Cultiver autrement dans les communes du Grand Ouaga : les défis du maraîchage biologiquecertifié (Par Néssan Bamissa BARRO, Paul ILBOUDO et Ramané KABORE) Depuis les indépendances, les modes de production agricoles en Afrique ont connu de fortes mutations. Aujourd’hui, ces évolutions se traduisent par une orientation plus accrue vers les modes de production plus productivistes. Depuis plusieurs années, l’agriculture burkinabè est fondée sur des politiques d’intensification agricole qui se traduisent par une utilisation des intrants chimiques de synthèse. Ce modèle agricole a aujourd’hui montré ses limites. Il en résulte de l’utilisation de ces intrants chimiques, une pollution résiduelle du sol, des eaux, des plantes et des produits alimentaires. Cela constitue un risque sanitaire pour les consommateurs à l’instar des nuisances directes auxquelles sont directement exposés les producteurs, du fait de la manipulation de ces produits. D. Ndoninga (1997, p. 11), évoque des risques d’intoxication pour le producteur, le consommateur et des risques de pollution environnementale. Il souligne aussi le risque de perte de la biodiversité car si les intrants chimiques principalement les pesticides sont dangereux sur le plan sanitaire pour l’homme, ils le sont aussi pour les animaux, les abeilles, les poissons, etc. Face à ces externalités négatives, l’agriculture biologique apparait comme une alternative crédible. Cependant, la transition vers les modes de production biologiques peine à avoir une amorce conséquente en raison d’un certain nombre de verrous. L’objectif de cette recherche est d’identifier les contraintes liées à la mise à l’échelle du maraîchage biologique dans les communes du Grand Ouaga. Approche méthodologique L’étude a été conduite dans les communes du grand Ouaga. L’approche mixte alliant approches qualitatif et quantitatif a été utilisée dans le cadre de cette étude. Il s’est agi d’identifier les contraintes qui empêchent le passage à l’échelle en agriculture biologique. Pour ce faire, un questionnaire et un guide d’entretien ont été élaborés et administrés auprès de 102 producteurs biologiques choisis en se basant sur la table d’estimation d’un échantillon proposé par Norma M. Gilbert (1978). Cette table qui offre 5% de niveau de précision et 95% de niveau de confiance, est basée sur la formule statistique suivante : n=⌊〖tp〗^2×p(1-p) ×N ⌋∕⌊〖tp〗^2×p(1-p) +(N-1) ×y^2 ⌋. Avec : n= taille de l’échantillon ; N= taille de la population cible ; P=proportion attendue d’une réponse ou proportion réelle, fixée à 0,5 par défaut ; tp =intervalle de confiance de l’échantillonnage (donné) ; y = marge d’erreur de l’échantillonnage (donnée). Des personnes de ressources ont également été consultées. Sur la base de la technique de choix raisonné 18 personnes de ressources issues des structures étatiques, des ONG et associations travaillant dans les domaines de l’agroécologie et de l’agriculture biologique ont été enquêtées. Les données Quantitatives ont fait l’objet d’analyses descriptives et multivariées. L’analyse de contenu a permis de traiter les données qualitatives issues des entretiens enregistrés préalablement à l’aide d’un dictaphone puis retranscrit. Résultats Après plusieurs années de pratique du maraîchage biologique, les producteurs certifiés sont unanimes sur le fait que ce modèle agricole est une réponse adéquate aux conséquences sociales, écologiques et sanitaires du maraîchage conventionnel. Pour ces maraîchers, la production biologique demeure à ce jour avec l’agroécologie les seules alternatives crédibles aux modèles agro-chimiques pour atteindre l’objectif de développement durable au Burkina Faso. Cependant, malgré cette reconnaissance de la part des producteurs certifiés et autres acteurs de l’agriculture biologique, ils ne perdent pas de vue les nombreux défis sociologiques auxquels ils font régulièrement face dans la production biologique. Il existe de nombreux obstacles au développement de l’agriculture biologique et qui menacent son déploiement rapide. 