Insécurité au Burkina : « Il faut voter une loi contre l’ethnicisme », plaide Idrissa Badini, ressortissant du Soum
LEFASO.NET
Porte-parole du cadre de concertations des organisations de la société civile de la province du Soum, Idrissa Badini est de ceux-là qui ont alerté à maintes reprises l’opinion sur l’agonie de la ville de Djibo. Dans un entretien téléphonique qu’il nous accordé le jeudi 7 avril 2022, il est revenu sur le convoi des produits de première nécessité escorté par l’armée et qui a permis de ravitailler la ville. Pour ou contre l’arrivée de militaires russes au Burkina, Idrissa Badini répond sans ambages : « Ni la France, ni la Russie, ni la Chine ne viendront sauver le Burkina Faso ! ». A l’endroit du président Paul Henri Damiba, voici son plaidoyer. Lisez !
Lefaso.net : Pouvez-vous présenter le cadre de concertation des OSC de la province du Soum dont vous êtes le porte-parole ?
Idrissa Badini : Le cadre de concertation des organisations de la société civile du Soum est né suite aux difficultés constatées dans la province. La situation sécuritaire de la province du Soum est assez complexe et il est difficile pour les OSC sur place de s’organiser au regard de la situation. Étant à Ouagadougou, il est un devoir pour nous de nous organiser pour faire entendre la voix de ceux qui sont à Djibo et dans les huit autres communes de la province afin de trouver une solution aux problèmes que vivent la population.
Comment se porte Djibo en ce moment ?
Si on dit que Djibo se porte bien, c’est vraiment dans l’espoir qu’il se porte mieux. On ne voudrait pas non plus dire que Djibo se porte mal. Nous avons besoin de rendre les choses positives dans l’espoir que les choses changent. À Djibo, la situation est très difficile en ce moment. La ville est asphyxiée en raison du blocus. Depuis le 17 février 2022, jusqu’aujourd’hui, la seule voie d’accès à Djibo est la voie aérienne. Depuis cette asphyxie, il n’y a qu’un seul convoi qui a rallié la ville. Tout est en pénurie dans la province du Soum : de la chose la plus simple à la chose la plus convoitée. Il n’y a rien qui n’est pas urgent actuellement.
Sur le plan sanitaire, il y a vraiment urgence. Si vous tombez malade à Djibo, vous risquez de mourir, faute de moyens de vous transférer dans un centre de santé adéquat. Les centres de santé avec antennes chirurgicales ne peuvent pas s’occuper de toutes les maladies qui relèvent de la compétence des spécialistes. Auparavant, les malades étaient transférés à Ouahigouya ou à Ouagadougou, mais du fait du blocus, tout cela est impossible aujourd’hui.
Les céréales sont devenues rares et chères. Le prix du mil et du maïs est vraiment exorbitant. Le sucre, l’huile, les tomates et beaucoup d’autres choses manquent actuellement à Djibo. Lors de sa dernière sortie médiatique, le cadre de concertation a interpellé les commerçants à revoir les prix. Quand les OSC se battent pour pouvoir ravitailler la ville en produits de première nécessité, il est important que les commerçants puissent faire un minimum de sacrifices pour maintenir des prix acceptables.
Sur la question de l’eau, rappelons que les installations de l’ONEA ont été saccagées de même que les installations de ravitaillement en eau de certaines ONGs. Avant cela, il y avait déjà le problème d’eau. Le nombre de déplacés a considérablement aggravé ce problème d’eau, car les déplacés viennent avec leurs animaux. Il faut donc de l’eau pour les hommes et pour les animaux.
Sur la question des opérateurs de téléphonies mobiles, nous sommes heureux du retour des réseaux depuis avant-hier (5 avril 2022, NDLR). Nous avons fait une publication pour dire aux gens qu’ils peuvent joindre leurs familles. Mais la qualité reste beaucoup à parfaire car vous pouvez appeler des dizaines de fois avant de pouvoir joindre quelqu’un à Djibo. Nombreux sont ceux qui comptent également sur les transferts monétaires de certains membres qui sont ailleurs pour s’occuper de la famille. Ce ne sont pas tous les réseaux qui sont fonctionnels au Soum.
Vous avez tantôt parlé d’un seul convoi de vivres qui est arrivé à Djibo. Comment s’est passé l’organisation de ce convoi ?
