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Quand la Côte d’Ivoire et la Haute-Volta (devenue Burkina Faso) rêvaient de la "double nationalité"

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Côte d’Ivoire • • lundi 3 novembre 2003 à 17h22min

Ils sont morts la même année, 1993, à quelques mois l’un de l’autre (le mercredi 15 septembre et le mardi 7 décembre). Ils ont été les "pères de l’indépendance" de leurs pays respectifs : Maurice Yaméogo était le chef de l’Etat voltaïque ; Félix Houphouët-Boigny était le chef de l’Etat ivoirien.

Mais là où l’aîné, Houphouët-Boigny, semblait avoir réussi, le cadet, Yaméogo, a semble-t-il, échoué. Il a connu l’humiliation de l’échec politique et la prison. Mais c’est auprès de l’aîné qu’il était venu retrouver la paix. Et c’est un avion spécialement affrêté par la présidence de la Côte d’Ivoire qui a ramené son corps au Burkina Faso (Yaméogo est décédé à Paris).

Blaise Compaoré, chef de l’Etat burkinabé et lointain héritier de celui que l’on appelait "Monsieur Maurice", qui, déjà, dans les journées difficiles de 1983 (la Révolution sankariste) n’avait pas voulu sa mort, dix ans plus tard, avait souhaité que ses obsèques soient organisées avec tout le faste nécessaire. Le 17 septembre 1993 donc, à Koudougou, province du Bulkiemdé, il y avait là Blaise et Chantal Compaoré, mais aussi, notamment, Alassane Ouattara, Premier ministre de Côte d’Ivoire, et Laurent Dona Fologo, secrétaire général du PDCI-RDA.

Naoua Laguemba (ce qui signifie : « II viendra les rassembler ») était né le 31 décembre 1921. Il avait une jumelle, Wamanegdo. C’est à l’occasion de son baptême, le 28 juillet 1929, qu’il deviendra Maurice Yaméogo. Le 5 septembre 1932, la colonie de la Haute-Volta est supprimée ; quelques mois plus tard, le 1er janvier 1933, le territoire de l’ancienne colonie est partagé entre les pays voisins, dont la Côte d’Ivoire. On distingue alors la Basse Côte d’Ivoire et la Haute Côte d’Ivoire. Ce n’est que le 4 septembre 1947 que la Haute-Volta sera reconstituée dans ses limites de 1932-1933.

Maurice voulait être prêtre mais aimait trop les femmes. Il avait quitté le Petit séminaire de Pabré sans diplôme, était tombé amoureux d’une jolie métis, Thérèse Larbat, dont le père lui refusera la main, et épousera Félicité Zagré, "évoluée" (selon l’affreuse terminologie de la période coloniale) "noire mais belle". Commis expéditionnaire, il est affecté à Abidjan, en Basse Côte d’Ivoire. Choqué par la "traite" organisée par quelques "commerçants" voltaïques qui "rabattaient" la main-d’oeuvre locale pour aller "servir" sur les grandes plantations ivoiriennes, il se lancera dans une carrière politique qui fera de lui, le 11 décembre 1958, le premier président de la République voltaïque. Tout comme Houphouët, il considérait alors que « l’indépendance c’est l’aventure ». Il l’obtiendra par simple transfert de pouvoirs, sans aucune négociation et sans référendum. Mais refusera (il sera le seul à le faire dans l’ex-AOF) le maintien de l’armée française sur son territoire et créera une armée nationale, les Forces armées voltaïques (FA V).

Maurice Yaméogo sera, d’abord, un partisan de la Fédération du Mali qui devait regrouper le Sénégal, le Mali (alors Soudan français), le Bénin (alors Dahomey) et le Burkina Faso (alors Haute-Volta). Mais il finira par s’aligner sur les positions anti-fédéralistes de la France et de Félix Houphouët-Boigny (qui voit d’un mauvais oeil la primauté accordée, une fois encore, à Dakar, ex-capitale de l’AOF).

Houphouët étant parvenu à briser la Fédération du Mali, il s’attelera, dans les semaines qui suivent, à constituer le Conseil de l’Entente dont Yaméogo va devenir l’infatigable animateur pour le compte du leader ivoirien. "Il était celui qu’on envoyait pour les missions difficiles, celui qui jouait souvent, aussi, les réconciliateurs" me confiera son fils, Hermann Y améogo.

"Monsieur Maurice" souffrait beaucoup de sa condition de "kanga" (esclave), comme disaient alors les Ivoiriens lorsqu’ils rencontraient un voltaïque (plus encore un Mossi au visage scarifié). Fils de paysan provincial, appartenant à une famille profondément animiste, il avait espéré être un "évolué". Amoureux d’une métis voltaïque, il avait épousé une "noire évoluée" et sera fasciné par la vie abidjanaise qu’il découvrit quand il y a été nommé petit fonctionnaire. Dans la capitale de la Côte d’Ivoire, cité portuaire et cosmopolite, le racisme des colons vis-à-vis des indigènes n’avait pas la même amplitude qu’en Haute-Volta.