1. La crise sécuritaire Le Burkina Faso connait depuis près d’une dizaine d’années une situation sécuritaire difficile marquée par des attaques terroristes. Cette situation impacte négativement les activités agricoles de façon générale et la pratique du maraîchage biologique en particulier. 95% des producteurs maraîchers certifiés BioSPG du grand Ouaga relèvent les effets négatifs sur leurs productions biologiques. Les questions sécuritaires impactent négativement la pratique du maraîchage biologique principalement à deux niveaux. Le premier niveau concerne des menaces concernant l’existence même de certaines fermes certifiées du fait des personnes déplacées internes (PDI). Les fermes certifiées situées dans les périphéries de la ville de Ouagadougou sont envahies. Le deuxième niveau est la perte d’une bonne partie de la clientèle et des partenaires stratégiques du fait de l’insécurité. Une bonne partie de la clientèle des maraîchers biologiques se recrutait parmi les expatriés. Aujourd’hui, beaucoup d’expatriés sont rentrés dans leurs pays. Cela a entrainé une baisse des superficies emblavées sous culture biologique. Aussi, beaucoup de producteurs sont accompagnés par des ONG et des partenaires techniques et financiers (PTF). Du fait de l’insécurité, certaines ONG et PTF ont mis fin à l’accompagnement technique et financier dont bénéficiaient les maraîchers biologiques. 2. La qualité des bio intrants mis sur le marché en cause Dans le cadre du maraîchage biologique, seuls les bio intrants (BI) sont autorisés. Ces bio intrants particulièrement les fertilisants organiques permettent de stimuler la fertilité naturelle des sols tout en réduisant la dépendance aux intrants chimiques de synthèse. Plusieurs acteurs interviennent dans la production des bio intrants au Burkina Faso et plus spécifiquement dans les communes du Grand Ouaga. Cependant, selon les maraîchers, la qualité des bio intrants constitue une contrainte majeure. Le processus de fabrication de certains bio intrants relève souvent de l’approximatif car beaucoup de fabricants et de producteurs biologiques n’ont pas reçu de formation pointue qui puisse leur permettre d’adapter les biofertilisants produits en fonction des spéculations. 3. Les croyances selon lesquelles le bio c’est pour les riches Le maraîchage biologique souffre de certains préjugés et de certaines croyances très souvent entretenus par les producteurs biologiques eux-mêmes. Les producteurs sont unanimes à souligner que l’opinion populaire tend à faire croire que les produits issus de la production biologique coûtent plus chers que les produits issus de la production conventionnelle. Ils sont nombreux les consommateurs qui pensent que les produits biologiques non seulement coûtent chers et mais sont réservés exclusivement à des personnes aisées ou nanties. Ces croyances constituent des freins à l’écoulement des produits biologiques et découragent certains producteurs à s’engager ou à persévérer dans la production biologique. Ce producteur témoigne de son expérience lors d’une foire : Quand j’ai apporté mes produits biologiques à la foire, je vendais presque moins cher que les produits issus du conventionnel. Certains consommateurs ont commencé à douter du caractère biologique de mes produits parce qu’ils estiment que des produits biologiques ne peuvent pas se vendre aussi moins chers. Ils n’ont plus confiance en mes produits biologiques. Du coup, j’ai compris que ces préjugés nous causent beaucoup de préjudices et qu’il faut travailler à sensibiliser les consommateurs et leur montrer que les produits biologiques sont bel et bien abordables pour n’importe quel consommateur. Les produits biologiques ne sont pas réservés à une classe sociale donnée. Nous avons tous besoin de rester en bonne santé. 