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10 ans après le décès de Justin Zongo : « S’il était vivant, il allait devenir quelqu’un pour prendre soin de nous », regrette sa mère

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Affaire Justin L. Zongo • LEFASO.NET • jeudi 25 février 2021 à 13h42min
10 ans après le décès de Justin Zongo : « S’il était vivant, il allait devenir quelqu’un pour prendre soin de nous », regrette sa mère

C’est une disparition qui a failli semer le chaos à Koudougou. Un décès de trop pour les Burkinabè en général et les populations de la province du Boulkiemdé en particulier. Le dimanche 20 février 2011, Justin Zongo, alors élève en classe de 3e au lycée Guesta Kaboré de Koudougou, a rendu l’âme dans des conditions troublantes et confuses. Des voix se sont élevées pour condamner l’acte et surtout réclamer justice. La ville a vécu des moments sombres de son histoire. Dix ans plus tard, que retient-on de ces événements ? Nous sommes allés à la rencontre de sa famille…

Ralo, un village situé à 25 kilomètres de Koudougou. Il est 10 heures du matin. La visibilité est affectée par un brouillard. Nous laissons notre motocyclette à l’entrée de la bourgade et partons à la rencontre d’une femme qui gère un restaurant jouxtant la voie. Après les salutations d’usage, nous demandons la cour de la famille de Justin Zongo. Nous n’avons pas le temps de donner plus de précisions sur cette identité que la femme nous indique du doigt la cour familiale située à environ une centaine de mètres. Hasard des circonstances, un neveu de Justin Zongo, Alassane Zongo, est de passage. Il accepte d’accompagner ses visiteurs du jour.

Nous traversons une première cour dans laquelle une tombe carrelée est à l’entrée. Puis nous sommes installés dans une seconde, plus petite. Tradition oblige, la famille « prend de nos nouvelles ». Quand nous annonçons que Justin Zongo est l’objet de notre visite, l’atmosphère change. Un silence s’installe, comme si des souvenirs douloureux ont été ravivés.

C’est dans cette école « Guesta Kaboré » que Justin Zongo a fréquenté pour la dernière fois.

Justin Zongo, cet élève en classe de 3ème au Lycée Guesta Kaboré de Koudougou est décédé dans des circonstances troubles. Il était entre les mains de la police avant d’être admis aux urgences de l’hôpital de l’Amitié de Koudougou pour des soins. Il a fini par rendre l’âme dans la nuit du samedi 19 au dimanche 20 février 2011.


Lire aussi Causes du décès de Justin Zongo : Contradictions entre les autorités et la famille


« Ça fait encore mal »

Dix ans plus tard, l’émotion semble toujours prégnante. Sidpaménemdé Alizeta Zoubga, la mère de Justin Zongo, éprouve du mal à exprimer son ressenti. Après moult tractations, elle décide de nous parler mais à deux conditions : une autorisation de son beau-frère Denis Zongo, qui est le porte-parole de la famille, et pas de vidéo. Nous nous plions à sa volonté. Notre échange téléphonique avec Denis Zongo dure une dizaine de minutes, mais finit par porter ses fruits : la famille est autorisée à s’exprimer au micro des journalistes.

L’exercice n’est pas facile pour cette femme qui a perdu l’un de ses six enfants dans des circonstances ambiguës. « Ça fait encore mal. Ce n’est pas simple d’accepter ce genre de situation aussi facilement. La vie humaine est fragile », murmure-t-elle.

Pour la mère de Justin Zongo, Zoubga Sidpaménemdé Alizeta, cette disparition est une volonté de Dieu.

A l’époque des faits, c’est Emile Zongo, l’oncle de Justin, qui a été appelé au chevet de son neveu pour le conduire à l’hôpital quand il s’était senti mal après sa garde à vue. Encore sous le choc, l’oncle ne veut plus parler de ces événements, malgré les multiples tentatives de la presse et du MBDHP (Mouvement burkinabè des droits de l’homme et des peuples).

Tout juste consent-il à confier qu’il se souvient de cette époque où le président Blaise Compaoré a dépêché son Premier ministre [Tertius Zongo] pour la médiation. « Ils sont venus à 16h et c’est à minuit qu’ils sont ressortis des échanges », relate-t-il.

Le verdict, sujet de controverse…

Le dossier Justin Zongo a connu un procès marathon en août 2011. Trois policiers inculpés dans cette affaire ont écopé de 8 à 10 ans d’emprisonnement ferme. Un verdict diversement apprécié, jusqu’aujourd’hui. « Je suis satisfait, il n’y a pas de problème. Ce jour-là, j’ai dit que je suis d’accord avec le verdict », déclare Denis Zongo, estimant que ce qui s’est produit est un accident. « Comme c’est un accident, nous pardonnons. Cela peut arriver à tout le monde », poursuit-il, l’air décontracté.

