
Le jour où j’ai commandé une « Hommelette » en ChineLa Chine compte plusieurs dizaines de millions de personnes capables de s’exprimer en anglais. Pékin accueille des millions de touristes chaque année. Shanghai abrite des sièges de multinationales où l’anglais est langue de travail. Autrement dit : le pays connaît le monde, parle au monde, travaille avec le monde. Et pourtant. Sur les trottoirs de certaines villes, ces traductions vous plongent dans un tourbillon émotionnel inoubliable : confusion totale, inquiétude passagère, fou rire incontrôlable, etc. Sur un trottoir, on vous prévient affectueusement que « le sol dort ». Dans un restaurant, on vous propose avec fierté « les parties intimes de Grand-mère ». À l’aéroport, des toilettes destinées aux personnes handicapées deviennent poétiquement « les toilettes pour hommes déformés » Avant les Jeux olympiques de Pékin en 2008, la Chine a lancé une vaste opération de « nettoyage linguistique ». Objectif : effacer les traductions catastrophiques qui parsemaient ses rues. Des milliers de panneaux absurdes ont été identifiés, corrigés, remplacés. Des guides officiels ont été distribués aux traducteurs. Shanghai a remis ça en 2010 pour son Exposition universelle. Pékin et les grandes vitrines touristiques ont fait peau neuve. Mais voilà : le Chinglish n’a pas disparu. En 2026, hors des circuits ultra-touristiques, il prospère encore, nourri par des traducteurs automatiques approximatifs, un manque cruel de locuteurs natifs, et cette vieille tentation universelle de traduire mot à mot sans jamais demander au sens ce qu’il en pense. Résultat : les voyageurs du monde entier continuent de collectionner ces perles linguistiques sur Reddit et Instagram comme on chasse des Pokémon rares. Parce que le rire, lui, ne se démode pas. Et moi, j’ai eu la chance -ou la malchance- de tomber en plein dans cette comédie involontaire lors d’un voyage en 2018. Laissez-moi vous raconter ma journée. L’avion atterrit à l’aube. Mes yeux sont encore gonflés de sommeil, mais l’excitation du voyage me tient debout. J’avance vers la sortie, traînant ma valise comme un bon soldat fatigué. Et là, juste avant le hall des arrivées, je tombe sur mon premier panneau. Il dit, avec une gravité inattendue : Un peu plus loin, sur le quai du métro, un autre message me saisit l’âme : Je n’avais jamais envisagé ce trou comme une menace existentielle. Pour moi, c’était juste... un espace. Mais là, debout sur cette ligne jaune, je réalise que ce trou veut quelque chose de moi. Il m’appelle. Il me tente. Je recule d’un pas. Par prudence philosophique. Le métro me dépose au centre-ville. Et le lendemain je commence la journée comme tout touriste sérieux : en marchant lentement devant des choses anciennes, avec un air profond, même quand je ne comprends rien. Mais les traductions en anglais sont là pour nous faciliter les choses. En tout cas, l’intention y était. Je décide de commencer par un site touristique célèbre. Un temple ancien, magnifique, avec des pierres patinées par les siècles. Des touristes partout. Des appareils photo qui cliquettent. Et là, juste devant l’escalier qui mène à la pagode, un panneau, sans prévenir, me parle avec une douceur désarmante : Je lève les yeux. Les statues millénaires me regardent. Elles ont l’air résignées. Comme si elles en avaient vu d’autres. Comme si, tous les jours, des touristes confondaient "patrimoine ancien" et "terrain de jeu". Je contourne respectueusement. Chez moi aussi, on ne grimpe pas sur les vieux. Même quand ils sont solides. Ils méritent la paix. Je continue ma promenade dans le parc adjacent, rassuré par cette leçon universelle de civisme, quand un autre panneau décide de me créer une angoisse gratuite : La chaleur monte. Le soleil cogne. Je cherche de l’ombre et m’approche d’une fontaine où le sol brille d’humidité. Un panneau, planté là comme un poème inattendu, m’avertit : « Les glissants sont très rusés ici. » Je m’immobilise. Le sol glissant a donc une stratégie. Il m’attend. Il complote. Ce n’est plus un simple risque physique. C’est une intelligence adverse. J’avance avec la prudence d’un guerrier qui respecte son ennemi. On ne provoque pas un sol rusé. Midi sonne. La faim me pousse vers un restaurant recommandé par mon guide. Un endroit familial, chaleureux, avec des nappes à carreaux rouges et une odeur de gingembre qui flotte dans l’air. Sur la porte, avant même d’entrer, une supplique m’accueille : Je m’arrête net. Je fais rapidement l’inventaire de ma personne. Rien de suspect. Juste un bidon d’eau et une bonne intention. Je renifle discrètement mon aisselle gauche. Puis la droite. Mon