C’est le lieu pour le cadre de concertation des OSC du Soum de témoigner sa reconnaissance aux forces de défense et de sécurité, aux autorités coutumières et religieuses, aux sociétés de transport, aux chauffeurs et à toutes les bonnes volontés soumoises et non soumoises qui ont mis la main à la pâte pour faciliter et réussir ce convoi avec toutes les difficultés du monde. Ce convoi a été organisé dans un contexte difficile. Les véhicules du convoi ont dû faire 19 jours sur la route entre Kongoussi et Djibo pour une distance de moins de 100 km. Ce n’était vraiment pas facile. Mais grâce à la détermination de tous les acteurs qui étaient impliqués, les produits ont été acheminés à bon port.
C’est bien, mais ce n’est pas suffisant. Quand vous prenez une population comme celle de Djibo, un convoi de 57 véhicules ne suffit pas, encore moins s’il date d’il y a bientôt un mois. Nous espérons, qu’il y aura un convoi le plus rapidement possible pour pouvoir venir en aide aux populations en grande difficulté actuellement. Nous espérons également que le cas des opérateurs de téléphonies mobiles sera réglé. Nous avons bon espoir que les autorités en place comprennent la souffrance actuelle de la population de Djibo et des communes environnantes.
L’armée est-elle à Djibo ?
Oui, l’armée est à Djibo. C’est ce qu’on peut dire.
Avez-vous le sentiment d’être abandonné ?
Nous n’avons pas ce sentiment. Nous avons le sentiment plutôt que le Burkina Faso est en difficulté. Ce n’est pas seulement au Soum qu’il y a l’insécurité, mais la situation au Soum mérite une gestion urgente. Il faut trouver un mécanisme pour libérer le Burkina Faso parce que l’avenir du Soum dépendra de l’avenir du Burkina. On ne peut pas avoir un Soum sain dans un Burkina Faso malade.
Le jeudi 7 avril, des ressortissants de Namsiguia ont annoncé que la commune est entièrement déserte et que les populations ont trouvé refuge dans la commune de Bourzanga. Pour le ressortissant de Djibo que vous êtes, cela vous inquiète-t-il davantage ?
Connaissant la souffrance actuelle des personnes déplacées internes, qui le plus souvent quittent leurs familles les mains vides, nous sommes non seulement choqués, mais aussi très préoccupés quand nous apprenons que des populations quittent leur village. Nous sommes solidaires des populations de ces zones. Namsiguia est une ville relais pour Djibo et c’est très pénible pour tout ressortissant de Djibo d’apprendre cette triste nouvelle.
Au-delà des interpellations, qu’a fait le cadre de concertation des OSC du Soum pour les populations ?
Il y a beaucoup d’autres actions que le cadre de concertations des OSC mène. Nous avons eu des rencontres avec les populations de la province du Soum vivant à Ouaga. Nous avons discuté à huis-clos. Nous n’avons pas souhaité inviter la presse. Nous voulions discuter entre nous et parler de nos problèmes sans tabous et discuter du rôle que chacun doit jouer en cette situation difficile. Nous sommes dans un processus de rencontres avec tous les leaders de la province pour discuter de ce qui est attendu de chacun d’eux.
Dans le dernier discours, prononcé le 1er avril, il a été décidé de la création de Comités locaux de dialogue pour la restauration de la paix, dont la mission est d’initier des approches avec les membres des groupes en rupture de dialogue avec la nation. Que pensez-vous vous de cette décision ?
Nous pensons que toute initiative qui va redonner de l’espoir aux populations est la bienvenue. On va observer de près, comment cela va se passer et à quels résultats nous allons aboutir. L’espoir du peuple est tourné vers les autorités. Tout en leur souhaitant beaucoup de courage, nous les attendons sur beaucoup de chantiers. Nous allons donc observer et espérer que les résultats seront là dans les cinq mois pour le bien-être de tous les Burkinabè. Nous sommes dans une situation où tout est urgent et on ne peut qu’espérer.
Si vous aviez le président du Faso en face de vous, que lui diriez-vous ?
Si j’avais le président Damiba en face de moi, j’allais lui dire deux choses. Premièrement, je vais lui dire de mobiliser tous les Burkinabè pour cette guerre. Il faut qu’il crée les conditions pour que chaque Burkinabè se sente le plus Burkinabè possible au même titre que les autres. C’est très important, car le Burkina souffre aussi bien de l’ethnicisme que du terrorisme. Pour cela, il faut qu’il fasse voter une loi en vue de mettre fin à l’ethnicisme aggravée qui accompagne le terrorisme au Burkina. Les gens fuient le sujet de l’ethnicisme alors que l’insécurité que traverse le pays est aggravée par ce phénomène donc il est important de le régler pour de bon.