4. Les difficultés liées à la certification et à l’homologation des bio intrants L’une des caractéristiques des bio intrants produits est l’homologation. C’est un processus par lequel les autorités compétentes approuvent la vente et l’utilisation d’un produit après examen de données scientifiques complètes montrant que le produit est efficace pour les usages prévus et ne présente pas de risques excessifs pour la santé humaine et animale ou pour l’environnement (FIDA, 2024, p. 5). Ils sont nombreux les maraîchers biologiques qui produisent des bio intrants (biofertilisants et biopesticides) pour l’auto utilisation. Cependant, ils peinent à homologuer ou à certifier leurs bio intrants. Ce processus leur paraît discriminatoire et très coûteux. Dans les termes de ce producteur : La procédure d’homologation des produits phytosanitaires, chapeautée par le Comité sahélien des Pesticides (CSP), reste profondément discriminatoire envers les biopesticides et entrave donc leur mise sur le marché. En effet, la grille d’évaluation reste calquée sur le modèle agro-chimique et les biopesticides peinent à rentrer dans les cases. Le Comité sahélien des Pesticides exige une constance dans la production, plus difficilement atteignable pour une formulation biologique, et ne dispose pas de laboratoires adaptés à l’analyse des matières actives présentes dans les biopesticides. Enfin, le coût très élevé de la procédure d’homologation reste discriminatoire pour les producteurs de biopesticides, dont le chiffre d’affaires est très loin d’égaler celui des géants de l’agro-chimie. Face à cela, la qualité de la plupart des intrants biologiques issus de l’auto production, par des associations, des unités artisanales ou semi industrielles, n’est attestée que par des validations populaires au mépris des procédures scientifiques. 5. Les questions foncières Le maraîchage biologique reste fortement menacé par l’insécurité foncière, c’est-à-dire par le risque de remise en cause des droits légitimes. 97% des maraîchers certifiés se disent confrontés à l’insécurité foncière. Cette insécurité les expose à l’expropriation ou à l’accaparement de leurs fermes. Ce qui les empêche à investir conséquemment dans leurs fermes biologiques. La situation s’avère encore plus complexe pour les femmes dont les droits fonciers sont souvent secondaires et limités à des usages précaires du fait de leur statut d’étranger dans leurs familles d’alliance. Une productrice lance d’ailleurs un cri de cœur en ces termes : Discussion Les résultats ont montré que les difficultés que rencontrent les maraîchers certifiés sont réelles et de plusieurs ordres. Plusieurs chercheurs s’intéressant à la thématique de la production biologique ont investigué sur les obstacles qui pourraient entraver la mise à l’échelle du maraîchage biologique. L’insécurité foncière à laquelle se trouvent confrontés les maraîchers du grand Ouaga est corroborée par plusieurs travaux. L. Temple et al. (2020, p. 66) reconnait dans une de ses études sur l’agroécologie et l’agriculture biologique que les producteurs biologiques sont confrontés au problème de sécurisation de leurs espaces de production. Cette difficulté est encore plus prégnante chez les femmes (FIDA, 2024, p. 47). Pour M. Bénoit et al. (2017, p. 29) la première des difficultés à la pratique de l’agriculture biologique est l’insécurité foncière qui empêche les producteurs d’initier des investissements conséquents quand on sait qu’en Afrique, les communautés rurales n’ont pas de titres fonciers qui sécurisent leurs investissements. Beaucoup de producteurs biologiques surtout les jeunes et les femmes en Afrique restent limités financièrement pour parvenir à sécuriser totalement leurs fermes. A cela s’ajoutent les lourdes procédures administratives pour l’obtention d’un titre foncier. L’accaparement des terres rurales et urbaines par les conseils municipaux, les sociétés immobilières et les acteurs de l’agro-industrie à des fins de logement et de développement est une préoccupation croissante à laquelle les producteurs biologiques font face ces dernières années (Inter-réseaux, 2023, p. 3). Selon Inter-réseau développement rural, le Burkina Faso fait partie des 10 pays d’Afrique de l’Ouest avec le plus grand nombre d’accaparements de terre. Ce qui constitue une source d’insécurité foncière pour les producteurs engagés dans la production biologique. La qualité des bio intrants produits localement est aussi mise en question. Pour le FIDA (2024, p. 