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Chronique de la métamorphose du Burkina Faso de Blaise Compaoré (27)

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Burkina Faso : Chronique des années Compaoré • • mardi 22 novembre 2005 à 09h42min

Blaise Compaoré en partance pour le sommet de Marcoussis

L’irruption de la crise ivoirienne dans la vie politique et diplomatique du Burkina Faso était un risque majeur de déstabilisation du pays. Il s’agissait, pour les autorités de Ouagadougou, de maintenir le dialogue avec Abidjan sans le rompre avec la population burkinabè qui, encouragée par l’oppostion, était de plus en plus excédée par les actions menées contre la population "étrangère" en Côte d’Ivoire, les intérêts diplomatiques et économiques burkinabè.

Dans le même temps, les organisations des droits de l’homme, particulièrement actives au Burkina Faso sous la rigoureuse conduite de Halidou Ouédraogo et de la ministre de la Promotion des droits humains, l’écrivaine Monique Ilboudo, vont multiplier les actions et les enquêtes (notamment auprès des "rapatriés" dans le cadre de l’opération "Bayiri" qui vont rapidement dépasser le cap des 120.000 personnes) afin d’engager, ultérieurement, des poursuites légales au plan international contre les autorités ivoiriennes.

Cette montée en puissance va permettre à Compaoré, pour l’essentiel, de se dédouaner de tout engagement sur le terrain (ce dont ne sont pas totalement convaincus les observateurs étrangers ni même quelques chefs d’Etat africains) et de hausser le ton. Jusqu’à déclarer, alors que la Table ronde ivoirienne était en plein travaux à Marcoussis, dans un entretien accordé au quotidien Le Parisien : "Le minimum, ce sont des élections anticipées et le départ de Gbagbo". Il ne manquait pas de prédire, également, que le chef de l’Etat ivoirien pourrait se voir convoqué par le Tribunal pénal international (TPI) pour "répondre des charniers et des nombreuses exactions commises par ses partisans ainsi que des escadrons de la mort qui sévissent dans son
pays".

Cette déclaration tonitruante va faire du bruit. Une fois encore, Compaoré va être montré du doigt. Provocation ? Non ! Il s’agissait de montrer à tous les Burkinabè, opinion publique, responsables politiques, opposition, organisations civiles, etc. qu’il n’était pas question d’être dupe et que la négociation menée à Paris pour tenter de ramener la paix en Côte d’Ivoire n’exempterait pas Gbagbo de ses responsabilités. Il s’agissait, aussi, de maintenir la pression sur le président ivoirien.

Compaoré est le chef d’Etat qui a la connaissance le plus intime de Gbagbo. Il sait quelle a été la réalité de son "opposition" à Houphouët-Boigny et les conditions de son accession et de son maintien au pouvoir.

La situation en Côte d’Ivoire va être au coeur du discours sur la situation de la Nation prononcé par le Premier ministre burkinabè, Ernest Paramanga Yonli. Prononcé devant l’Assemblée nationale, c’était le premier de la IIIème législature de la IVème République. Nous sommes le 20 mars 2003. Mais Marcoussis est, déjà, dépassé ; et c’est Accra qui a pris le relais comme pôle de négociation.

A Ouaga, personne n’est dupe. "Si les faits antérieurs ne nous invitaient pas à la prudence et à la réserve, nous aurions exprimé tous les espoirs quant aux conclusions de la réunion d’Accra", affirmait alors le Premier ministre qui poursuivait : "On ne commence pas la négociation d’un accord après que celui-ci ait été signé". Entre un pouvoir qui, à Abidjan, pratique "la fuite en avant" et une opposition politique qui multiplie "les atermoiements", les Ivoiriens ne sont pas près de voir la paix et la réconciliation revenir dans leur pays. A Ouaga, on s’installe donc dans le long terme. Et on prend les dispositions permettant de limiter les effets collatéraux du conflit ivoirien.

Plus de 435 millions de francs CF A ont déjà été engagés dans "Bayiri" ; il faut y ajouter le coût de la sécurisation des frontières, le manque à gagner lié à l’interruption du trafic ferroviaire entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso ; le surcoût du transport depuis les ports de Lomé ou de Téma, au Ghana ; la cessation des transferts financiers entre les Burkinabè de Côte d’Ivoire et ceux du Burkina Faso, etc.