guide sourit et me rassure : il s’agit simplement de ne pas venir avec de la nourriture extérieure. Je suis autorisé à entrer. Je m’assois, soulagé, comme quelqu’un qui vient de passer un contrôle de police olfactif. Une serveuse nous sourit et nous conduit à une table près de la fenêtre. Elle me tend un menu épais, plastifié, couvert de photos alléchantes. J’ouvre le menu. Je suis un voyageur. Je suis courageux, mais il y a des limites. Première proposition : Deuxième plat : Cette fois, je souris. Puis j’éclate de rire. Tout seul. Mon guide penche la tête, intrigué. Je me ressaisis. Le restaurant, je le comprends enfin, veut simplement m’assurer que ce poulet n’a connu ni hormones, ni antibiotiques, ni stress. Il a vécu pur. Innocent. Chaste jusqu’au bout. Je commande ce poulet. Par solidarité morale. Au marché couvert, entre les étals de fruits frais et les sacs de riz parfumé, un panneau me laisse sans voix : Je cligne des yeux. Deux fois. Trois fois. Je regarde les carottes, les choux, les poivrons qui brillent sous les néons. Ils ont l’air innocents, normaux. Pas du tout séducteurs. La vendeuse me sourit, me tend un sachet. « Légumes séchés », dit-elle joyeusement. Légumes séchés. Ah. Séchés. Pas... autre chose. Je prends mon sachet. Avec soulagement. Et un peu de déception, je l’avoue. Après ce repas émotionnellement chargé, je rejoins mon hôtel pour une courte sieste. La réception me remet ma clé avec un sourire professionnel. Je monte à ma chambre. Elle est simple, propre, avec une fenêtre qui donne sur une rue animée. Sur la table de nuit, un panneau soigneusement posé attire immédiatement mon attention : Je me sens visé, jugé. Puis innocenté. Puis à nouveau soupçonné. Dans cet ordre précis. Je regarde les serviettes. Elles sont blanches, moelleuses, tentantes. Mais je ne suis pas une personne qui fait cela. Donc, théoriquement, je n’aurais pas dû lire ce panneau. Mais je l’ai lu. Suis-je donc coupable d’avoir lu ? Ou innocent d’avoir résisté ? La métaphysique du vol de serviette me dépasse. Je sors dans le couloir pour chercher la machine à glaçons. Un autre avertissement m’accompagne vers l’ascenseur : Pas "le sol est glissant". Non. Il arrive. Comme une armée. Comme un événement météorologique. Je me prépare mentalement. Spirituellement. J’avance en position de combat. Le sol, quand il daigne enfin se manifester, est effectivement humide. Mais je suis prêt. J’ai été prévenu. Après ma sieste, je descends aux toilettes du hall. Propres, modernes, avec ces robinets automatiques qui se déclenchent quand on approche la main. Au-dessus du lavabo, une supplique poétique me touche : Je ferme le robinet avec émotion. L’eau, visiblement, a beaucoup souffert. Elle est mince. Fragile. Épuisée par des années de gaspillage. Cette eau a souffert. Je ne serai pas celui qui l’achève. Je promets de faire mieux. De consommer avec conscience. Un dernier conseil, punaisé près du miroir, conclut ma visite sanitaire : Je hoche la tête et promets de garder une distance respectable avec toute entité microbienne. Après tout, on venait juste de sortir de la pandémie. Les virus méritent qu’on leur fixe des limites claires. En fin d’après-midi, je me promène dans un parc municipal. Des allées ombragées, des bancs en bois, des massifs de fleurs éclatantes. Sous un arbre, un panneau me parle avec une délicatesse inattendue : Je contourne le massif avec révérence. Les fleurs, je le comprends maintenant, ont des sentiments. Des fragilités psychologiques. On ne les cueille pas. On ne les piétine pas. On les respecte dans leur dignité végétale. Plus loin, au bord d’une pelouse impeccable, l’herbe impose une sieste collective : Je marche sur la pointe des pieds. Quelques touristes, moins conscients, traversent la pelouse en riant. Je les juge en silence. L’herbe, elle, souffre en silence. Le soir tombe. J’entre dans un grand magasin pour acheter quelques souvenirs. Entre les éventails peints et les théières miniatures, un panneau s’adresse directement à mon portefeuille : Je reste interdit. L’image est violente. Précise. Presque traumatisante. Mais le message est clair : ici, on négocie avec classe. Avec retenue. Avec dignité. On ne massacre pas les prix comme on égorge un porc le jour de la Tabaski. On discute. On propose. On recule avec élégance. Je hoche la tête, impressionné par la philosophie commerciale. Le vendeur me regarde. J’achète au prix affiché. Par respect pour le cochon. Mais bien avant cela, au rez-de-chaussée, une promesse commerciale audacieuse m’interpelle : Je m’arrête. Je relis. Trois fois. Je ne pose pas de question. Certaines offres promotionnelles dépassent