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Burkina : De Komandougou à Fada N’Gourma, une famille de déplacés internes cherche ses repères

Publié le mardi 9 juillet 2024 à 21h55min

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Burkina : De Komandougou à Fada N’Gourma, une famille de déplacés internes cherche ses repères

Dans le secteur 6 de la ville de Fada N’Gourma, on dénombre une multitude de déplacés internes. Très souvent accueillis par des proches ou des connaissances, ils viennent généralement de villages situés sur l’axe routier Fada-Bogandé sur la route nationale 18. La famille B. s’est réfugiée dans la cité de Yendabili depuis le 26 janvier 2024. Désorientée, le chef de famille, son épouse et ses enfants vivent au jour le jour en espérant que les séquelles du traumatisme disparaissent.

Vendredi 26 janvier 2024 à Komandougou, à une dizaine de kilomètres de Fada N’Gourma, il est un peu plus de 7h du matin lorsque Charles (nom d’emprunt) s’active à nourrir son poulailler et son bétail. Après cette tâche, il s’installe sur sa chaise en discutant avec sa femme qui aménage sa réserve de fagots de bois. Son petit poste radio en marche, il écoute difficilement aussi une fréquence qui émet de Fada. En cette période de l’année, Charles n’a pas grand chose à faire à part s’occuper de ses animaux ou se rendre en ville pour vendre quelques sacs de vivres en sa possession. Aux environs de 11h de la même journée, son fils aîné et lui prennent la direction du cabaret pour se désaltérer et papoter. Leur journée se passe bien et la bonne ambiance règne.

« Avant de sortir, il y a eu des signes que la journée serait rude, mais j’étais loin d’imaginer que ce serait aussi macabre avec des morts », raconte Charles en langue gourmantchéma. Dans la soirée, alors qu’il était de retour chez lui, des coups de feu et des cris sèment la panique. Étant au parfum des risques, la famille comprend très vite qu’il s’agit d’une attaque terroriste. Avant que les terroristes n’atteignent leur zone, avec sa femme, ses enfants et sa belle fille enceinte, ils s’empilent sur deux motos et prennent la direction de Fada. Ces évènements se déroulent quelques heures après le coucher du soleil. Sur leurs chemins, ils croisent des connaissances et voisins qui tentent par tous les moyens de sauver leurs peaux. Dans cette débandade, sa belle fille se foule la cheville et est brulée par l’échappement de la moto. Mais rien à faire, il faut avancer jusqu’à une zone sûre. La famille roule pendant une vingtaine de minutes jusqu’à Fada, au secteur 6, ou elle a un pied-à-terre.

" Je ne pourrai pas oublier la journée du 26 janvier" indique le chef de famille

L’après Komandougou...

Le samedi 27 janvier 2024, Charles et sa famille, malgré l’épuisement, n’ont pas fermé l’œil. Les scènes, bruits et flammes passent en boucle dans leurs esprits. « Malheureusement, le cerveau conserve plus facilement les mauvais souvenirs que les bons. Aucun jour ne passe sans que je ne me souvienne de notre fuite de Komandougou. Au matin de leur arrivée, ils ont pu soigner leur belle-fille qui s’est fait mal pendant la fuite. Sa grossesse, qui était au troisième trimestre, n’a heureusement pas été affecté par ce drame. Ma famille et moi sommes très chanceux car ils ont tué quatre personnes et enlevés sept personnes. Depuis que nous sommes ici, nous avons la vie sauve mais nous sommes déboussolés. Surtout ma femme qui est maladive depuis notre arrivée alors qu’elle était en pleine forme », dit-il en soupirant.

Avec ses économies et l’appui de son fils aîné qui vit avec lui à Fada, la famille a pu construire une maison de deux pièces ou elle se débrouille pour dormir. Quelques temps après leur arrivée, ses fils ont trouvé de petits boulots mais lui ne sait pas encore quoi faire à part l’agriculture et l’élevage : « A Komandougou, j’avais mon champ et mes animaux. Mais ici, je ne peux pas avoir un espace et des ressources pour ces activités. Le peu d’animaux que mes fils ont pu emmener plus tard ici n’a pas survécu parce qu’il n’y a pas à manger. J’ai aussi appris que le reste de nos animaux a été emporté par les malfaiteurs ».

