Burkina/Football : « À la CAN 2013, Paul Put a blessé nos cœurs pour nous transformer en lions sur le terrain », se rappelle Mohamed Koffi
Mohamed Koffi, dit le « Bonyinga », « lion » en langue mooré, est un ex-international burkinabè. Il fait partie de la génération argentée des Étalons lors de la CAN 2013, en Afrique du Sud. En 2016, il a arrêté sa carrière internationale. En 2021, il a mis fin à sa carrière de footballeur. Il a passé plus de la moitié de sa carrière en Égypte, au haut niveau, avec à la clé des trophées individuels et collectifs. Dans cette interview qu’il a bien voulu nous accorder, l’intendant de la nouvelle équipe fédérale revient sur son parcours et sa carrière qu’il juge aboutie. Le « Bonyinga » est également revenu sur la finale de la CAN 2013. Il s’est aussi prononcé sur le groupe actuel des Étalons. Lisez plutôt !
Lefaso.net : Comment se porte Mohamed Koffi depuis qu’il a raccroché les crampons ?
Mohamed Koffi : Il se porte très bien, comme vous le voyez. Je poursuis mes activités et surtout, je ne lâche pas le sport. Je suis toujours dans le sport parce que c’est le métier que j’ai exercé toute ma vie.
Vous faites partie du staff des Étalons en tant qu’intendant. Quelles sont les attributions ?
En équipe nationale, vous savez, il y a un peu de tout. Il est vrai que le titre que je porte est intendant, mais je pense que je fais un peu de tout. Parce que, côté administratif, c’est moi. Je me mêle aussi de beaucoup de choses, parce que, même si du côté administratif tout est OK, il faut veiller à trouver un terrain, parce que, s’il n’y a pas de terrain, il n’y a pas de football. Je fais tout pour les joueurs, je me bats pour qu’on puisse avoir une équipe mentalement solide et prête. J’essaie aussi d’apporter mon expérience et mes conseils à mes jeunes frères pour qu’ils aient un mental de fer. Pour pouvoir relever les défis, pour amener le Burkina où nous, nous n’avons pas pu aller.
Est-ce que vous pouvez revenir un peu sur votre carrière ?
J’ai joué au Stella Club d’Abidjan. J’ai fait deux années dans ce championnat de Côte d’Ivoire. Ensuite, j’ai pris mon envol pour le Qatar. Là-bas, j’ai joué dans deux clubs. Au Al Celia et à l’Ittihad du Qatar. Du Qatar, je suis arrivé en Égypte. En Égypte, j’ai fait cinq clubs. J’ai joué à PetroJet pendant huit ans. Ensuite, je suis parti d’Égypte pendant une année pour la Suisse et l’Allemagne. Puis, je suis revenu en Égypte, au Zamalek Club avec lequel j’ai remporté le championnat et deux coupes d’Égypte. J’ai joué beaucoup de coupes. J’ai obtenu beaucoup de titres individuels. Ensuite, du Zamalek, je suis allé encore en Arabie saoudite. À l’Ittihad club, en première division. De là, je suis encore revenu en Égypte, à Al Masri. De Masri, je suis reparti encore en Arabie saoudite. Là-bas, je suis revenu encore en Égypte. Après, j’ai mis fin à ma carrière, exactement en 2021.
Vous avez passé plus de la moitié de votre carrière de footballeur en Égypte. Tout s’est-il bien passé là-bas ?
En Égypte, je dirais que je suis celui-là qui a le plus joué là-bas. Quand on dit l’Égypte, c’est aussi l’Afrique. C’est vrai que c’est le Maghreb, mais c’est aussi l’Afrique. Je suis l’Africain noir qui a passé plus d’années en Égypte de façon constante. J’ai passé 16 ans en Égypte et, pendant ces 16 ans, je suis resté au top niveau, jusqu’à la fin de ma carrière. L’Égypte, c’est mon troisième pays, après le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire. Je dirais que tout s’est bien passé.
Vous avez été du groupe des Étalons pour la CAN 2013. Est-ce que vous pouvez revenir sur cette aventure ?
