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Hamed Bakayoko : Une mort en pleine gloire

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Côte d’Ivoire • par Jean-Pierre Béjot, fondateur de La Dépêche Diplomatique • vendredi 19 mars 2021 à 12h30min
Hamed Bakayoko : Une mort en pleine gloire

C’était une des personnalités les plus emblématiques de la Côte d’Ivoire des trois dernières décennies. Hamed Bakayoko, « HamBak » pour les Ivoiriens, Premier ministre, 56 ans depuis quelques jours (il était né le 8 mars 1965), celui que la presse a longtemps qualifié de « Golden Boy », que Alassane D. Ouattara disait traiter comme son « premier fils », que Dominique Ouattara considérait comme « le fils aîné des Ouattara », est mort le mercredi 10 mars 2021, victime, selon l’AFP, d’un cancer foudroyant.

Le 18 février 2021, il avait gagné la France pour des examens médicaux. Et on annonçait, alors qu’il venait de recevoir la visite du président Ouattara en déplacement dans l’Hexagone, son transfert en Allemagne. Dans le même temps, un Premier ministre intérimaire avait été nommé : Patrick Achi.

Cet homme de conviction, qui venait d’être réélu le samedi 6 mars 2021 député de Séguéla malgré son absence du pays, aimait à dire : « Pour moi, pour y arriver, il faut penser y arriver ». Il y avait pensé ; il y était arrivé. Le jeudi 30 juillet 2020, il avait été nommé Premier ministre, tout en conservant le portefeuille de ministre de la Défense, prenant ainsi la suite d’Amadou Gon Coulibaly, lui aussi mort brutalement.

Le « légal » et le « légitime »

Hamed Bakayoko, au cours de l’été 2011, quelques mois après la capture de Laurent Gbagbo, avait accepté de me recevoir à l’occasion d’un de ses passages à Paris. Il devait rencontrer Claude Guéant, ministre français de l’Intérieur – portefeuille qu’occupait également Bakayoko – pour l’entretenir des besoins d’Abidjan, en cette période troublée, en matière sécuritaire.

Bakayoko, enfant d’Adjamé Habitat Extension, quartier populaire de la capitale (mais sa famille est originaire de Séguela), n’aura jamais caché un côté « people » qu’il affectionnait. Il avait hésité, pour notre entretien, entre le bar du très « sarkozien » Fouquet’s sur les Champs-Elysées, et le jardin de l’hôtel Bristol, à deux pas de l’Elysée. Ce 30 août 2011, ce sera le Bristol. C’était l’été, le temps s’y prêtait.

La Côte d’Ivoire venait de vivre une guerre des chefs particulièrement meurtrière pour les populations civiles, partout dans le pays. Henri Konan Bédié avait régné pendant six ans. Un règne marqué par « l’ivoirité ». Et qui avait mal fini en 1999.

Bédié éliminé, Laurent Gbagbo l’avait emporté en 2000 face au général Robert Gueï, bénéficiaire des événements du 24 décembre 1999. Il faudra dix ans, et l’implosion de la Côte d’Ivoire à compter des 18-19 septembre 2002, pour que Gbagbo, élu de façon « calamiteuse » en 2000 mais battu dans les urnes en 2010, cède la place à Alassane D. Ouattara.

En 2011, Bakayoko ne cachait pas la réalité de la situation ivoirienne : une
« situation d’urgence ». Il me disait alors : les Ivoiriens ont « trop souffert » et ont des « attentes légitimes ». Il ajoutait : nul ne peut contester la « légalité » du président Ouattara mais sa « légitimité » tiendra à la réponse apportée à ces
« attentes » dont la première était la « liberté ». Il évoquera alors le choc que Barack Obama qui, n’étant pas encore président des Etats-Unis, avait éprouvé à l’issue d’un séjour au Kenya (le pays de sa famille paternelle) retrouvant les Etats- Unis et son indéniable espace de liberté. Dans le livre qu’il a consacré à cette expérience, Obama a écrit : « Parfois, la seule chose qui compte, c’est de faire ce qu’on a à faire ».

