leur attribue. D’éminents chercheurs dont B. Traoré (1996, p. 617), N.G. Kodjo (1986, p. 343) et D. Traoré (Sd., p. 16 et 1953, p. 8) ont déjà relayé d’importants faits, que la tradition a attribués à ce corps socio-professionnel.

Tout compte fait, la pénétration de l’islam en pays viéwo a connu deux (02) phases : il s’agit de l’adoption de pratiques culturelles de l’islam véhiculées par les Dioula au début du XVIIIe siècle, car c’est au cours de cette période que les Viévon sont rentrés en contact permanent avec ces derniers. Et l’islamisation proprement dite dans la première moitié du XIXe siècle marquée par l’observation du culte musulman, la construction des premières mosquées et la formation des premiers talibés (élèves ou étudiants) Viévon. Elle est le fait des lignages maraboutiques Dao et Traoré de Mandiasso ainsi que des Touré de Sidéradougou. Cette islamisation s’est déroulée dans un contexte particulier qu’il convient d’étudier.

2.2. Les conditions de l’islamisation des Viévon

Les conditions de l’islamisation des Viévon sont intimement liées à la question sécuritaire de l’époque. Autrement dit, la question sécuritaire a servi de socle aux Karamogow pour magnifier leur pouvoir magique auprès des guerriers Dioula. C’est cette construction idéologique du rôle des Karamogow qui a amené les alliés des autorités du Gwiriko dont les Viévon à se payer les services de ce corps de métier. C’est certainement après ces nombreux services rendus par les Karamogow, que certains Viévon ont adhéré à la foi musulmane, même si celle-ci fut d’abord lente et sélective avant de s’étendre sur presque l’ensemble de la population qui le souhaitait. Cette islamisation aurait concerné d’abord les villages de Dérégouan, de Karangasso et de Yaran avant de se répandre sur l’ensemble du territoire viéwo. Cette situation pourrait s’expliquer par plusieurs facteurs. Pour ce qui est du village de Dérégouan, l’élément déterminant dans l’islamisation de ses habitants est lié à sa proximité d’avec le foyer islamique de Mandiasso.

Cela aurait permis à ces marabouts d’être plus proches de cette population locale et de les inciter à la foi islamique à travers la fréquence de leurs séances de sensibilisation lors des évènements sociaux heureux ou malheureux (baptême, mariage, décès et funérailles).
À cela, il faut ajouter le statut social de ces premiers convertis. En effet, l’analyse des origines de ces premiers convertis permet d’affirmer que ces derniers seraient d’origine étrangère, c’est-à-dire d’origine esclavagiste. N’étant pas impliqués directement dans la religion du terroir de par leur statut social, cela leur aurait permis, en plus du facteur ci-dessus évoqué, d’embrasser la foi islamique.

Ce dernier facteur reste valable pour tout l’ensemble du pays viéwo. Quant aux deux autres localités, leur islamisation pourrait s’expliquer par leur statut dans la société viéwo. En rappel, Karangasso est la capitale de la chefferie viéwo et Yaran, en plus de son statut de berceau de cette communauté ethnolinguistique, l’a été également à un moment donné de son passé (H. Ouattara, 2021, p. 166). Le tandem qui existe entre conquérants et marabouts serait un facteur qui aurait favorisé l’islamisation de ces deux villages dès les premières heures de ce processus. Ce facteur s’inscrit dans une logique historique suivant laquelle l’islamisation d’un pays donné part toujours du milieu urbain vers le monde rural (I. Yahaya Ibrahim, 2021, p. 175). C’est l’ensemble de ces facteurs qui semblent expliquer la primauté de l’islamisation de ces villages.

Cependant, l’identité des premiers convertis des Viévon est mal connue. Ce qui n’est pas le cas pour celle de ses premiers talibés. En effet, la mémoire collective du Viguéra a pu retenir pour la postérité les noms d’un certain nombre de personnages résumé dans le tableau n°1 ci-dessous avec leurs différents lieux de formation et leur niveau d’instruction.

Tableau n°1 : liste des premiers élèves viéwo issus de l’école coranique

Source : tableau conçu par H. Ouattara sur la base des données collectées en décembre 2018.

L’exploitation du tableau montre que Daman Ali et Manga seraient les mieux formés car ayant atteints le cycle supérieur. Cependant, ils n’auraient pas terminé vraisemblablement ce troisième ordre d’enseignement. Cette situation aurait permis à chacun d’eux d’être des acteurs dans l’expansion de l’islam au Viguéra à travers la formation religieuse des leurs. Le nommé Daman Ali se serait le plus illustrer dans cette nouvelle tâche à travers la formation de plus d’une vingtaine d’étudiants Viévon ayant atteint chacun le cycle moyen et certains d’entre eux seraient à leur tour des maîtres coraniques. Le nombre élevé de conversions qu’aurait connu le village de Dérégouan y compris ses hameaux de culture devrait être mis aussi à son actif.

