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Langues officielles et langues de travail : Le Burkina Faso invente-t-il un nouveau modèle ?

mardi 7 juillet 2026.

 

Par Pr Mamadou Lamine SANOGO
Directeur de recherche en Sociolinguiste,
Responsable du Laboratoire Langue, Education, Lettres, Arts et Communication (LEAC)
l’Institut des Sciences des Sociétés (INSS)
Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique (CNRST)

La Loi n°045-2023/ALT du 30 décembre 2023 portant révision de la Constitution introduit une distinction majeure entre langues officielles et langues de travail.

Les langues nationales officialisées par la loi sont les langues officielles du Burkina Faso, tandis que l’anglais et le français sont des langues de travail. Cette réforme ouvre un débat important sur la souveraineté linguistique, la gouvernance et l’avenir des langues nationales.

Une réforme linguistique passée relativement inaperçue

Parmi les innovations introduites par la Loi n°045-2023/ALT du 30 décembre 2023 portant révision de la Constitution, la question linguistique mérite une attention particulière. Le texte établit une distinction explicite entre les langues de travail et les langues officielles. Les langues nationales officialisées par la loi sont désormais les langues officielles du Burkina Faso, tandis que l’anglais et le français sont reconnus comme langues de travail.

À première vue, cette disposition peut surprendre. Pour beaucoup de citoyens, une langue officielle est naturellement aussi une langue de travail. Pourtant, les deux notions ne désignent pas exactement la même réalité. Une langue officielle est d’abord une langue reconnue par l’État. Elle possède une valeur juridique, politique et symbolique. Une langue de travail, en revanche, est celle qui sert au fonctionnement quotidien des institutions : administration, justice, enseignement, services techniques, correspondances officielles, réunions, rapports et documents publics.

La réforme burkinabè ouvre donc un débat important : peut-on avoir des langues officielles différentes des langues de travail ? Les langues nationales peuvent-elles devenir progressivement des langues de gouvernance ? Et que signifie, dans un État multilingue comme le Burkina Faso, reconnaître officiellement les langues nationales tout en maintenant l’anglais et le français comme langues de fonctionnement administratif ?

Encadré 1 : Les principales dispositions linguistiques de l’article 35 révisé

Les langues nationales officialisées par la loi sont les langues officielles du Burkina Faso.
La loi fixe les conditions de promotion et d’officialisation des langues nationales.
L’anglais et le français sont des langues de travail.
La réforme ouvre la voie à une redéfinition du régime linguistique de l’État.

Les langues au cœur de la construction nationale

Depuis l’indépendance, le français a occupé une place centrale dans les institutions publiques du Burkina Faso. Il a été la langue de l’administration, de la justice, de l’école moderne, de la diplomatie, des textes officiels et de la plupart des communications institutionnelles. Dans les faits, il est devenu la principale langue de l’État.
Parallèlement, les langues nationales ont continué à porter l’essentiel de la communication quotidienne des populations. Le mooré, le dioula, le fulfulde et plusieurs dizaines d’autres langues constituent les langues de la famille, du marché, du village, du quartier, des cérémonies, des échanges sociaux, de la transmission des savoirs et de nombreuses pratiques économiques et culturelles.

Cette coexistence a longtemps produit un décalage entre la réalité linguistique du pays et le fonctionnement de ses institutions. La majorité des citoyens vit, pense, échange et travaille dans les langues nationales, alors que l’État fonctionne principalement dans une langue que tous ne maîtrisent pas au même degré.

Cette situation pose plusieurs questions. Comment rapprocher l’administration des citoyens lorsque la langue des procédures n’est pas toujours celle des usagers ? Comment renforcer la participation citoyenne si les informations publiques demeurent souvent formulées dans une langue peu accessible à une partie de la population ? Comment promouvoir un développement réellement endogène sans accorder une place plus importante aux langues dans lesquelles les populations expriment leurs besoins, leurs savoirs et leurs visions du monde ?

Ces questions ne sont pas nouvelles. Depuis plusieurs décennies, chercheurs, éducateurs, acteurs de l’alphabétisation et responsables politiques soulignent la nécessité d’intégrer davantage les langues nationales dans les politiques publiques. La réforme de 2023 semble donc ouvrir une nouvelle étape dans une réflexion ancienne : celle de la réconciliation entre les institutions et les réalités sociolinguistiques du pays.

Une question de souveraineté linguistique

La portée de cette réforme dépasse le domaine strictement linguistique. Les langues ne sont pas seulement des moyens de communication. Elles sont aussi des instruments de mémoire, de savoir, d’identité, de représentation du monde et de transmission culturelle.

