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Présidentielle 2005 : Chronique d’un tsunami électoral

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Présidentielle 2005 • • lundi 21 novembre 2005 à 08h55min

C’est donc fini, et bien fini. Ceux qui s’étaient mis à rêver, même mathématiquement, d’un second tour alors même qu’ils n’auraient pas pu se faire élire dans leur propre bureau de vote, en sont revenus ; ceux qui, comme nous, se demandaient s’il n’y aurait pas ballottage en sont pour leurs frais.

En attendant que les résultats provisoires de la CENI, livrés vendredi en début d’après-midi, soient officiellement, et en dernier ressort, validés par le Conseil constitutionnel après examen des recours probables, le candidat du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) n’a pas fait dans la dentelle. Il s’est en effet taillé la part de Gaïndé le lion, quelque 80% des suffrages exprimés, laissant la portion congrue à ses douze challengers.

Comme Salif Diallo, son actuel directeur de campagne, le reconnaissait humblement au lendemain des législatives de 97, quand le parti majoritaire avait décroché une majorité introuvable de 101 sièges sur 111 possibles (excusez du peu), il faut avouer que ce score quasi stalinien est un peu gênant. Pour les vainqueurs eux-mêmes, qui peuvent certes se bercer de l’illusion d’avoir tout le peuple dans leur sillage, mais qui doivent se dire in petto que ce n’est pas la vraie photographie de l’existant politique au Pays des hommes intègres. Pour le Burkina Faso ensuite, qui donne ainsi l’image d’une démocratie cotonnière où le chef écrase tout sur son passage.

Ce "tuk guilli" est sans doute la résultante d’une goinfrerie politique sur fond de fraudes supputées ou réelles, d’irrégularités, d’impréparation, même si tous les observateurs, qui ne voient en règle générale que ce qu’on veut bien leur montrer, s’accordent à dire qu’elles n’entachent pas la sincérité du scrutin.

Mais c’est d’abord la conséquence d’un déséquilibre trop prononcé des forces en présence : Primo, au plan humain : que le CDP et ses partis convives aient, comme qui dirait, des "clients" intéressés, et non des "militants", c’est sans doute vrai, mais le fait est là qu’ils ont un trop plein de cadres et des spécialistes de la matière électorale dont le moins connu n’est pas Jean-Léonard Compaoré, l’adjoint de Salfo, qui connaît la carte électorale du Burkina par cœur et qui sait par conséquent où mettre le paquet, etc. Ils ont donc forcément une longueur d’avance dans la conception, l’organisation, la stratégie, comparés aux cadres de ces partis, qui peuvent tenir dans une cabine téléphonique et qui excellent dans l’improvisation.

Secondo, du point de vue matériel, c’était le jour et la nuit. D’un côté, Blaise, dans sa Hummer ou survolant dans tous les sens ses concurrents, déversant des tonnes et des tonnes de gadgets à son effigie, avec tous les atouts, licites ou illicites, que procure la gestion du pouvoir d’Etat sous tous les cieux ; de l’autre, des adversaires qui n’avaient même pas, pour la plupart, le minimum vital pour faire une campagne digne et honnête.

Dans un pays où on peut donner sa voix pour un tee-shirt, un pagne, une casquette ou un slip (honni soit qui mal y pense) ou pour 500 misérables francs (même pas en billet craquant) empoignés, il va sans dire qu’à ce petit jeu du vote alimentaire et du clientélisme politique la partie est faussée et que ce sont les plus déchards qui trinquent. Si, en plus de cela, on n’est pas organisé et qu’on fait dans l’improvisation comme si on s’était levé un beau matin, surpris par le scrutin, le fossé devient abyssal.

Mais le vrai problème dans ce scrutin tenait sans doute à l’envergure des candidats. Disons-le comme on le pense, si on excepte en effet le président sortant, Me Sankara, Laurent Bado, dans une moindre mesure Ali Lankoandé, Phil’O et Ram, les autres candidatures, ne leur en déplaise, relevaient plus du symbole pour ne pas dire de l’anecdote. Pour certains, l’essentiel, comme aux J.O., semblait être de participer.

Certes, cela participe de l’acquisition de l’expérience d’une présidentielle et c’est normal qu’on veuille l’acquérir, mais la lucidité politique commandait aussi qu’on ait des ambitions plus modestes et qu’on ne fasse pas comme ces gens qui, selon Descartes, veulent sans méthode aucune aller du 1er au dernier étage d’un immeuble sans emprunter la cage d’escalier voire même l’apercevoir. C’est à se demander d’ailleurs si certains des "tocards" de cette course à la magistrature suprême n’ont pas été cornaqués par le pouvoir pour servir de candidats accompagnateurs, surtout au cas où il y aurait eu beaucoup de défections comme on le redoutait.