Le porte-parole de la famille se rappelle que les gens voulaient qu’ils exhument le corps pour une autopsie et que la famille a catégoriquement refusé.

Selon Denis Zongo, les gens voulaient qu’ils exhument le corps pour faire l’autopsie mais la famille a refusé catégoriquement.

Du côté de l’Association scolaire de Koudougou (ASK), une organisation des élèves à l’avant-garde de lutte pour revendiquer la justice pour l’élève Zongo, le verdict est insatisfaisant. « Je ne suis pas du tout satisfait. Il y a des responsables. Ceux qui ont fomenté le tissu de mensonges, les autorités qui sont venues nous mentir et nous menacer au départ. Je pense qu’ils devraient être poursuivis. Ils sont autant coupables et responsables de tous ces crimes », assène Moussa Béréwoudougou, élève en classe de terminale A4 au lycée municipal de Koudougou et délégué à l’information de l’ASK au moment des faits.

Même son de cloche du côté de Wilfried Bazo, président de l’Association des étudiants du Burkina (ANEB / section de Koudougou). En février 2011, il était encore élève en classe de 6e au Lycée de Doudou (Tenado), province du Sanguié. « A l’étape actuelle, au regard du crime commis, le procès n’a pas été à la hauteur de cette forfaiture commise dans notre pays », estime-t-il. De son avis, au-delà de l’assassinat de Justin Zongo, il y a eu d’autres crimes qui sont restés impunis. « Les 22 et 23 février 2011, lorsque les élèves et étudiants sont sortis dans la rue, d’autres camarades ont été assassinés parce que la réponse des autorités était la répression », se souvient-il.

« Ce fut un événement malheureux », dixit Wilfried Bazo, président de l’ANEB/Koudougou.

Que dira alors la mère de Justin Zongo ? « Nous n’avons plus rien à dire puisqu’ils ont déjà tout conclu lors du jugement à leur niveau. Rien de tout ce que nous dirons ne pourra plus ramener notre fils », se résigne la mère du défunt.

« Si l’enfant continuait les études… »

Au-delà des circonstances du décès, la famille pleure toujours cet ‘’espoir’’ parti trop tôt. La génitrice l’imagine à un certain stade de la vie aujourd’hui, si l’irréparable n’était pas survenu. Sa famille allait profiter de sa réussite. « Si l’enfant continuait les études, même s’il n’était pas une grande personnalité, il allait devenir quelqu’un pour prendre soin de nous », témoigne la mère de Justin Zongo.

Pour son oncle Emile Zongo, « même si à l’école il ne réussissait pas », Justin aurait pu devenir un footballeur professionnel car « Il évoluait comme défenseur et gardien, je suis sûr qu’il aurait eu un avenir radieux », soutient-t-il.

Suite au décès de son neveu, Emile Zongo s’adresse à la presse pour une première fois.

Cette vie arrachée tôt a aussi brisé des rêves, à en croire les témoignages recueillis. « Son rêve après les études, nous ne le savons pas. Mais nous savons au moins qu’il était le premier de sa classe et qu’il était secondé par une fille. Après sa mort, nous avons appris que la fille a décidé d’arrêter les études. C’est ce que nous avons entendu », confie Emile Zongo. Il ajoute que la famille n’a plus de contact avec les amis de Justin Zongo.

Au sein de la famille Zongo, un des membres a payé les pots cassés, suite à ce décès. En effet, Alassane Zongo, un des neveux du disparu, a dû stopper ses études. « A la mort de Justin, j’étais au CE2 et j’avais 14 ans. Je n’aimais pas trop les études. C’est souvent lui qui m’obligeait à aller à l’école. Quand on en revenait, nous avions un autre maître qui nous encadrait à la maison et c’était lui. Mais après son départ, je n’ai pas pu tenir, donc j’ai arrêté l’école », raconte-t-il.

Une tombe méconnaissable

Finie la phase des entretiens avec la famille à Ralo. Avant de rebrousser chemin, nous demandons à voir le lieu où repose Justin Zongo depuis dix ans. L’oncle Emile nous conduit derrière la cour familiale. Alors que nous disons au revoir aux autres membres de la famille, il nous devance. Il est juste à une dizaine de mètres de nous et nous cherchons à le rattraper. Nous pensions que nous allions continuer, quand il s’arrête et nous indique du doigt la tombe. Un sol plat, des herbes sèches, un vieux tissu abandonné par le vent... Impensable mais vrai ! Nous sommes en face de la tombe de Justin Zongo. Pas de morceau de brique ni d’épitaphe.