« Faire ce qu’on a à faire »

« Faire ce qu’on a à faire ». Cela aurait pu être la devise des gouvernements ivoiriens qui, depuis 2011, ont eu à assumer le pouvoir. Certes, dix ans plus tard, tout n’est pas parfait, loin de là. Mais la Côte d’Ivoire aujourd’hui n’est pas la Côte d’Ivoire en crises successives que j’ai connue de 1990 à 2010. Et Hamed Bakayoko pensait qu’Alassane D. Ouattara avait acquis, pendant ces dix années à la présidence, la « légitimité » que sa « légalité » n’impliquait pas nécessairement. Cela n’aura pas été le cas de Henri Konan Bédié et de Laurent Gbagbo !

« Hambak » savait de quoi il parlait. Il était depuis « l’âge d’homme » un proche de Ouattara après avoir été auparavant « houphouëtiste » et proche de Balla Keïta, alors tout puissant ministre de l’Education nationale, un homme politique qui savait prendre des coups mais aussi en donner.

Bac D en poche, Bakayoko va fréquenter, après un DEUG en maths-physique, l’Ecole supérieure des sciences de la santé de Ouagadougou au temps de la
« révolution sankariste ». Qui va le marquer mais pas le formater. Puis il reviendra à Abidjan en 1988 pour fréquenter la faculté de médecine. Sans plus de détermination. Ouattara va débarquer à Abidjan. Et quand, en août 1991, il va épouser Dominique Folloroux, c’est Bakayoko qui signera un papier dans Jeune Afrique : « On ne peut que se réjouir de cette union. Car un profond amour tisse les liens entre les futurs époux. Nul doute que l’esprit innovateur et créateur de Mme Folloroux saura apporter un plus au Premier ministre dans sa lourde tâche ». Ce
n’était pas du journalisme mais c’était indéniablement de la communication
« people ». J’ajoute que Bakayoko était, lui aussi, bien marié et depuis longtemps : avec l’ex-avocate mais toujours femme d’affaires Yolande Tanoh, fille d’Emmanuel Tanoh, personnalité politique ivoirienne majeure (mais discrète).

Le Patriote et Radio Nostalgie

Dès 1991, Bakayoko sera en mesure de créer un journal dont il sera le directeur de la publication : Le Patriote. Il avait 27 ans. L’année suivante, en 1992, il sera candidat à l’attribution des fréquences radio. Avec 20 % des parts du capital, il se retrouvera PDG de Radio Nostalgie. En 1993, le « Vieux » meurt, Henri Konan Bédié devient président de la République.

En 1994, Yacouba Kébé, rédacteur en chef de Fraternité-Matin, et Ally Coulibaly, directeur de la première chaîné télé (aujourd’hui ministre des Affaires étrangères), seront virés en conseil des ministres. Bakayoko, quant à lui, va être condamné à douze mois de prison pour offense au chef de l’Etat. L’offensive était ainsi engagée par le pouvoir contre les « communicants » de la galaxie « ouattariste ».

En 2000, quand Bédié sera tombé de son trône, Bakayoko, l’homme d’affaires, va devenir homme politique. A la suite des accords de Marcoussis, il entrera au gouvernement comme ministre des Nouvelles technologies de l’information et des Télécommunications ; ce n’était pas le job le plus exigeant dans un pays en crise militaro-politique. Et lui laissera du temps pour l’action politique : il sera un observateur privilégié du mode de fonctionnement des uns et des autres. Il était alors en 32è position (sur 39 ministres) dans le gouvernement. Guillaume Soro,
ministre d’Etat avec le portefeuille de la communication, en était le numéro 10.

En décembre 2005, Seydou Elimane Diarra cédera la Primature à Charles Konan Banny. Bakayoko sera toujours en charge des NTIC (sans les télécoms) mais gagnera quelques places dans la hiérarchie gouvernementale ; Soro en était le numéro 2, juste derrière Konan Banny.

