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Chronique de la métamorphose du Burkina Faso de Blaise Compaoré (29)

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Burkina Faso : Chronique des années Compaoré • • jeudi 24 novembre 2005 à 08h06min

Compaoré, Kuffor et Gbagbo

A la fin du mois de juin 2004, je suis retourné au Burkina Faso pour une dizaine de jours. Ma dernière visite remontait à février 2003, au lendemain des accords de Marcoussis alors que le Burkina Faso tentait d’échapper à la prééminence de la question iroivienne dans sa vie politique.

Rapatriement d’une (infime) partie de la population burkinabè de Côte d’Ivoire, déconcentration des exportations et des importations burbinabè par les ports de Téma, Lomé et Cotonou, redéploiement des investissements des opérateurs économiques du Nord et de l’Extrême-Nord ivorien au Burkina Faso, etc.

Un trait (judiciaire) a été tiré sur la tentative de putsch organisée contre Blaise Compaoré (si tant est que dans cette affaire on puisse parler d’organisation) tandis que Ouagadougou se préparait à accueillir, d’ici la fin de l’année 2004, quelques manifestations majeures : le Siao bien sûr, mais également le Sommet de la Francophonie et, auparavant, le Sommet extraordinaire des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union africaine sur l’emploi et la lutte contre la pauvreté.

Ce qui caractérise la classe politique et la société civile burkinabè, c’est leur capacité opérationnelle. Ici, il y a, comme partout ailleurs en Afrique, des institutions qui composent l’Etat de droit ; ici, par contre, elles fonctionnent et jouent aussi pleinement que possiblc le rôle qui leur est dévolu. Justice (eh oui, même en ce qui concerne "l’affaire Zongo" entre les mains de la justice même si elle est particulièrement lente dans ses conclusions), droits humains, Conseil supérieur de l’information, etc. ; l’opposition n’est pas une opposition de façade (même si elle a du mal à trouver le chemin de l’unité) et ses leaders sont, pour l’essentiel, des hommes crédibles et responsables ; la presse et les autres médias (terre promise des ONG, le Burkina Faso tend à devenir également celle des radios et des télévisions privées) font preuve de vitalité sans trop dériver.

Compaoré me reçoit longuement à l’occasion de ce séjour. Nous avons le temps de faire un tour d’horizon complet de la situation politique intérieure et des relations internationales. Il se flatte tout particulièrement de constater que son pays ne cesse de progresser, d’une République à l’autre, depuis son indépendance. Avec cette orgueilleuse humilité qui caractérise les Mossi, il entend ainsi affirmer la capacité de son pays à intégrer ses expériences passées pour consolider le présent et construire l’avenir. Sans jamais perdre la sérénité et la détermination qui caractérise les hommes de Ouaga.

Dans ses relations avec la Côte d’Ivoire, il faut bien reconnaître que le comportement du Burkina Faso (et, plus globalement, des Burkinabè) est exemplaire. Malgré les multiples provocations des séides de Gbagbo. Ce qui est la meilleure contribution à une solution pacifique de la crise. La fermeté est cependant de mise dans les relations sous-régionales, y compris avec Gnassingbé Eyadéma qui joue alors un jeu trouble tant il est vrai que c’est à Lomé que profite le plus la crise ivoirienne ! Une crise qui pèse sur la situation du Burkina Faso.

Mais à Ouaga, les responsables politiques n’en font pas un élément déterminant de leur stratégie. Attentifs et responsables vis-à-vis de la situation des Burkinabè de Côte d’Ivoire, ils considèrent que celle-ci est, actuellement, "out of Africa". Ils en ont depuis tiré les conséquences et s’adaptent à la donne qui leur est imposée. Avec plus de détermination et de rigueur que par le passé.

Ce splendide isolement revendiqué par les Mossi explique sans doute pourquoi Compaoré se refuse au jeu trouble (et "hypocrite ", me dit-il), des relations internationales. Il a, certes, des fidélités et des amitiés, mais nul alignement. Et surtout, sachant d’où il vient, refuse toute considération doctrinale. Il a un pays et un peuple à conduire sur le chemin du progrès. Il s’y attelle avec tout autant de pragmatisme que de détermination.