Depuis quelques années, les débats sur la souveraineté occupent une place croissante dans plusieurs pays africains, notamment dans l’espace sahélien. On parle de souveraineté politique, économique, sécuritaire, diplomatique ou culturelle. Mais la souveraineté concerne aussi les langues. Une nation se construit aussi à travers les langues dans lesquelles elle pense, éduque, administre, juge, informe et transmet.

Reconnaître les langues nationales comme langues officielles revient donc à reconnaître leur rôle dans la définition même de la nation. Cela signifie que ces langues ne sont plus seulement considérées comme des langues de la société, de la tradition ou de la vie quotidienne ; elles sont appelées à devenir des langues de l’État, de la citoyenneté et de la vie publique.

Cette évolution est importante. Elle modifie la hiérarchie symbolique héritée de l’histoire coloniale, dans laquelle la langue européenne occupait le sommet de l’organisation institutionnelle, tandis que les langues nationales restaient confinées aux usages sociaux, culturels ou communautaires.

La réforme de 2023 semble affirmer que les langues nationales font partie du socle de la souveraineté burkinabè. Mais elle le fait sans rupture brutale, puisque l’anglais et le français demeurent langues de travail. C’est précisément cette combinaison entre affirmation symbolique et prudence administrative qui rend le cas burkinabè particulièrement intéressant.

Ce que font d’autres pays

Le Burkina Faso n’est pas le premier pays à distinguer langues officielles et langues de travail. Plusieurs États multilingues ont adopté des solutions diverses pour concilier identité nationale, pluralité linguistique et efficacité administrative.

L’Inde constitue un exemple bien connu. L’hindi occupe une place importante parmi les langues officielles de l’Union, mais l’anglais continue de jouer un rôle majeur dans l’administration centrale, la justice, l’enseignement supérieur et les échanges entre certaines institutions. Plus de soixante-dix ans après l’indépendance, l’anglais reste un outil puissant de fonctionnement de l’État indien.

Au Pakistan, l’ourdou est fortement associé à l’identité nationale. Cependant, l’anglais demeure largement utilisé dans l’administration, les universités, les juridictions et les secteurs économiques stratégiques. On observe donc une distinction entre la langue de légitimité nationale et la langue de fonctionnement institutionnel.

En Afrique du Sud, onze langues bénéficient du statut officiel. Cette reconnaissance reflète la diversité linguistique du pays et l’objectif de corriger les déséquilibres hérités de l’histoire. Pourtant, dans la pratique, l’anglais reste dominant dans de nombreuses administrations, universités, entreprises et institutions nationales.

Le Rwanda offre un autre exemple intéressant. Le kinyarwanda est la langue nationale commune à la grande majorité de la population. Mais l’anglais a progressivement acquis une place importante dans l’administration, l’enseignement supérieur et les relations internationales. Le pays montre ainsi que les choix linguistiques peuvent aussi être liés à des orientations politiques, économiques et géopolitiques.

La Tanzanie est souvent citée comme un exemple africain de promotion réussie d’une langue nationale. Le swahili y joue un rôle majeur dans la vie publique, l’école, la communication politique et l’administration. Cette réussite n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’une politique durable d’aménagement, de standardisation, d’éducation et de production documentaire.

Ces exemples montrent que la distinction entre langue officielle et langue de travail n’est ni absurde ni impossible. Elle peut être un instrument de gestion du plurilinguisme. Mais chaque pays l’adapte à son histoire, à ses rapports de force linguistiques, à ses besoins administratifs et à ses choix politiques.

Ce que font les grandes institutions internationales

Les organisations internationales offrent également des exemples utiles. Elles doivent souvent concilier le principe d’égalité entre leurs membres et la nécessité de fonctionner efficacement au quotidien.

L’Organisation des Nations unies reconnaît six langues officielles : l’arabe, le chinois, l’anglais, le français, le russe et l’espagnol. Ces langues permettent d’assurer une représentation symbolique et diplomatique des grandes aires linguistiques du monde. Toutefois, dans le fonctionnement quotidien du Secrétariat, l’anglais et le français occupent une place particulièrement importante.

L’Union européenne dispose de vingt-quatre langues officielles. Les textes juridiques sont disponibles dans les langues des États membres, ce qui traduit un principe d’égalité entre les citoyens européens. Cependant, les activités internes de nombreuses institutions européennes reposent principalement sur l’anglais, le français et l’allemand.