l’entendement humain. Certaines phrases sont plus puissantes quand on les laisse tranquilles. Je continue mon chemin, troublé mais fasciné. À l’étage, un autre panneau précise l’offre : Et là, au deuxième étage, illumination : des vêtements. Des livres. Des jouets. Tous d’occasion. Tous ayant vécu une première vie ailleurs, dans d’autres mains, d’autres maisons. Certains ont des boutons manquants. D’autres, des pages cornées. Quelques jouets ont perdu un œil, une roue, un bras. Ils sont là, alignés sur des étagères, comme dans un centre de réhabilitation pour objets blessés par le temps. Des articles de seconde main, simplement. Mais le panneau leur a donné une dignité inattendue. Une identité. Ils ne sont pas usagés. Non. Ils sont handicapés. Et ils méritent, eux aussi, une seconde chance. Je repars avec un livre dont la couverture est déchirée. Par solidarité. Parce que nous aussi, quelque part, nous sommes tous un peu handicapés. Un peu cabossés par la vie. Et on mérite quand même d’être choisis. C’est alors que la porte s’ouvre. Un homme en fauteuil roulant sort tranquillement, se lave les mains, me jette un regard distrait, et repart en sifflotant. Ni gêné, ni indigné. Juste habitué. Comme si « personne déformée » était aussi banal que « sortie de secours ». Et moi, je reste là, entre la porte des hommes et celle des personnes déformées, à me demander si je ne suis pas, moi aussi, un peu déformé par ce voyage. Par ces traductions. Par cette rencontre improbable entre deux langues qui se regardent comme deux étrangers perdus dans une gare, chacun criant dans sa propre langue, espérant désespérément être compris. J’entre dans les toilettes. Au-dessus des lavabos rutilants, un dernier conseil existentiel m’interpelle : Je finis de me sécher les mains. Je vérifie mes poches. Téléphone. Portefeuille. Clés. Tout est là. Ma chose est avec moi. Je n’ai rien oublié. Mais le panneau a raison : dans la vie, il faut toujours se souvenir de sa propre chose. Ne pas la laisser traîner. Ne pas la confier à n’importe qui. Ne pas l’oublier dans des toilettes publiques. C’est une métaphore puissante. Je sors grandi de cette expérience sanitaire. Sur le chemin du retour maintenant. En passant devant un centre médical moderne, tout en verre et en acier chromé, un panneau lumineux m’arrête net : Pas de métaphore. Pas de pudeur terminologique. Juste la vérité brute, clinique, frontale. Je termine ma journée par une visite au zoo. Les lumières s’éteignent progressivement. Les animaux se retirent dans leurs enclos. Près de la zone des tigres, un panneau final me donne un conseil de survie que je n’oublierai jamais : Je prends note. Très sérieusement. Ne pas paniquer. Ne pas dégager d’odeur appétissante. Rester fade. Ennuyeux. Indigeste. C’est peut-être la leçon la plus importante de toute cette journée. Pas de mon crâne. Pas de ma sécurité physique. Non. De mes sentiments crâniens. Ma tête a des émotions. Elle ressent. Elle souffre quand on la néglige. Je pose ma main sur mon front, par empathie. « Je suis désolé », je murmure à ma tête. « Je ne savais pas que tu avais des sentiments. Désormais, je ferai plus attention. » Elle ne répond pas. Mais je sens qu’on s’est compris. Le deuxième est plus direct : Je décide de vivre. Par esprit de coopération. Par solidarité administrative. Sur le menu, tout semblait possible. On y servait presque du tout. Mais en lisant de plus près, je me suis senti légèrement en danger. Au programme : J’ai relu. Lentement. J’ai regardé autour de moi. Personne n’avait l’air inquiet. Par prudence -et pour éviter toute confusion entre gastronomie et attentat chimique, ou entre élevage et relations intimes non consenties- j’ai demandé quelque chose de simple : un sandwich, une omelette. Des valeurs sûres. « Hommelette. » Moi, j’avais faim. Il n’y avait pas d’autre restaurant sérieux à cent mètres à la ronde. J’ai commandé et j’ai mangé. Et c’est là que j’ai compris quelque chose d’important : c’était bon. Tellement bon que, pendant quelques minutes, j’ai oublié l’orthographe de mon propre nom. Depuis ce jour, chaque fois que je passe dans ce quartier, j’y retourne. Pas pour l’orthographe, mais pour le goût. Ces expériences m’ont apporté une certitude : le monde est infiniment plus drôle quand on accepte de ne pas tout comprendre. Quand on laisse l’absurde nous surprendre. Quand on lit les panneaux non pas pour ce qu’ils devraient dire, mais pour ce qu’ils disent vraiment. Et vous ? Avez-vous déjà croisé un panneau qui vous a fait douter de votre propre langue ? Racontez-moi. J’attends vos histoires avec impatience. 👉 Écrivez-moi à : nayasankore@gmail.com |