Pour cette saison hivernale, le sexagénaire se propose comme main d’œuvre pour cultiver pour des personnes en échange d’un peu d’argent. Mais pour l’heure, il n’a pas encore trouvé d’offre. Il faut dire que même si Fada N’Gourma est une grande ville, le système d’agriculture reste encore familial et mécanique. Chaque jour donc, le chef de famille qui avait une vie rythmée par ses activités de paysan est généralement cloitré à la maison avec sa femme, sa belle fille et son petit-fils né quelques mois après leur venue. « Quand nous sommes arrivés, nous nous sommes présentés à l’action sociale pour nous inscrire comme déplacés internes. Le mois dernier, nous avons reçu des vivres, des ustensiles et des vêtements de la part de l’OCADES Caritas ».

Dame B., un peu souffrante, assise avec sa belle-fille

A lire aussi : Crise alimentaire dans la Tapoa : Des personnes déplacées internes crient à l’aide

Une vie de méfiance et d’incertitude

La femme de Charles a perdu des amies et des voisines de domicile le jour de la première attaque. Elle l’a appris quelques jours après son arrivée à Fada. Cette mère de six enfants, en plus de ses travaux ménagers assistait son mari dans l’élevage et l’agriculture. « Depuis que je suis venue, je n’arrive pas à dormir et je suis très malade. Le fait de savoir que l’on ne va pas cultiver cette année m’inquiète et m’attriste. C’est ainsi que l’on se nourrit mais actuellement c’est l’aide humanitaire qui nous maintient en vie ». Selon elle, il y a beaucoup de déplacés dans le quartier où ils sont et, à un moment, les familles d’accueil seront peut-être fatiguées de les loger. Les événements l’ont aussi rendue très méfiante et elle a tendance à sursauter au moindre bruit. A la question de savoir si la famille envisage de retourner chez elle lorsque la paix reviendra, le chef de famille et son épouse sont réservés. « Il y a eu trop de dégâts et même si je suis nostalgique, ça sera difficile d’y retourner sereinement », a fait savoir dame B.

Komandougou désormais inaccessible

Village situé à seulement dix kilomètres de Fada N’Gourma, Komandougou est aujourd’hui inaccessible pour ses habitants. C’est ce que nous a fait avoir Charles pendant nos échanges. Il y aurait eu une série d’irruptions dans le village. « Le jour où ils sont venus premièrement pour leur crime, c’est ce jour que ma famille et moi avons fui. Une deuxième fois, ils sont revenus tuer une personne et brûler le marché. Ces individus sont encore venus une troisième fois tuer dix personnes », indique-t-il, ajoutant que beaucoup de personnes ont fui. Le mois passé, ses fils qui voulaient cultiver ont essayé d’aller semer dans leurs champs étant donné que ce n’est pas loin mais ils ont appris qu’on a tué une personne et blessé une autre qui était venu labourer. « Moi, je ne suis plus réparti là-bas depuis que j’ai pu échapper à la mort », ajoute-¬t-il. Selon des témoignages recueillis sur place à Fada, l’axe Fada-Bogandé n’est pas très sûr. De plus, les compagnies de transport et les petits cars ne s’y rendent plus.

Vue de la carte de l’axe Fada N’Gourma-Komandougou

La région de l’Est enregistrait 10,7% du nombre total de déplacés internes du Burkina Faso à la date du 31 mars 2023. La ville de Fada N’Gourma est le principal point de chute des rescapés d’attaques ou de populations délogées par les terroristes. Ces personnes, qui ont très souvent de la famille à Fada, sont reçues et logées. Cependant, malgré cet accueil et le soutien matériel dont ils bénéficient, ces déplacés traînent en eux des séquelles qui, malgré le temps, ne s’effacent pas.

Farida Thiombiano
Lefaso.net

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