Il est suivi dans cet ordre de classement par Fa-Mory qui aurait formé une dizaine d’étudiants et dont la plupart se serait limitée au cycle élémentaire. Quant à Manga, le surnommé El Hadj Mangama, celui-ci se serait plutôt consacré à l’art divinatoire. Les sources orales précisent que l’exercice de cette tâche lui aurait permis de connaître une certaine renommée et de vendre ses services à Bouaké en République de la Côte d’Ivoire. Cela lui aurait permis aussi d’accumuler des richesses et d’effectuer le pèlerinage à la Mecque.

L’analyse du niveau de formation de ces différents talibés Viévon montre que ceux qui ont été formés par les Karamogow de Mandiasso sont les moins instruits par rapport à leurs congénères qui ont suivi leurs études chez d’autres maîtres coraniques hors du Viguéra. Cette situation serait liée à des facteurs socio-économiques car toute étude approfondie de ces gens constituerait un manque à gagner pour ces Karamogow. Par conséquent, il est logique de limiter le niveau d’instruction religieuse de cette population afin de maintenir le cordon ombilical.

De ce qui précède, il faut retenir que l’islamisation proprement dite des Viévon par les Karamogow du monde Dioula aurait débuté vers la fin du XIXe siècle dans un contexte de réveil patriotique et culturel dû à l’impérialisme français. Cette islamisation fut un processus lent et se serait caractérisée par la double pratique religieuse car malgré leur conversion à l’islam, les Viévon continuèrent à observer certaines pratiques relevant de la religion du terroir. La pénétration de l’islam dans cette société a eu d’énormes conséquences.

Conclusion

La pénétration de l’islam au Viguéra fut l’œuvre des Karamogow issus des lignages, Dao, Traoré et Touré du monde Dioula. Elle aurait débuté au milieu du XVIIIe siècle et se serait effectuée dans un contexte particulier marqué par une Julaïsation des populations préétablies de l’Ouest de l’actuel Burkina Faso et un réveil patriotique ainsi que culturel face à l’impérialisme européen. Elle fut un processus lent, sélectif et se serait caractérisée par la double pratique religieuse. Cette situation aurait créé des éléments nouveaux dans l’identification de la culture viéwo.

OUATTARA Harouna, Attaché de recherche (INSS/CNRST-Burkina Faso) ; email : harounaouattara84@gmail.com ; tel (WhatsApp) : 0022670529647.

Références bibliographiques

KI-ZERBO Joseph, 1978. Histoire de l’Afrique Noire d’hier à demain, Paris : Hatier.
KODJO Niamey Georges, 1986. Les royaumes de Kong des origines à 1987. Thèse pour le doctorat d’Etat, Université d’Aix-en Provence ; 3 tomes. Paris, 1569 p.

KOUANDA Assimi, 1984. Les Yarse : fonctions commerciales, religieuses et légitimité culturelle dans le pays moaga (évolution historique). Thèse de 3e cycle, université de Paris I, Panthéon- Sorbonne, Paris, 378 p.
OUATTARA Harouna, 2021. Le Viguéra du XVème à 1960, thèse unique de doctorat, Ouagadougou, Université Joseph KI-ZERBO, 438 p.
OUATTARA Harouna, 2023. « L’islamisation des Viévon du début du XXVIIIe siècle au milieu du XIXe siècle », in Annales de l’Université Joseph KI-ZERBO – Série A, vol. 034, Ouagadougou, P.U.O, ISSN : 2424-7529, pp.67-83.

TRAORÉ Bakary, 1984. Le processus d’islamisation à Bobo-Dioulasso jusqu’à la fin du XIXe siècle : approche historique et sociologique. Mémoire de maîtrise en Histoire, Université de Ouagadougou, 196 p.
TRAORÉ Bakary, 1996. Histoire sociale d’un groupe marchand : Les Jula du Burkina Faso. Thèse de doctorat unique, Université de Paris I, Panthéon- Sorbonne, Paris, 2 tomes, 1 027 p.

TRAORÉ Dominique, 1953. Les Bobo-Fing : mœurs et coutumes. Document du C.E.S.A.O : dactylographie.
TRAORÉ Dominique, s.d. Notes pouvant servir à l’histoire de l’Ouest Volta, Document du C.E.S.A.O : dactylographie.

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