19), le faible niveau de formation des producteurs et des fabricants des bio intrants sur la fabrication des bio intrants constitue une contrainte majeure à la disponibilité des bio intrants de qualité qui puissent répondre aux besoins réels des producteurs biologiques. Ce qui corrobore nos résultats selon lesquels la majorité des bio intrants produits ne sont pas de qualité et sont pauvres en éléments nutritifs bénéfiques pour la plante. En effet, 80% des producteurs biologiques qui achètent des bio intrants avec les fabricants pour leur utilisation remettent en cause la qualité des bio intrants vendus. Ayant travaillé sur les comportements et les attitudes des consommateurs vis-à-vis des produits biologiques dans la ville de Ouagadougou, T. Yonli et O. Ouédraogo (2023, p. 11) arrivent à la conclusion que la grande partie des consommateurs urbains en produits biologiques se recrute parmi les consommateurs qui ont une relative assise financière. Cela s’explique en partie par la cherté des prix des produits biologiques. Lesquels doublent souvent même les prix appliqués sur les produits conventionnels. Dans la ville de Ouagadougou, les consommateurs des produits biologiques sont en majorité des expatriés et quelques nationaux ayant une certaine assise financière. Selon un rapport du CNABio (2020, p. 4), sur environ 71 produits fertilisants recensés au Burkina Faso, seulement 13% des fabricants déclarent avoir des produits homologués et certifiés. Concernant les produits phytosanitaires naturels, on recense 18 produits mais une majorité d’entre eux reste également non homologuée donc non certifiée. Le rapport reconnait qu’il y a des difficultés dans le parcours de l’homologation. Conclusion En définitive, le maraîchage biologique apparaît comme une voie crédible et porteuse d’espoir pour répondre aux enjeux sociaux, écologiques et sanitaires du Burkina Faso. Les producteurs certifiés reconnaissent unanimement sa pertinence et son rôle central dans la transition vers un développement durable. Toutefois, la consolidation de ce modèle reste entravée par des défis majeurs. La crise sécuritaire fragilise les fermes et réduit les débouchés commerciaux, tandis que la qualité parfois approximative des bio-intrants limite la productivité et la confiance des acteurs. À cela s’ajoutent des préjugés persistants qui assimilent le bio à un produit de luxe, freinant l’accès des consommateurs et l’expansion du marché. Les lourdeurs liées à la certification et à l’homologation des intrants biologiques accentuent encore les difficultés, en marginalisant les petits producteurs face aux géants de l’agro-chimie. Enfin, l’insécurité foncière, particulièrement discriminante pour les femmes, constitue un obstacle structurel à l’investissement et à la pérennité des exploitations. Ces contraintes montrent que, malgré son potentiel, le maraîchage biologique nécessite un accompagnement renforcé, une meilleure sensibilisation des consommateurs et des réformes institutionnelles adaptées. C’est à ce prix qu’il pourra pleinement contribuer à la souveraineté alimentaire et à la justice sociale au Burkina Faso. BARRO Néssan Bamissa (IRSAT/CNRST) Références bibliographiques FIDA, 2024, Agroécologie et dispositifs d’incitation agricole pour les petits producteurs. Rapport d’étude ; 54p Néssan Bamissa BARRO, Paul ILBOUDO, Ramané KABORE, 2025, Adoption à grande échelle du maraîchage biologique certifié BioSPG dans les communes du Grand Ouaga au Burkina Faso, Revue africaine des Humanités, N°003, ISSN : 2756-7680 TEMPLE Ludovic, BAYIHA Gérard De La Paix, DE BON Hubert, MALÉZIEUX Éric, MATHÉ Syndhia, 2018, « L’agriculture biologique en Afrique, un moteur technologique pour la sécurité alimentaire ? » In : Ecological and organic agriculture stratégies for viable continental and national développement in the context of the African union’s agenda 2063, Cirad-Agritrop (https://agritrop.cirad.fr/589453/) YONLI Taladi Narcisse, OUÉDRAOGO Odette, 2024, “Les consommateurs des produits maraîchers biologiques à Ouagadougou”, Anthropology of food ; DOI : https://doi.org/10.4000/aof.13957 |