L’Union africaine reconnaît plusieurs langues officielles et affirme régulièrement sa volonté de promouvoir les langues africaines. Pourtant, son fonctionnement courant reste dominé par l’anglais, le français, l’arabe et le portugais. Cette situation reflète les difficultés que rencontrent les institutions africaines pour intégrer pleinement les langues africaines dans les mécanismes de gouvernance continentale.

Ces exemples montrent qu’il existe souvent un écart entre reconnaissance officielle et usage pratique. Une langue peut être officiellement reconnue sans être utilisée de manière égale dans toutes les activités. Inversement, une langue peut être très présente dans le fonctionnement quotidien sans être la seule langue symboliquement reconnue.

Ce qui rend le cas burkinabè original

L’originalité du Burkina Faso ne tient donc pas simplement à la distinction entre langue officielle et langue de travail. Cette distinction existe ailleurs. Ce qui rend le cas burkinabè particulier, c’est la manière dont cette distinction est organisée.

Dans la plupart des exemples internationaux, les langues officielles sont déjà fortement institutionnalisées ou disposent d’une longue tradition administrative. Au Burkina Faso, la réforme semble suivre une logique inverse : elle prévoit d’abord l’officialisation des langues nationales avant leur éventuelle transformation en langues de travail.

Autrement dit, les langues nationales accèdent d’abord à une légitimité symbolique et juridique. Leur fonctionnalisation administrative reste un chantier à construire. C’est là que réside l’innovation principale.
Cette approche peut être comprise comme une stratégie progressive. Elle reconnaît la valeur politique, culturelle et identitaire des langues nationales sans imposer immédiatement à l’administration une transformation totale pour laquelle les outils ne sont pas encore entièrement disponibles.

L’anglais et le français assurent donc la continuité administrative et l’ouverture internationale, tandis que les langues nationales acquièrent une reconnaissance officielle qui peut préparer leur montée progressive dans les sphères de gouvernance.

Cette démarche présente un avantage : elle évite l’opposition simpliste entre langues nationales et langues internationales. Il ne s’agit pas de rejeter le français ou l’anglais, mais de redéfinir leur place dans un système linguistique plus équilibré. Le véritable enjeu est de permettre aux langues nationales de prendre progressivement part à la vie publique, sans isoler le Burkina Faso du monde.

Les langues nationales peuvent-elles devenir des langues de travail ?

La question est désormais centrale. Si les langues nationales deviennent officielles, pourront-elles un jour devenir aussi des langues de travail ?

D’un point de vue linguistique, rien ne s’y oppose. Aucune langue n’est naturellement administrative, scientifique ou juridique. Toutes les grandes langues de gouvernance ont été aménagées au fil de l’histoire.
Le français lui-même n’a pas toujours été la langue de l’État français. Il l’est devenu progressivement à travers des choix politiques, éducatifs, administratifs et culturels. L’anglais, l’espagnol, l’arabe standard moderne, le swahili, l’amharique ou l’indonésien ont également connu des processus d’aménagement et d’institutionnalisation.

Les langues nationales burkinabè peuvent donc devenir des langues de travail si elles bénéficient d’une politique cohérente. Le Burkina Faso dispose déjà d’importants acquis. Plusieurs langues ont fait l’objet de travaux de description, de normalisation orthographique, d’alphabétisation et de production pédagogique. Le mooré, le dioula et le fulfulde disposent notamment de ressources importantes : alphabets stabilisés, dictionnaires, grammaires, manuels, supports d’alphabétisation et usages sociaux étendus.

Ces acquis ne suffisent pas encore à faire de ces langues des langues de travail à part entière, mais ils constituent une base solide. La question n’est donc pas de savoir si les langues nationales en sont capables. La vraie question est de savoir quels moyens seront mobilisés pour leur permettre d’assumer de nouvelles fonctions.

Les défis à relever

Le passage d’une langue officielle à une langue de travail suppose plusieurs conditions.

La première est terminologique. Une administration moderne utilise des concepts précis dans les domaines du droit, de la fiscalité, de la santé, de l’agriculture, de l’éducation, de l’état civil, de la gestion territoriale et de l’économie. Les langues nationales devront disposer de terminologies stables, validées et partagées pour exprimer ces réalités.

La deuxième condition est la formation. Parler une langue ne suffit pas pour l’utiliser dans un cadre professionnel. Il faut savoir la lire, l’écrire, rédiger des documents, traduire des textes, produire des rapports et communiquer dans un registre administratif. La formation des agents publics, enseignants, traducteurs, interprètes et communicateurs sera donc déterminante.

La troisième condition est documentaire. Les formulaires, guides, notices, supports pédagogiques, textes de vulgarisation, messages de santé publique, documents agricoles et informations administratives devront progressivement être disponibles dans certaines langues nationales.

