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Et Exspecto Resurrectionem Mortuorum : Que deviennent les morts de la « guerre des chefs » en Côte d’Ivoire ?

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Côte d’Ivoire • Jean-Pierre Béjot, fondateur de La Dépêche Diplomatique • lundi 2 août 2021 à 23h15min
Et Exspecto Resurrectionem Mortuorum : Que deviennent les morts de la « guerre des chefs » en Côte d’Ivoire ?

« Ce qui importe, c’est la Côte d’Ivoire, c’est la paix pour notre pays ». Le président de la République de Côte d’Ivoire, Alassane D. Ouattara, a résumé en quelques mots le sens qu’il entendait donner à sa rencontre avec Laurent Gbagbo, au palais présidentiel, le mardi 27 juillet 2021.

Les deux hommes ne s’étaient pas rencontrés depuis le débat télévisé qui les avaient opposés à la télévision le 25 novembre 2010, à la veille du deuxième tour de la présidentielle qui verra la victoire de Alassane D. Ouattara face à Laurent Gbagbo, le « sortant ». Un débat que les commentateurs prédisaient houleux et qui sera considéré comme un « signe positif de démocratie ». Sur son site, rendant compte des 2 h 30 d’échange entre les deux candidats, l’hebdomadaire L’Express écrira : « La courtoisie a même frisé l’amitié affichée ».

On sait ce qu’il adviendra, dès le soir de l’élection de 2010, de cette « courtoisie » et de cette « amitié affichée ». 3.000 morts ! (c’est le chiffre que « balancent » systématiquement les médias, mais qu’en est-il vraiment ?). Plus d’un million de déplacés. Au soir de sa « victoire », le 11 avril 2011, après plus de quatre mois de « guerre des chefs », Ouattara annoncera la mise en place d’une commission vérité et réconciliation et, deux jours plus tard, prendra contact avec le procureur de la CPI, alors Luis Moreno Ocampo.

Bédié, Gbagbo, Ouattara. Comme en 1993 !

Le mardi 27 juillet 2021, la CPI ayant acquitté Laurent Gbagbo (elle a, par ailleurs, annoncé, le jeudi 29 juillet 2021, la levée du mandat d’arrêt contre Simone, l’ex-épouse de Gbagbo), celui-ci a donc été accueilli par Alassane D. Ouattara. « Comment vas-tu Laurent ? Content de te voir » rapporteront les médias qui souligneront l’accolade et la déambulation des deux hommes, « la main dans la main ». Trente minutes d’entretien. Une rencontre « fraternelle » et « détendue » dira encore Ouattara. Le professeur de sociologie de l’université de Bouaké, Francis Akindès, sur RFI, parlera d’une « mise en scène très réussie » entre les « deux acteurs ».

C’est là toute la question. Les « deux acteurs » que sont Ouattara et Gbagbo ont-ils voulu proposer aux Ivoiriens un remake du spectacle déjà offert le 25 novembre 2010 – « courtoisie » et « amitié » – avant de relancer une « guerre des chefs » ? Ou sont-ils sincèrement engagés dans une opération d’apaisement ?

La première des revendications de Gbagbo est la libération des prisonniers « politiques » qui se revendiquent de son combat passé. Son argument est imparable : le chef pour lequel ils ont combattu est en liberté ; ils doivent l’être aussi. Reste à faire le tri entre « le bon grain et l’ivraie » (si tant est qu’il y ait du « bon grain » parmi ceux qui ont été emprisonnés, mais ça c’est l’affaire de la justice !).

La deuxième des revendications de Gbagbo – mais celle-là, il ne l’a pas formulée formellement – est sa liberté d’expression politique. Il ne faut pas s’y tromper. Gbagbo considère toujours que sa victoire à la présidentielle de 2010 lui a été volée par le « clan Ouattara » et sa première démarche, dès son retour en Côte d’Ivoire, a été de se rendre auprès de Henri Konan Bédié qui, quant à lui, considère également que c’est le « clan Ouattara » qui l’a fait tomber en 1999. Ajoutons à cela que l’élection présidentielle de 2020 est, pour ces deux leaders politiques, sujette à caution (3è mandat anticonstitutionnel ou 1er mandat dans le cadre de la nouvelle Constitution ?) et nous avons tous les ingrédients qui, de 1988 à 2011, ont alimenté la « guerre des chefs ». Des chefs qui, par ailleurs, sont des hommes d’une autre génération : Konan Bédié est né en 1934, Ouattara en 1942 et Gbagbo en 1945.

Faire émerger, au plus vite, des leaders politiques nouveaux !