Convenons tout de même que Bouda, Dakio, Nayabtigungu, pour ne citer que ceux-là, n’en menaient pas large et qu’il eût sans doute été plus sage de commencer par être "délégué de quartier", pour reprendre l’expression de campagne de Blaise Compaoré. Pour tout dire, il n’y avait pas grand’chose en face, et fraude pour fraude, Blaise Compaoré avait-il vraiment besoin de tricher pour administrer une raclée aux candidats potiches cités plus haut ?

Mais peut-on raisonnablement les blâmer quand ceux qui pouvaient ou qui prétendaient représenter quelque chose ont jeté l’éponge pour diverses raisons ou prétextes ? L’ADF/RDA, le désormais chef de file de la mouvance présidentielle, en volant au secours de la victoire, en attendant de récolter les fruits ministériels de son pacte ; l’UNDD en tirant argument de l’inconstitutionnalité, selon elle, de la candidature de l’autre et de l’informatisation, jugée catastrophique, du fichier électoral, pour ne pas livrer bataille.

Ce faisant, la famille des libéraux a laissé les gauchistes, pour ne pas dire les anciens CDR, se disputer le trône, exception faite d’Ali Lankoandé, de Bado, de Ram et de Dakio. Avec le recul, il faut d’ailleurs saluer la lucidité et le courage politique de Nongma Ernest Ouédraogo, qui s’est rendu très vite compte de ses limites objectives et s’est désisté, sous prétexte, il est vrai, de favoriser une candidature unique de la grande maisonnée sankariste.

Que dire alors de ces électeurs potentiels, champions toutes catégories de la critique, qui ne veulent pas de ce régime, mais qui refusent de donner leur voix à l’un quelconque de ses adversaires, préférant aller taquiner la truite ou disserter à souhait dans leur grain ? Certains découragent même leurs camarades qui veulent accomplir cet acte citoyen, ce qui fait, dans tous les cas, le jeu du pouvoir qui, lui, dispose d’un bétail électoral qui vote les yeux fermés.

Bado a au moins raison sur une chose : il n’est pas de démocratie sans capacité de discernement (ajoutons même sans indépendance économique de l’électeur) et, concédons-le-lui, l’intello gourounsi qu’il est vaut bien au moins 1000 paysans bissas qui ne savent pas toujours faire la différence entre un programme et un autre ou juger de leur pertinence. Mais comme les 1000 paysans sont aussi des citoyens au même titre que le professeur de droit, ils participent, eux, également, au choix des dirigeants avec les distorsions démocratiques que cela peut comporter.

A vrai dire, les Cdpistes ont préparé leur affaire depuis des années et on peut se demander si le match n’aurait pas été plus intéressant, et même serré, si l’opposition avait été soudée au lieu de se ruiner en querelles intestines qui peuvent avoir été provoquées ou attisées de l’extérieur.

Allez savoir si les crises qui ont secoué certains partis ces dernières années ne procédaient pas d’une politique de déstabilisation mûrement réfléchie pour que l’opposition n’arrive pas unie à la présidentielle, toute chose qui aurait pu être fatale au pouvoir. A la guerre comme à la guerre ! Que se serait-il passé en effet si l’ADF/RDA, version 98, n’avait pas connu une crise qui a débouché sur la création de l’UNDD ? Que se serait-il passé en effet si Bado et Emile Paré ne s’étaient pas battus comme de vulgaires chiffonniers pour une ténébreuse histoire de 30 millions et si trois de ses députés n’avaient pas lâché le chantre du tercérisme en pleine tempête ? Que se serait-il passé en effet si les sankaristes avaient pu fédérer leurs forces autour d’une candidature, celle de Me Sankara par exemple, qui était de loin la plus sérieuse ? Que se serait-il passé si... Mais on ne va pas refaire l’histoire de cette présidentielle.

A l’évidence, l’opposition, qui savait dès l’abord que l’adversaire commun était redoutable, ne peut que s’en prendre à elle-même, et quand bien même ce serait plus commode et plus confortable de battre sa coulpe sur la poitrine des autres, elle a intérêt à se regarder dans la glace pour détecter ses propres laideurs afin de les corriger. C’est la moindre des humilités. Ce sont en tous cas ces raisons, et quelques autres, qui ont causé le tsunami électoral que beaucoup déplorent aujourd’hui.

Mais on a la démocratie, et donc les dirigeants et les opposants, qu’on mérite. Puisque la cause est maintenant entendue, la question se pose désormais de savoir ce que Blaise Compaoré va faire de son raz-de-marée. Une chose est en effet de laminer ses adversaires pour étrenner le nouveau palais de Kosyam à Ouaga 2000, une autre de résoudre les problèmes pressants qui accablent ses compatriotes. Il a certes fait des promesses à tire-larigot tout au long des 21 jours de campagne, mais les promesses, surtout électoralistes, n’engagent que ceux qui y croient.