Deuxièmement, je vais dire au président Damiba de tout faire pour ne pas être mêlé, ni de près ni loin à la désorganisation des structures politiques et de la société civile. Je lui dirai de ne pas engager la transition dans cette voie et d’être bien regardant sur son entourage afin que certains ne s’adonnent à cette pratique. La manière la plus simple de tuer un pays pour de bon, est de désorganiser ses structures politiques, ses organisations de la société civile. Vous savez, quand on a le pouvoir, on peut utiliser l’argent du contribuable pour corrompre les structures de la société civile, leur faire faire des choses juste pour conforter sa position ou son pouvoir.
Quand on a le pouvoir, on peut utiliser l’argent du contribuable pour corrompre certains partis politiques, les déstructurer pour tuer le contre-pouvoir et conforter sa position de chef d’Etat. Vous pouvez corrompre n’importe quel homme fort, mais ce ne sera que pour votre propre intérêt. Laissez-moi vous dire qu’aucun pays ne peut prospérer avec des structures politiques et une société civile qui virent au gré des intérêts. C’est très facile de désorganiser des associations fragiles et si vous le faites, vous tuerez l’espoir du pays. Nous avons besoin de structures politiques et d’une société civile fortes et conscientes pour aspirer au changement. Voici ce que j’allais dire au chef d’Etat
Pour sortir du bourbier, d’aucuns pensent que le Burkina devrait changer de partenaire en faisant appel à la Russie dans la lutte contre le terrorisme. Quel commentaire faites-vous de cela ?
Ma position de façon libre, en dehors du cadre de concertation des OSC du Soum, serait que pour vaincre le terrorisme, nous n’avons pas besoin de nous lancer dans un processus de changement de maître. Quand les gens font appel à la Russie, ils ignorent beaucoup de choses. Il n’y a aucun pays au monde qui viendra sortir le Burkina de la situation qu’il traverse. La Russie est en Syrie depuis 2015 n’est-ce pas ? Aujourd’hui, la Syrie a plus besoin de la Russie qu’elle en avait besoin en 2015. Les États-Unis ont occupé l’Afghanistan pendant 20 ans. Quand les États-Unis quittaient le pays, les Afghans avaient plus besoin des Américains plus que ce n’était le cas il y a 20 ans.
On ne peut pas dire que les États-Unis n’avaient pas les moyens de combattre ce qui se passait là-bas. Leur armée n’était qu’une entreprise qui devait accumuler beaucoup de richesses. La Russie fait de même en Syrie. Quelle entreprise travaille à sa faillite ? La Russie est actuellement au Mali. Je ne connais pas le contrat qui lie ces deux pays, mais au regard ce que la Russie va gagner au Mali par mois, elle ne prendra pas le risque de gagner cette guerre dès le lendemain afin de quitter le pays et ainsi perdre ses avoirs.
Donc, le processus de changement de maître ne sauvera pas le Burkina Faso. Ni la France, ni la Russie, ni la Chine ne viendront sauver le Burkina Faso. Nous avons besoin de réadapter nos partenariats, et que cela soit uniquement sur la base logistique. Nous n’avons pas besoin de combattants d’un pays d’ailleurs pour gagner cette guerre.
Et que proposez-vous en tant que citoyen pour lutter contre le terrorisme ?
Si la transition arrive à adopter une loi contre l’ethnicisme pour montrer que tous les Burkinabè sont égaux, que seule la compétence prime sur l’ethnie, alors vous verrez que chaque citoyen trouvera son intérêt à se battre pour libérer le Burkina.
Un mot de fin ?
Je lance un appel à tous les Soumois à se mobiliser et à se lancer dans la recherche de solutions pour résoudre le phénomène que nous vivons. Que personne ne pense que ce phénomène vient d’une ethnie donnée. Au Soum, nous avons beaucoup d’ethnies et c’est une chance pour nous. Ces ethnies ont tissé un lien social fort et nous appelons tout le monde à faire la promotion de ce lien qui unit la population. La représentativité ethno-géographique est un atout pour développer un Soum sain. À l’endroit des leaders, que chacun fasse ce qu’il peut pour trouver des solutions aux problèmes que nous vivons.
Propos recueillis par HFB
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