Cependant, la donne est différente. A cause d’un homme : Guillaume Soro. L’ex-leader des Forces nouvelles, opposant déclaré à Henri Konan Bédié puis à Laurent Gbagbo, ancien Premier ministre de Gbagbo puis de Alassane D. Ouattara, ancien président de l’Assemblée nationale sous Ouattara, considéré depuis la rébellion de 2002 par une (grande) partie de la communauté africaine comme la figure de proue de la nouvelle génération politique ivoirienne (Soro est né en 1972 !), a été condamné à la prison à perpétuité le mercredi 23 juin 2021. C’est un bouc émissaire dont la condamnation tombe à point. Tous les maux qu’a connus la Côte d’Ivoire peuvent lui être imputés et sa détestation est tout aussi forte chez Konan Bédié que chez Gbagbo et Ouattara. C’est le principal point commun entre eux ; peut-être même le seul.

Soro a été, au cours des trente dernières années, le seul homme politique qui ait réellement émergé sur la scène ivoirienne. Son impact régional, continental et international n’était pas négligeable. Il est, aujourd’hui, incontestablement, « le dindon de la farce ». Et c’est autour de sa carcasse que se reforme le triumvirat, ce club des présidents ivoiriens, Félix Houphouët-Boigny et Robert Gueï étant morts.

Qui pouvait penser, en 1999, que Konan Bédié survivrait politiquement à la chute brutale de son régime et à trente années hors du pouvoir qu’il n’avait exercé que pendant six ans (dont deux ans comme « héritier ») ? Qui pouvait penser que le « socialiste » Gbagbo s’imposerait dix ans au pouvoir sans jamais organiser une seule élection avant de s’engager dans une opération « militaire » qui le conduirait devant la CPI et le confinerait dix autres années en prison ? Pourtant, le revoilà avec dans sa sacoche de prof son attirail de « boulanger d’Abidjan ». Qui pouvait penser que Ouattara, qui avait refusé de tenter l’aventure présidentielle que certains lui proposaient en 1993, 1995, 1999, 2000 pour l’emporter, démocratiquement, dans les urnes, en 2010 et se retirer en 2020, devrait reprendre aussitôt du service pour cinq ans dès lors que son successeur désigné allait mourir prématurément ?

Réconcilier les Ivoiriens avec leur Histoire

L’apaisement des tensions politiques qui résultent des événements qui se sont déroulés entre 1990 et 2010 est une nécessité. C’est la responsabilité de chacun des leaders qui, tous trois, ont été en charge des affaires de l’Etat ; qui, tous trois, ont alimenté la « guerre des chefs ». J’ai toujours pensé que la réconciliation que tout le monde appelle de ses vœux, à commencer par ces trois leaders politiques, concernait, d’abord, ces trois hommes. Qu’ils se réconcilient, sincèrement, c’est une condition nécessaire. Mais pas suffisante.

Ce que certains appellent la guerre civile de 2010-2011 n’a été qu’une « guerre des chefs » dont la population civile, et elle seule, a été la victime. Combien de responsables politiques sont morts pendant cette période ? Combien sont morts au cours des vingt années précédentes ? Balla Keïta, Robert Gueï et sa famille, quelques autres, pas vraiment de quoi compter sur ses deux mains !

Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas réconcilier les Ivoiriens. Mais c’est avec leur propre Histoire qu’il faut les réconcilier. Jusqu’à présent, celle-ci a été fondée sur le mensonge, la manipulation, le travestissement, l’approximation…

Or, réconcilier les Ivoiriens avec leur Histoire c’est d’abord leur permettre de comprendre quelles dérives de la vie politique ont fait se déplacer des millions de personnes et mourir des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui n’avaient rien à voir avec la « guerre des chefs » déclenchée voici trente ans ! Il ne suffit pas de proclamer haut et fort que l’on est des « frères », encore faut-il se comporter comme tels. Laurent Gbagbo a été le frère de Alassane D. Ouattara (1993) puis celui de Robert Guei (2000) ; Henri Konan Bédié a été le frère de Ouattara (2010) puis celui de Gbagbo (2020) ; Ouattara s’est efforcé d’être le frère de tout le monde – y compris de Guillaume Soro – et a prôné le « vivre ensemble ». Mais il faut bien reconnaître que ce « vivre ensemble » n’est encore qu’une aspiration, pas une réalité.

Ce n’est pas pour autant qu’il faille tirer, au nom de la « paix dans le pays », un trait définitif sur les raisons pour lesquelles sont morts les Ivoiriens et les autres victimes de la « guerre des chefs ».

Jean-Pierre Béjot
La ferme de Malassis (France)
2 août 2021

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