Houphouët, "Médaf’ formé à Dakar, ne pouvait que fasciner le jeune homme qui se positionnera comme l’héritier de deux hommes politiques originaires de Haute-Volta, tous deux proches de Félix Houphouët-Boigny : Daniel Ouezzin Coulibaly et Philippe Zinda Kaboré. Ils seront tous trois les élus de la Côte d’Ivoire à l’Assemblée nationale française à l’issue des élections du 2 novembre 1946 (je rappelle que la Haute-Volta n’existait pas alors et qu’elle ne sera reconstituée dans ses frontières qu’en 1947). Subjugué par la Côte d’Ivoire, pays aux mille richesses, Maurice Yaméogo se mobilisera pour le projet de Félix Houphouët-Boigny : l’intégration régionale et l’institution de la double nationalité ivoiro-voltaïque.

Le 17 octobre 1965, il se remariera avec Suzanne de Monaco, une jeune métisse... ivoirienne. Houphouët et Hamani Diori (président du Niger) seront ses témoins de mariage ; Marie-Thérèse Houphouët-Boigny s’occupera du trousseau de la mariée. Cette union ne lui portera pas chance (Yaméogo se mariera une troisième fois avec Jeannette). La Côte d’Ivoire non plus. Le 27 décembre 1965, il est à Abidjan, où il négocie le projet de double nationalité entre les deux pays quand, à l’annonce de la mise en oeuvre d’un budget d’austérité, les syndicats voltaïques s’affrontent, à Ouagadougou, avec les forces de l’ordre. Le 3 janvier 1966, Yaméogo doit démissionner de la présidence de la République (et, du même coup, le 21 janvier 1966, Houphouët retirera le projet de double nationalité).

Pour la première fois en Afrique, l’armée prend le pouvoir. Trois jours plus tard, Maurice Yaméogo est incarcéré. Son fils, Hermann, tentera de le libérer ; il échouera et sera, lui aussi, emprisonné. Condamné le 8 mai 1969 à cinq ans de travaux forcés et au bannissement à vie, "Monsieur Maurice" sera libéré le 5 août 1970.

Le 4 août 1983, Thomas Sankara dirige le Conseil national de la Révolution (CNR). Quelques mois plus tard, le 9 novembre 1983, Maurice Yaméogo est emmené par les sankaristes au Conseil de l’Entente (groupe de villas devenu, dans les premières années de la Révolution, le siège du CNR, le "palais" présidentiel ayant été délaissé depuis 1966 par les successeurs de "Monsieur Maurice" : ils craignaient de cohabiter avec ses génies et ses gris-gris. En 1984, Sankara sera le premier à réintégrer le palais, cela ne lui a pas porté chance). Les sankaristes veulent mener une politique à "l’éthiopienne" et liquider tous les anciens dirigeants. Yaméogo devait donc être fusillé. Compaoré plaidera pour qu’il soit détenu au camp militaire de Pô. Il sera libéré pour le premier anniversaire de la Révolution, le 5 août 1984, et se réinstallera à Koudougou. En mai 1991, Compaoré organisera sa réhabilitation.

Félix Houphouët-Boigny s’est occupé de l’éducation des enfants de Maurice Yaméogo et lui a apporté un soutien constant. Revenu en Côte d’Ivoire le 16 mars 1987 pour assister aux funérailles de Mamie Adjoua, la soeur du chef de l’Etat ivoirien, Yaméogo s’installera à Abidjan. Il jouera, souvent, le rôle de go-beetween entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire. Et aura, pour Félix Houphouët-Boigny ce message (qui pourrait s’adresser, aujourd’hui, à son successeur, Laurent Gbagbo) : "J’ai dit à Houphouët de faire gaffe. Je lui ai dit qu’il jouait avec le feu, car à l’heure actuelle notre pays est tellement mobilisé que, si jamais, on touchait à un seul pilier de notre édifice national, il surgirait de partout des forces insoupçonnées pour le défendre".

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche diplomatique » (16/10/2002)

Vos commentaires

  • Le 28 décembre 2005 à 14:05 En réponse à : > Quand la Côte d’Ivoire et la Haute-Volta (devenue Burkina Faso) rêvaient de la "double nationalité"

    Il est possible d’écrire des pages de l’histoire sans pour autant salir ou ennoblir le présent ; votre document est bon mais faites attention aux jeux intentionnels ou innocents de vos nominatifs, ainsi vous nous faites croire que les sankaristes d’aujourd’hui car Thomas Sankara ne sait rien de cette tendance politique, voulaient tuer le président Yaméogo. Il n’est pas bon de faire de telles erreurs, notre peuple a besoin de textes propres et un texte comme celui-ci aurait pu être un document historique si vous saviez garder votre neutralité et éviter le langage de louange et d’indexation.

    Respectueusement vôtre
    saboubakary@yahoo.co.uk

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