Ne se déterminer que par rapport à soi-même et être maître de son destin semblent être les mots-clés de la gouvernance "Made in Ouaga". Compaoré s’adapte. Mais n’entend pas subir la conjoncture sous-régionale.
Celle-ci, pourtant, lui offre des opportunités qui sont autant de défis. Voilà le Burkina Faso débarrassé du poids du passé et qui se retrouve, du même coup, à même d’exprimer pleinement une vitalité autrefois confisquée par la Côte d’Ivoire dont la mise en valeur est le résultat du travail de la diaspora d’origine burkinabè (diaspora présente partout en Afrique de l’Ouest, ce qui m’incite à affirmer que Compaoré est, tout à la fois, responsable d’un pays et d’un peuple !).

Quand Abidjan régnait sur l’Afrique de l’Ouest, le Burkina Faso était un pays enclavé. Aujourd’hui, alors que la Côte d’Ivoire est divisée, le Burkina Faso s’affirme comme un pôle de stabilité et de croissance au coeur de l’Afrique de l’Ouest.

La donne a changé. Et ce changement est perceptible au Burkina Faso dans tous les milieux. Le problème majeur pour les responsables burkinabè est d’accéder aux investissements permettant de développer le réseau de communication et de télécommunication et les activités de service (transport, banque et finance, congrès, tourisme, etc.).

Les vieux carcans sont brisés. L’axe Abidjan-Ouaga, forgé par la colonisation au profit de planteurs français puis ivoiriens en Côte d’Ivoire, n’est plus essentiel. D’autres s’affirment. Cette recomposition géopolitique, qui tend à effacer l’histoire coloniale de l’AOF, le Burkina Faso ne pourra pas l’assumer seul. Ses responsables en sont conscients. Ils savent qu’ils ne doivent pas lever trop haut la tête s’ils veulent éviter d’être décapités. Ils savent que le processus d’intégration au XXIème siècle ne peut être que le résultat d’une négociation.

Il y a là une responsabilité historique qui est celle du Burkina Faso et qu’il lui faudra assumer. Cela chagrine sans doute Compaoré, plus enclin personnellement au repli sur le splendide isolement mossi. Mais il faudra répondre aux aspirations d’un pays et d’un peuple ; celles de ses élites qui "combinant sens de la mission, du destin et des privilèges" (selon la formule de Zbigniew Brzezinski) entendent exprimer une culture particulière et affirmer une identité spécifique.

C’est cette contradiction que va avoir à gérer le chef de l’Etat burkinabè. S’il y parvient, ce sera l’ennoblissement de son action politique depuis la Révolution de 1983. Il aura réconcilié le Burkina Faso aves ses passés lointain et récent.

A Ouaga, lors de mon séjour au "printemps" (cette caractérisation temporelle a peu de signification entre tropiques du Cancer et du Capricorne) 2004, le mot-clé qui était dans la bouche de tous mes interlocuteurs, c’était celui de "visibilité". Il traduit bien que les politiques de développement mises en oeuvre par les gouvernements doivent non seulement être apparentes aux yeux de tous mais être, aussi et surtout, acceptables.

Ce qui est "visible", c’est ce que l’on peut effectivement regarder sans honte, sans frayeur, sans interdit. Les politiques de développement doivent être "visibles" par tous, opérateurs et acteurs. Compaoré, commentant ce mot, me dit simplement qu’il s’agit, pour les hommes politiques, "d’être en adéquation avec les aspirations de la société. Il faut un parler vrai. Prendre en compte la réalité. Etre, quand cela est nécessaire, flexible".

La "visibilité" est revendiquée par tous et toutes à Ouaga. Et ce n’est pas qu’un mot même si c’est aussi, par moment, un mot d’ordre. Pour que les choses soient
"visibles", il faut déjà, bien sûr, qu’elles existent. Or, sur ce point, nul ne peut nier qu’il y a, au Burkina Faso, un président qui préside, un gouvernement qui gouverne, une administration qui administre, un parlement qui parlemente, une opposition qui s’oppose, etc.

Il suffit de parcourir les villes et les campagnes, de lire la presse, d’écouter les radios, de regarder la télévision, de discuter avec les uns et les autres pour s’en convaincre. Bref, il y a ici une politique de développement bien définie avec des institutions, des opérateurs et des acteurs !

A suivre

Jean-Pierre Béjot
La Dépêche Diplomatique

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