Je dirais que 2013 fut la meilleure année des Étalons. C’est vrai qu’il y a eu d’autres années avant 2013, notamment la CAN 98 avec les Seydou Traoré, Tall Ibrahim, Sidi Napon, Firmin Sanou, Kassoum Ouédraogo dit Ziko, Alain Nana, etc. Ce sont des grands frères qui ont été des modèles pour nous. En 2013, après le parcours de 1998, nous nous sommes dit qu’il fallait écrire une nouvelle histoire avant de quitter la scène. On s’est battu pour cela. C’est ce qui a fait qu’on a eu une équipe soudée. Il y en avait beaucoup qui allaient arrêter leur carrière internationale après la CAN 2013. On s’est donc dit qu’on devait faire une excellente CAN.
Une CAN exemplaire, qui va marquer l’histoire du Burkina, parce que l’équipe nationale, c’est un passage. On n’y reste pas indéfiniment. On est là pour un temps. On vient, on joue nos rôles et on quitte. Les jeunes frères viennent au fur et à mesure. C’est comme ça. Le groupe était donc conscient de cela. C’était un groupe qui voulait donner le trophée au Burkina Faso. Mais malheureusement, on n’a pas pu. On a décroché la deuxième place. Ce qui a vraiment rehaussé le niveau de l’équipe nationale. C’est de là que tout est parti. Après 2013, on n’a pas pu répondre présent en 2015. Parce que, les gens nous attendaient, étant les vice-champions. Moi, j’ai arrêté l’équipe nationale en 2016, lors des éliminatoires. C’était trois mois avant la CAN 2017. A cette CAN, je pense que mes jeunes frères ont fait un bon parcours en arrivant jusqu’en demi-finale et à arracher la troisième place. Ensuite, on a été quatrième à la CAN au Cameroun. Je pense qu’en 2025, on fera mieux.
Quels sont les moments qui vous ont le plus marqué lors de la CAN 2013 ?
D’abord, quand on partait pour la CAN, à l’aéroport, un officier de police a crié sur nous. « Allez-y, vous allez revenir comme d’habitude. » Et quand il a dit ça, moi je lui ai répondu, parce que j’aime le défi. J’ai dit au policier : « Merci beaucoup, vous avez raison. Parce qu’on a eu des échecs. Vous avez raison de nous insulter. Mais Incha’Allah, c’est toi qui viendras nous accueillir. » Et quand j’ai dit ça, j’ai pris ma route et je suis parti. Ce qu’il a dit n’est pas mauvais en tant que tel. Mais moi, ça m’a personnellement boosté. À notre retour de la CAN 2013, le même policier m’a vu à l’aéroport. Il a crié mon nom : « Koffi, tu as eu raison. Ce que tu as dit, vous l’avez fait. Et c’est ce qu’on attend de vous. »
Je lui ai dit merci beaucoup. Cela m’a beaucoup marqué. En Afrique du Sud, on était en altitude. C’était difficile pour nous, mais on a pris la CAN au sérieux. Même s’il pleuvait des cordes, le programme d’entraînement ne change pas. On avait un très bon coach. Un coach qui avait du mental à revendre. Il nous prenait comme ses enfants. Il s’occupait de tout le monde. Quand tu es calme, il vient vers toi pour te faire parler. Il te force à lui expliquer tes problèmes. Pour pouvoir te donner des solutions. C’est un coach qui s’occupe beaucoup des problèmes de ses joueurs sans exception. Il causait avec tout le monde. C’était un coach qui faisait du coaching personnel et un coaching sur le terrain. Paul Put est vraiment à saluer. Parce que, c’est lui qui nous a galvanisés avec le coach actuel Brama Traoré.
Quand on faisait les vidéos pendant la mise au vert, Paul Put nous faisait voir des petites vidéos de 10 minutes. Mais ce coach-là, il nous a blessé le cœur pour nous transformer en des lions sur le terrain. Pendant la mise au vert, Paul Put vient, il éteint la lumière et met un film. Sincèrement, il y en avait certains qui coulaient les larmes après. Parce qu’il nous montrait nos parents au village en train de cultiver. C’est-à-dire qu’il envoyait les gens poser des questions à nos mamans, à nos papas, au village. Et on voyait la réalité du Burkina Faso. À la fin, il disait ceci : « Vous voyez, vous devez mettre de la joie dans les cœurs de ces gens-là. » On tremblait tous. Je vous le dis, on tremblait tous. Quand ils finissaient les 10 minutes et qu’il allumait la lumière, tu voyais certains qui essuyaient les larmes. Ça rentrait fort dans nos cœurs. Et ce n’est pas une seule fois. À chaque jour sa vidéo. C’est là qu’on a su que ce blanc-là, il est fort. Il nous a électrisés à fond pour pouvoir rehausser le drapeau de notre pays. Ce sont des moments que je n’oublierai jamais. Ce sont des choses qui m’ont touché le cœur. Parce que, pour avoir un bon joueur, il faut d’abord coacher l’homme qui est en face de toi. Si tu n’as pas coaché l’homme qui est en face de toi, tu n’auras jamais un bon joueur sur le terrain.