C’est ici que Justin Zongo est enterré.

A la question de savoir pourquoi la tombe n’a pas été aménagée, l’oncle laisse entendre qu’ils n’ont pas de moyens pour construire une tombe ‘’plus digne’’.
Au cours de notre entretien avec lui, Denis Zongo, le responsable de la famille (il réside à Ouagadougou), nous a servi une version contraire à celle reçue à Ralo. « Comme nous n’avons pas l’habitude de faire tout cela, c’est pour cette raison que la tombe est restée comme ça », se justifie-t-il, en écartant tout aspect financier. Pourtant, dans la cour familiale au village, il y a une tombe carrelée…

Difficile réconciliation…

Le dossier Justin Zongo a connu son épilogue judiciaire. Mais contrairement à sa famille qui dit avoir pardonné, une partie de Koudougou n’est toujours pas satisfaite, estimant que la lumière n’a pas été faite comme il se doit. C’est le cas du président de l’ANEB/Koudougou, Wilfried Bazo, qui persiste et signe : « La lutte doit se poursuivre pour que vérité et justice soit rendue pour nos camarades qui sont tombés dans le cadre de la manifestation de la vérité sur l’affaire Justin Zongo ».

A cette occasion, il réitère l’appel de l’ANEB qui consiste à « faire des journées des 22 et 23 février 2021, des journées de conscientisation et de mobilisation pour la vérité et la justice sur l’affaire de leurs camarades qui sont tombés en 2011, mais également sur les autres crimes de sang qui sont restés impunis jusque-là dans le pays ».

Quant à Moussa Béréwoudougou, il estime que le jugement ne devait pas se limiter aux trois policiers mis en cause. Toutes les autorités en place au moment des faits doivent être jugées.

Ces responsables sont : le ministre en charge de l’Administration territoriale, Jérôme Bougouma ; le ministre de la Santé, Seydou Bouda ; le maire de la ville de Koudougou, Seydou Zagré ; le gouverneur de la région du Centre-Ouest, Baworo Seydou Sanou… Il précise qu’il y va de l’importance de la réconciliation nationale tant chantée de nos jours. « A l’heure où on nous parle de réconciliation, je pense qu’il faut que cette question soit résolue, sans quoi, nous n’allons jamais oublier. Aucun crime ne sera pardonné sans la vérité et la justice. Leur réconciliation sera bidon comme cette fameuse journée de pardon organisée par leur mentor Blaise Compaoré et qui n’a rien donné », prédit-il.

Le haut-commissaire de la province du Boulkiemdé, Abraham Sondo, croit à la réussite de la mission du ministère en charge de la Cohésion sociale.

Du côté de l’autorité administrative, on mesure l’importance de cette question et surtout des circonstances. Le Haut-Commissaire de la province du Boulkiemdé, Abraham Sondo, se souvient encore de ces événements de février 2011. « Cela pourrait certainement s’expliquer par un sentiment d’injustice exacerbé par d’autres difficultés », affirme-t-il. Mais il se réjouit : « Actuellement, si la situation est calme, c’est dû au fait qu’au niveau des premiers responsables, nous avons été engagés par le gouvernement à œuvrer pour la culture de la tolérance, pour le renforcement de la cohésion sociale. Et nous nous attelons à faire en sorte que les Burkinabè se sentent chez eux, que les populations de Boulkiemdé vivent, cultivent au jour le jour le vivre-ensemble ».

« Si on nous donne l’autorisation, on va parler »

Le grand handicap de ce reportage est le manque de témoignages au sein de l’ancien lycée de Justin Zongo. Ce fut la première étape de notre tournée. Situé à la sortie de Koudougou sur la voie principale qui mène à Ramongo, le Lycée Guesta Kaboré est devenu Lycée Privé Madiba. Selon le directeur cet établissement, Lassina Sori, tout est en mutation. « Comme vous pouvez le constater, même le nom a changé. Pour votre sujet, nous allons écrire à la Fondation [Madiba] qui est en France. Si elle nous donne l’autorisation, nous allons parler », a laissé gentiment entendre Lassina Sori.

Le Lycée Guesta Kaboré de Koudougou est devenu Lycée Privé Madiba.

Bien avant cela, un enseignant de ce lycée, celui qui nous a introduits auprès du directeur, nous a fait savoir que seul le gardien des lieux a vécu les événements du 20 février 2011. Lassina Sori nous a confirmé cette information, mais en ajoutant que ce gardien ne pourra rien nous dire sans l’aval des responsables depuis la France.

Au moment où nous traçons ces lignes, l’autorisation est toujours en cours de traitement…

Cryspin Laoundiki Masneang
Lefaso.net

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