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Obulbiga Lompo Tapoa Florence ou l’étoffe des héros

Accueil > Actualités > Portraits • • mercredi 10 mars 2021 à 09h34min
Obulbiga Lompo Tapoa Florence ou l’étoffe des héros

13 100 pagnes Faso Dan Fani tissés par an, 16 tisserands et teinturiers à l’atelier, une boutique, un réseau national de plus de 150 indépendants et partenaires formés par ses soins, une école solidaire pour éduquer les petits et les initier à l’artisanat, Florence Obulbiga Lompo Tapoa propose une vision intégrée du développement. Cette enseignante de la fonction publique a préféré suivre sa propre voie pour construire un système d’entrepreneuriat social singulier qui œuvre à l’autonomisation des femmes.

« Nous produisons des pagnes Faso dan fani, un tissu 100% coton burkinabè. Ce coton est produit par les cotonculteurs nationaux. La filature ainsi que la transformation sont également faites au Burkina Faso. Pour notre part, nous faisons la teinture, le tissage et la transformation ».

Quand Florence Obulbiga Lompo Tapoa décrit initialement son activité, on aurait bien tort de n’y voir là qu’une simple tisserande. Le nom de son association, Hammiyé, issu du prénom de son défunt beau-père et qui signifie "Le bienfait n’est jamais perdu ", pourrait déjà nous mettre la puce à l’oreille.

Et c’est au fur et mesure de l’échange qu’on découvre toute la grandeur d’une femme engagée, simple, pragmatique et rieuse ; et l’étendu de tout ce qu’elle a pu accomplir.

"J’ai commencé à pratiquer la teinture avec une de mes tantes dès l’âge de 14 ans. Je faisais cette activité tout en fréquentant l’école ", explique-t-elle. “J’ai toujours aimé le travail manuel.”

"Après avoir obtenu le BEPC, j’ai poursuivi mes études secondaires jusqu’à la terminale. Mais je n’ai pas pu obtenir le diplôme de baccalauréat. Par la suite, j’ai été recrutée dans l’enseignement primaire”.

Une passion pour le travail manuel


Florence est institutrice mais elle fait un cruel constat. « Pour moi, le système éducatif classique était incomplet car il laissait peu de place aux activités manuelles, aux activités de production. Alors que pour moi le développement d’une personne commence par le développement des sens, par de la manipulation favorisant la libération du génie créateur de l’individu. »

Aussi s’efforce-t-elle d’introduire cette dimension dans sa pédagogie. « Il y a beaucoup d’activités qu’on peut mener telles que le jardinage, les activités culturelles, la filature traditionnelle, on peut initier dès le bas âge les enfants à tout cela ! »
« J’enseignais la composition des couleurs. Au lieu d’aller chercher la couleur importée, faite à base de produits chimiques, je voulais montrer comment on pouvait, nous-mêmes, créer des couleurs à base de plantes de notre propre flore végétale (tiges de sorgho, feuilles de manguier, feuilles de cactus, etc). »

Des techniques de teintures biologiques africaines qu’elle développe, en partie, dans son atelier.

C’est en 2009, qu’elle décide de mobiliser tous ses temps libres et périodes de congés administratifs pour se consacrer à l’artisanat et à la matérialisation de sa propre vision du développement.

« J’ai commencé l’activité avec une seule femme parce que je n’avais pas les moyens pour m’acheter les métiers à tisser. Mais une bienfaitrice, ayant compris ma vision, m’a offert deux métiers à tisser. Puis un autre m’a été donné par une personne de bonne volonté », explique-t-elle.

Mais comment permettre à ces femmes, avec enfants, de venir travailler sereinement ? C’est alors par nécessité tout autant que par conviction que Florence monte parallèlement une petite école. Initialement elle souhaitait l’ouvrir aux femmes en difficultés, aux filles-mère, aux orphelins, ou aux enfants nécessiteux.

« J’ai commencé avec 7 enfants. On a conduit l’année scolaire jusqu’au bout et l’année qui a suivi le voisinage est venu taper à notre porte pour nous demander d’inscrire leurs enfants chez nous !