On disait également que l’entraîneur belge était très rigoureux. Cette rigueur a-t-elle été déterminante pour votre parcours jusqu’en finale à la CAN 2023 ?
Bien sûr, cette rigueur a joué en faveur de l’équipe, de tout le monde. Tout le monde savait, Paul Put, il rigolait beaucoup, mais quand il s’agissait de jouer, il était vraiment sérieux. Il ne regardait pas les visages. Les places étaient chères. Quand on prenait à droite, on avait deux ou trois joueurs qui se battaient pour être titulaires. À gauche, il y avait également deux ou trois joueurs. Dans l’axe central, on n’en parle même pas. Au milieu du terrain, il y avait des joueurs comme Charles Kaboré, Florent Rouamba, Diakaria Koné, Alain Traoré, Razak Traoré, Ali Rabo. Tu ne sais pas qui faire jouer. Pourtant, il ne faut choisir que trois joueurs seulement pour le milieu. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Il faut être un coach solide mentalement pour pouvoir faire sortir une équipe de onze parmi tous ces joueurs. Je pense que Paul Put, c’était l’homme qu’il fallait. Il était ami avec tout le monde, mais quand il s’agit de jouer, il n’est pas ami avec quelqu’un. Il est ami avec le boulot.
Moi par exemple, il y en a beaucoup qui ne savent pas que je n’avais jamais été latéral droit dans ma vie. Je n’ai jamais joué latéral droit dans ma carrière, en club, comme en équipe nationale. Quand j’ai commencé avec la Côte d’Ivoire, j’étais toujours au milieu du terrain. J’étais en 10, en 8 ou en 6. C’est avec Paulo Duarte que j’ai joué comme latéral droit et c’était contre Paul Put avec la Gambie lors des éliminatoires de la CAN. Et comme c’était bien, Paulo Duarte m’a encore sollicité pour continuer à ce poste-là, à la CAN 2012. J’avais refusé. Mais après, pour le bien du pays, j’ai accepté. Comme j’étais polyvalent, j’ai accepté de jouer latéral droit. Et quand Paul Put est arrivé, il m’a dit : « Koffi, je connais ton vrai poste en club, je te suis depuis longtemps. Tu es un milieu, tu es un buteur en plus. Mais s’il te plaît, aide-moi sur le côté droit. » Je n’ai pas refusé parce que c’était pour le bien du pays. J’ai accepté de jouer latéral droit. Et voilà que j’ai été révélé aux yeux du monde comme latéral droit, comme défenseur. Pourtant, j’ai toujours joué comme milieu de terrain.
Il se raconte que vous avez joué la finale de la CAN 2013 étant blessé. Est-ce vrai ?
Effectivement, j’étais blessé à la finale contre le Nigéria. Je ne devais pas jouer avant quatre mois. Mais j’ai dit que, même si j’allais mourir sur le terrain, cette finale, il faut que je la joue. J’ai joué tout le match et après, j’ai fait plus de quatre mois sans jouer. Les gens ne pensaient même pas que j’allais pouvoir revenir sur un terrain de football. Je me rappelle que notre capitaine, Charles Kaboré, m’a dit de faire pardon et de ne pas prendre de risque. Je lui ai répondu que ça va aller et que Dieu est là.
Un mot sur votre capitaine, Charles Kaboré
Dans le groupe, tout le monde assumait ses responsabilités. Charles Kaboré est un leader né. Le leadership, il l’a en lui. Il aime guider, diriger et même protéger. Il arrivait à énerver les autres pour qu’ils se donnent davantage sur le terrain. Parce que si tu dors sur le terrain, tu auras toujours Charles Kaboré sur le dos. Il avait quelque chose de particulier, si bien qu’il arrivait aussi à parler aux arbitres. J’ai vraiment beaucoup de respect pour lui. Notre groupe était complet. Tout le monde se parlait, c’est ça notre force. Chacun proposait quelque chose. On s’amusait, on rigolait ensemble. Ce qui fait que, quand on t’appelait en équipe nationale, tu es pressé de venir.