Il y a 7 ans, on a eu droit à un programme septennal pour un développement solidaire qui s’est vite transformé en développement solitaire puisque les riches sont devenus plus riches, et les pauvres encore plus pauvres, le pourcentage de Burkinabè vivant en dessous du seuil de pauvreté s’étant accru d’un bout à l’autre du septennat. Les chefs de gouvernement successifs ont beau nous assurer, la main sur le cœur, que le Burkina avance, avance, on a beau nous bassiner qu’on a un taux de croissance de 5% par an en moyenne, le fait est là que la croissance ne se mange pas. En tout cas elle n’est pas comestible pour tous.

C’est dire si une lutte vigoureuse contre la pauvreté, en lieu et place de ces foires sur fond de mesures cosmétiques, devra être au centre des préoccupations du président réélu. Sinon, à former une armée de miséreux et de sans-culottes abandonnés sur les bas-côtés du développement séparé qui a cours au Faso, on court le risque d’une explosion sociale aux conséquences imprévisibles. Car cette pauvreté endémique est d’autant plus insupportable qu’elle vient se greffer à un autre fléau contre lequel les autorités semblent impuissantes : le chômage, particulièrement celui des jeunes diplômés, qui repose de façon dramatique le problème de l’inadéquation du système éducatif.

L’école est ainsi devenue, au fil des ans, une usine à fabriquer des chômeurs et s’il y a lieu d’augmenter l’offre éducative au primaire, il faut aussi réduire les déperditions scolaires d’un niveau d’enseignement à un autre. Autre grand chantier qui attend le nouveau président, celui de la santé, l’offre et la qualité des soins médicaux, car dans ce Burkina à deux vitesses où les uns prennent l’avion pour aller soigner un rhume des foins pendant que les autres bouffent les pissenlits par la racine parce qu’ils n’ont pas l’argent pour traiter un simple palu, il y a lieu de rendre la santé accessible à tous, aussi bien géographiquement que financièrement.

Sans oublier la lutte contre les grandes endémies ou pandémies (paludisme, Sida, etc.) ou encore les épidémies cycliques (méningite) qui semblent toujours nous surprendre. Lutte contre l’indigence et le chômage, pour l’éducation et la santé, le mandat qui se profile sera donc éminemment social où ne sera pas, tant il est vrai que ces secteurs sociaux ont englouti ces dernières années des milliards et des milliards de francs sans pour autant donner des résultats spectaculaires.

Barre à gauche toute, même si tout cela passe par la création de richesses, et donc un développement économique soutenu sans lequel la fracture sociale, comme on dit en Hexagone, ira s’élargissant. Sans oublier l’extension des infrastructures (routières notamment) de soutien à la production, la construction généralisée de retenues d’eau partout où les conditions pédologiques le permettent, l’autosuffisance alimentaire pour éloigner le spectre de la famine, l’amplification des Nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Et nous en oublions...

Dans un tout autre domaine, il est impérieux d’engager un combat acharné contre la corruption, ce cancer qui ronge petit à petit la société et l’économie du pays dit des hommes intègres, mais face auquel Blaise Compaoré a jusque-là été impuissant à moins que ce ne soit la véritable volonté politique qui fasse défaut. Or ce fléau, qui discrédite le pays à l’extérieur, est susceptible de décourager les investisseurs privés étrangers, tout ce dont le Burkina n’a pas besoin. Faut-il croire comme certains que, le poisson pourrissant par la tête, il en va autant dans ce domaine-là ? On doit cependant à l’honnêteté de souligner que le dernier classement de Transparency international place le Burkina dans le peloton de tête des pays les moins corrompus du continent (8e sur 44 Etats classés). Il importe malgré tout de redorer l’image du Faso dans ce domaine, tout comme il faut travailler à gommer cette étiquette de trublion de la sous-région qui, à tort ou à raison, nous colle à la peau, du Liberia jadis à la Mauritanie aujourd’hui en passant par la Côte d’Ivoire, la Guinée, la Sierra-Leone, etc.

Tout cela, en consolidant à l’interne la démocratie et en élargissant les espaces de liberté, qui ne sont jamais éternellement acquis. On le voit, le tout ne sera pas de reprendre pour la nième fois le naam pour juste régner, mais de montrer qu’après dix-huit ans passés à la tête de l’Etat, on peut encore apporter quelque chose à ses compatriotes et à un pays toujours englué dans les profondeurs du classement du PNUD sur l’indice de développement humain.

Autrement, les "voies de l’espérance", contrairement à ce que proclame le slogan de campagne du candidat CDP, risquent de ne pas mener à un "progrès continu", mais tout droit à un chemin de croix.

Ousséni Ilboudo
Observateur Paalga

P.-S.

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Présidentielle 2005

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