En 2007, à la suite des accords de Ouagadougou, Soro sera nommé Premier ministre. Bakayoko ne changera pas de portefeuille mais progressera dans la hiérarchie : il sera en vingtième position dans un gouvernement qui comptait 32 ministres. Il conservera ce job jusqu’au 12 février 2010. Il retrouvera alors sa liberté de manœuvre auprès des Ouattara : campagne présidentielle ; premier tour, deuxième tour, tour de passe-passe de Gbagbo ; affrontement armé, capture de Gbagbo ; prestation de serment de Ouattara ; formation d’un gouvernement le 1er juin 2011 dans lequel Bakayoko sera le numéro 3 (Soro étant Premier ministre et
ministre de la Défense) avec le portefeuille de l’Intérieur et de la Sécurité (et bientôt le titre de ministre d’Etat ; il ne tardera pas à être le seul ainsi distingué). En 2017, il sera nommé ministre de la Défense. Il paraissait alors être en position de vice-Premier ministre. Il va se retrouver, de façon inattendue, un Premier ministre par intérim dès lors que Amadou Gon Coulibaly sera contraint par la maladie, en mai 2020, de se faire soigner à Paris.

Maintenir la stabilité

Tout semblait plié dans la perspective de la présidentielle 2020. Mais Amadou Gon Coulibaly, Premier ministre, candidat du RDR à la présidentielle, allait mourir
brutalement. Le vice-président, Daniel Kablan Duncan, décidait de démissionner. Guillaume Soro – la seule personnalité politique ivoirienne totalement émergente au cours des années de crises – se retrouvait, quant à lui, sur la touche, en « exil » (ou plutôt en fuite) en France et ailleurs. Hamed Bakayoko devenait le plus ancien dans le grade le plus élevé mais à un âge (55 ans) qui lui permettait d’espérer.
D’espérer, mais aussi de patienter. Il avait compris, depuis longtemps, qu’il fallait exploiter les situations anachroniques (1993, 1999, 2002, 2010-2011, 2020) avec pragmatisme et, surtout, retenue. Sans précipitation (ce qui n’a pas été le cas de Soro). Plutôt que « vizir à la place du vizir », il entendait être la figure de proue de cette « nouvelle génération » à laquelle Alassane D. Ouattara pourrait transmettre le pouvoir.

Le samedi 25 juillet 2020, au siège du RDR, à Abidjan, Hamed Bakayoko dira au sujet de la nouvelle candidature (controversée) de Ouattara à la présidence de la République : « Pour notre parti, le plus important, la priorité au-delà de tout, c’est d’abord de maintenir la stabilité. Et c’est lui [Ouattara] le garant. Après, il pourra se préparer à la transmission de ce pouvoir à une nouvelle génération dans des conditions idoines ». Il ajoutait, demandant avec insistance à Ouattara d’être le candidat du parti à sa succession, : « C’est un cas de force majeure ».

Ouattara remportera la présidentielle du 31 octobre 2020. Bakayoko sera reconduit au poste de Premier ministre. Il remettra de l’ordre (hiérarchique) au sein du gouvernement mais aussi dans le paysage politique ivoirien, préparera les législatives. On pouvait penser que le « légal » et le « légitime », une fois encore, se retrouvaient pour le mieux-être de la Côte d’Ivoire. Le destin en aura décidé autrement.

Du même coup, la présidentialisation du régime politique ivoirien se renforce : Patrick Achi, secrétaire général à la présidence, a été nommé Premier ministre par intérim le lundi 8 mars 2021 tandis que Téné Birahima Ouattara, frère cadet du chef de l’Etat, ministre des Affaires présidentielles, est en charge par intérim du portefeuille de la Défense qui était aussi une attribution de Bakayoko.

Jean-Pierre Béjot La Ferme de Malassis (France)
10 mars 2021

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