De façon générale, que retenez-vous de votre carrière ?
Je dirais que j’ai fait une grande carrière. Il y en a qui vont dire qu’une grande carrière, c’est de l’argent, c’est beaucoup de trophées. Mais pour moi, c’est une grande carrière parce que je suis resté sur le terrain pendant 21 ans. Ce n’est pas permis à tous les joueurs. Ça demande de la rigueur, du sérieux envers soi-même et une hygiène de vie. Il faut être soi-même son propre policier. Et jusqu’à présent, quand je monte sur un terrain, on dirait quelqu’un de 21 ans. Même parmi mes jeunes frères, j’arrive à courir encore avec eux. J’ai eu une carrière exemplaire, pas une carrière en dents de scie. Et pour moi, l’argent ne fait pas tout. C’est ce que l’homme représente aux yeux des autres qui compte. Et moi, je pense que je suis un exemple pour la jeune génération. Parce que je leur montre ce qu’il faut leur montrer. Je ne leur montre pas ce qu’il ne faut pas leur montrer. Je ne connais que le travail. Aujourd’hui, le football, c’est une profession. Avant, nos parents étaient contre qu’on joue au ballon. On disait que le football, c’est pour les vagabonds. Souvent, on dormait dehors pour fuir les parents parce qu’on voulait jouer au football. Parce que je voulais jouer forcément au foot. C’est les parents des autres qui m’accueillaient à chaque fois. Donc, je dirais que j’ai eu une carrière enrichissante. J’ai fait onze clubs. Et ce n’est pas petit.
Comment trouvez-vous le groupe actuel des Étalons ?
Je dirais que le groupe actuel des Étalons est l’une des meilleures générations des Étalons A du Burkina Faso. On a tout ce qu’il faut. Des joueurs techniques, physiques et des guerriers. On a plein de joueurs talentueux. Tout ce qui manque à ce groupe, c’est le mental d’acier. Quand je cause avec eux, j’essaie de leur donner des conseils allant dans ce sens. Je leur fais comprendre que le football est une profession qui exige le courage et la patience pour espérer le bonheur. Je dis espérer le bonheur parce qu’il y a plein de bons joueurs, mais qui n’ont pas eu la chance d’avoir une grande carrière. Pourtant, c’était eux les meilleurs quand ils étaient très jeunes, mais ils n’ont pas eu la chance. On a nos frères aussi qui ont signé des contrats mirobolants, mais quand on se retrouve dans le même coin, on est plus respecté. C’est pourquoi je dis de préférer être des hommes de valeur que des hommes de succès. Le succès, c’est temporaire. Ne dis pas que tu es mieux que celui qui est derrière, celui qui n’a pas eu un grand club. Ne te moque pas de lui. Si tu peux lui apporter ton soutien, fais-le. Ce n’est pas tout le monde qui a la chance. Le plus courageux peut être le plus pauvre. Mais quand tu es un homme de valeur, partout où tu iras, tu auras toujours le respect des gens. Et c’est ce qui est le plus important. Personne ne va avec l’argent dans la tombe. Mais quand tu es un homme de valeur, même quand tu meurs, on se rappellera toujours de toi, toujours comme Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Nelson Mandela, etc.
Avez-vous un dernier mot ou un appel à lancer ?
Je profite de votre micro pour dire merci à tous les Burkinabè. Actuellement, le pays n’est plus comme avant. Avant, tout le monde venait se reposer au Burkina. La vie était moins chère. Maintenant, quand on parle du Burkina, on dit que le Burkina est dans la zone rouge. Mais nous, les Burkinabè, on doit se mettre ensemble, les mains dans les mains. Et ça commence comment ? Il faut cultiver l’amour de son prochain. Si on s’aime, c’est forcé, les autres vont nous aimer. Mais si on ne s’aime pas, personne ne nous aimera. On doit mettre l’orgueil de côté. À quoi servira la cohésion sociale si on ne s’aime pas ? Personne ne peut dire « j’aime Dieu » sans aimer son prochain. Si tu aimes Dieu que tu ne vois pas, pourquoi haïr ton frère que tu vois en face de toi. Je souhaite la paix au Burkina.
Interview réalisée par Obissa Juste Mien
Lefaso.net