Le Burkina Faso parvient à faire face aux effets financiers, économiques, politiques, diplomatiques et sociaux de la crise ivoirienne. C’est que le pays est, dans chacun de ces domaines, bien structuré ; mieux que d’autres dans la sous-région. Ouaga n’entend pas rester inactif en attendant que la crise ivoirienne passe et que la relance soit impulsée par la périphérie. Le Premier ministre l’a dit dans son discours du 20 mars 2003 : "Il est illusoire de penser qu’on peut réduire la pauvreté par des actions économiques et une
politique fiscale. Il faut améliorer et renforcer les capacités de production par une bonne éducation et une meilleure condition sanitaire de l’ensemble de la population. Ce sont nos
priorités".

Autrement dit : l’Etat améliore le cadre général autant qu’il le peut ; à chacun de retrousser les manches et de se mettre, un peu plus que par le passé, au travail. Avec suffisamment de productivité et de savoir-faire pour attirer les investisseurs étrangers !

Productivité et savoir-faire sont les caractéristiques du coton burkinabè. Il n’empêche qu’il
est confronté à la concurrence du coton subventionné. Blaise Compaoré va être le chef de file de
"L’Initiative Coton" (Bénin, Burkina Faso, Mali, Tchad et Togo) qui va multiplier les actions revendicatives pour que "nos agriculteurs qui produisent le kilogramme de coton 50 % moins cher que leurs concurrents des pays développés, ce qui les place parmi les plus compétitifs au monde", ne "subissent [plus] de plein fouet l’impact négatif des subventions au coton".

Les travaux du Comité des négociations commerciales de l’OMC, à Genève, le 10 juin 2003, vont être l’occasion pour Compaoré de proposer que "lors de la Conference ministérielle de l’OMC
prévue du 10 au 14 septembre 2003 à Cancun, au Mexique, la mise en place d’un système de réduction du soutien à la production cotonnière [soit décidée] en vue de son élimination totale" ainsi que "l’adoption d’un mécanisme d’indemnisation assurant aux pays producteurs de coton lésés une juste compensation pour le préjudice subi".

Dans un entretien accordé, une fois encore, à Julia Ficatier pour le quotidien La Croix (17 septembre 2003), au lendemain de Cancun, Compaoré rappellera l’OMC à sa règle du jeu ("mettre en place un développement équilibré entre le Nord et le Sud. Cela figure dans ses statuts ") et les Etats-Unis à la... libéralisation effective du commerce mondial !

Pour Compaoré, c’est donnant-donnant. "Chacun se bat pour "son club ", dira-t-il à Ficatier. Nous les Africains,
nous nous battons pour un développement mieux partagé, les Américains quant à eux ont fait pour l’instant d’autres choix, la loi du profit a leur préférence [...] Je leur lance cet appel.. ils n’ont rien à gagner à vouloir un monde sans solidarité mais tout à gagner à un ordre commercial international régulé [...] Avec eux, comme avec les grandes sociétés privées, les industriels comme les fermiers, il ne faut jamais arrêter de se battre, sinon nous serons perdants ".

Autour de la "bataille du coton", Compaoré va susciter une synergie internationale. Il se rend, en septembre 2003, dans trois pays d’Amérique latine dont les leaders sont des symboles, Fidel Castro à Cuba, Hugo Chavez au Venezuela, Lula da Silva au Brésil.

Alors que la Côte d’Ivoire s’enfonce dans la crise (et la médiocrité du comportement politique), le Burkina Faso s’affirme sur la scène internationale. Non pas en tendant la main, mais en exigeant que ceux qui fixent les règles du jeu les respectent dès lors qu’ils sont
confrontés à meilleurs qu’eux.

Le contraste est frappant. Modèle de stabilité politique de 1960 à 1993, la Côte d’Ivoire a sombré dans le pire des chaos tandis que le Burkina Faso, où les régimes les plus divers se sont succédé depuis l’indépendance, connaît non seulement la stabilité politique mais le progrès économique et social. C’est sans doute que la démocratie politique qui conditionne largement la croissance économique est toujours un long combat et que s’il y a des hommes compétents et responsables, il n’y a pas "d’homme providentiel" !

A suivre

Jean-Pierre Béjot
La Dépêche Diplomatique

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