Je me suis dit “pourquoi pas”. Après tout, mon état d’esprit était d’avoir une école inclusive. Alors j’ai instauré, pour les familles qui le pouvaient, une certaine somme afin de pouvoir supporter les charges et me permettre de scolariser gratuitement les enfants des familles démunies. »

Aujourd’hui l’école Hammiyé, de l’association éponyme, a une centaine d’enfants. « J’y applique ma vision de l’enseignement. En plus du programme officiel, j’introduis tout le travail manuel », explique Florence.
Une école, doublée d’un centre d’accueil périscolaire, qui va de pair avec l’atelier de tissage et de teinture.
Seize personnes, de 17 à 30 ans, y travaillent désormais, dont 7 salariés, les autres étant rémunérées à la tâche. « Seize personnes, dont un homme », tient à préciser Florence dans un éclat de rire. « Pour assurer les questions de genre ! ».

Des ramifications un peu partout dans le pays

Le système Oboulbiga comprend également un centre de formation des adultes (femmes et jeunes filles déscolarisées ) pour la production de ses teintures naturelles ou 100% bio.
Toutes les recrues sont formées sur place. Et depuis longtemps. Mieux, une fois formées, elles se mettent à leur compte et viennent grossir un réseau de partenaires et de sous-traitant(e)s.

« En tout nous avons formé 157 femmes, en tissage comme en teinture », témoigne Florence. « On a des ramifications un peu partout dans le pays. Quand nous avons une grosse commande, on fait appel à tout le réseau. On se partage la charge de production. ‘ Si tu peux tisser 50 pagnes en tant de jours, l’essentiel est que tu respectes le délai’. Après on centralise, on fait les vérifications et on procède ensuite à la livraison. »

Florence produit désormais quelque 13 100 pagnes par an. Et non des moindres. Des pagnes de nombreuses fois primés au Salon International de l’Artisanat de Ouagadougou ou encore au Dan Fani Fashion Week (pagne d’argent en 2017).

Se considère-t-elle pour autant comme une cheffe d’entreprise ? « Bon… Je suis une organisatrice, animatrice, conseillère, manager… donc cheffe d’entreprise ! » (rires)
Entreprise Sociale et Solidaire à l’africaine, elle a instauré un système de redevabilité des tisserandes qu’elle a formées. Chacune s’engage à former à leur tour 3 tisseuses minimum en 2 ans. « Il y a même des femmes qui forment leur mari », témoigne Florence.

Un nouvel élan entravé par la Covid 19

Par manque de place, Florence décide de délocaliser l’atelier en périphérie de Ouagadougou. Et c’est grâce à l’argent des différents prix qu’elle a remportés qu’elle a pu acheter son terrain. Sur un terrain désormais de 5 hectares.
« Nous n’avons malheureusement pas encore pu installer l’unité de teinture. Notamment à cause de la Covid 19 qui a fortement ralenti nos activités et diminué nos ressources. »

Cela dit, comme la teinture nécessite beaucoup d’eau, pour laver les fils, elle a installé un forage avec une pompe solaire et un château d’eau. Forte de ces nouvelles capacités hydriques, il ne lui en faut pas plus pour proposer aux femmes d’autres activités telles que le jardinage.
« Vous voyez, on peut faire beaucoup avec nos dix doigts et comme on a l’espace là-bas on initie les femmes à tout : le jardinage, l’élevage, la valorisation des produits forestiers non ligneux tels que les amendes de karité et les graines de néré. »

La vente des productions de maïs et de niébé lui permet d’acheter qui des poussins, qui des boeufs de trait, qui des bobines de fil. Car le tissage et la teinture demeurent tout de même le cœur de l’activité.
Reste que l’école était intrinsèquement liée à l’atelier.

« Nous sommes hors de Ouaga, l’école est là et l’atelier ailleurs. Mais cela fait partie de mes perspectives, il nous faut obligatoirement un cadre pour accueillir les enfants des tisserandes, il me faut une aire éducative là-bas », s’angoisse-t-elle. « Pour moi c’est impératif. »

Gageons qu’elle trouvera la voie, épaulée qu’elle est par toute sa famille. « Mes 4 enfants ont appris à tisser et à faire la teinture. Et même s’ils sont chacun leur métier ils viennent travailler avec moi quand ils ont le temps. Mon fils est même designer pour nous. »
Quant au mari ? « Il est mon conseiller principal avec un appui technique, financier et moral permanent », conclue-t-elle toujours dans un éclat de rire reconnaissant.

David Cadasse, Ifrikia Kengue et Anne Marie Sawadogo Zouré (AFD DR Sahel)

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