La quatrième condition est institutionnelle. Il faudra déterminer quelles langues seront concernées, dans quels domaines, selon quel calendrier et avec quels moyens. Le Burkina Faso compte plusieurs dizaines de langues. Une politique linguistique réaliste devra donc concilier équité, efficacité et progressivité.

L’approche la plus raisonnable pourrait consister à commencer par certains domaines prioritaires : collectivités territoriales, services de proximité, santé communautaire, alphabétisation, état civil, médiation administrative, campagnes d’information publique et éducation de base.

Encadré 3 : Trois scénarios pour l’avenir
Scénario 1 : l’officialisation symbolique. Les langues nationales sont reconnues juridiquement, mais les pratiques administratives changent peu.
Scénario 2 : la fonctionnalisation progressive. Certaines langues sont introduites dans des secteurs ciblés, avec expérimentation et évaluation.
Scénario 3 : la gouvernance multilingue. Certaines langues nationales deviennent progressivement de véritables langues de travail dans plusieurs secteurs publics.

Un chantier plus qu’une réforme

La réforme linguistique de 2023 ne constitue pas l’aboutissement d’un processus. Elle marque plutôt le début d’un chantier historique.

Son importance ne réside pas seulement dans la reconnaissance juridique des langues nationales, mais dans les perspectives qu’elle ouvre pour leur participation future à la vie publique. Elle invite à réfléchir à la place réelle des langues nationales dans l’administration, l’éducation, la justice, les collectivités territoriales, l’information publique et le développement.

Au-delà du Burkina Faso, cette réforme intéresse l’ensemble de l’Afrique, en particulier les pays du Sahel. Depuis les indépendances, les États africains ont souvent hésité entre deux options : maintenir les langues héritées de la colonisation au cœur des institutions ou promouvoir symboliquement les langues nationales sans leur transférer de véritables fonctions de gouvernance.

Le Burkina Faso semble aujourd’hui explorer une troisième voie : reconnaître les langues nationales comme langues officielles, tout en maintenant provisoirement les langues internationales comme langues de travail, afin de préparer une transition progressive.

Cette voie mérite d’être suivie avec attention. Elle peut permettre de concilier souveraineté culturelle, pluralisme linguistique et pragmatisme administratif. Elle peut aussi rapprocher l’État des citoyens, améliorer l’accès à l’information publique et renforcer la participation démocratique.

Si cette réforme est accompagnée par des politiques cohérentes de recherche, de formation, de terminologie, de traduction et de production documentaire, le Burkina Faso pourrait devenir un laboratoire africain de gouvernance linguistique.

L’officialisation des langues nationales n’est donc pas l’aboutissement du processus. Elle en constitue le point de départ. Le véritable défi sera de transformer progressivement ces langues en instruments de gouvernance, de citoyenneté et de développement.

À travers cette distinction entre langues officielles et langues de travail, le Burkina Faso expérimente peut-être une nouvelle manière de penser les politiques linguistiques africaines. L’avenir dira si cette innovation ouvrira réellement la voie à un nouveau modèle. Mais une chose est déjà certaine : la question des langues nationales n’est plus seulement une affaire de culture ou d’alphabétisation. Elle devient désormais une question de souveraineté, de gouvernance et de développement.

Citation finale proposée
« L’officialisation des langues nationales n’est pas l’aboutissement du processus. Elle en constitue le point de départ. Le véritable défi sera de transformer progressivement ces langues en instruments de gouvernance, de citoyenneté et de développement. »

Bibliographie sommaire
Assemblée législative de transition du Burkina Faso. Loi n°045-2023/ALT du 30 décembre 2023 portant révision de la Constitution.
Agence d’Information du Burkina. « Burkina : L’anglais et le français deviennent des langues de travail, les langues nationales officielles », 30 décembre 2023.
Bamgbose, A. (1991). Language and the Nation : The Language Question in Sub-Saharan Africa. Edinburgh University Press.
Calvet, L.-J. (1996). Les politiques linguistiques. Paris : Presses Universitaires de France.
Guespin, L. & Marcellesi, J.-B. (1986). « Pour la glottopolitique ». Langages, n° 83.
Sanogo M.L., 2025, “ Officialisation des langues nationales – enjeux et défis pour le Burkina Faso”, in Politique linguistique en Afrique (LPIA), 1(2), https://bop.unibe.ch/LPIA/article/view/11285
UNESCO. (2003). L’éducation dans un monde multilingue. Paris : UNESCO.



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