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Pour ses vœux de Nouvel An, elle arrosait un arbre sous la pluie

vendredi 9 janvier 2026.

 

Les histoires du Nouvel An occupent une place singulière dans nos vies. Elles parlent de recommencement, de gratitude, d’espoir. Et, presque toujours, de promesses que février aura déjà effacées. Celle-ci est différente.

C’est l’histoire d’une jeune femme qui a pris ses vœux au sérieux. Tellement au sérieux qu’un soir, sous une pluie battante, elle est sortie arroser un arbre. Personne ne l’a comprise. Mais ce geste absurde a tout changé pour elle.
Le 21 août 2024, Ouagadougou s’est réveillée sous une pluie qui n’avait rien de symbolique. Une pluie épaisse, insistante, presque lourde. Dans certains quartiers de la ville, l’eau glissait jusqu’aux mollets, s’invitait dans les concessions, faisait taire les moteurs et rallongeait les silences.

Ce matin-là, dans le quartier Karpala, Sarah était penchée dans la cour, un arrosoir à la main. Autour d’elle, l’eau débordait déjà des rigoles. Le sol brillait comme une peau neuve. Et pourtant, elle arrosait un jeune plant. Un arbre frêle, presque noyé par la pluie. On aurait pu croire à une distraction, ou à une folie douce. Pourquoi arroser un plant déjà submergé par une pluie torrentielle ? Les voisins qui l’avaient vue depuis leurs fenêtres ont secoué la tête.

« Elle a perdu la tête, » a murmuré une vieille femme.
« La pauvre. Le chômage l’a rendue folle, » a dit une autre.
Mais ce que les voisins ne savaient pas -ce que personne ne pouvait voir- c’est que ce geste absurde était le premier signe d’une lucidité émancipatrice. C’était le signe extérieur d’une décision intérieure. Et pour comprendre pourquoi Sarah arrosait un arbre sous la pluie, il faut remonter à une autre date, bien plus sèche : le 31 décembre 2023.

Ce soir-là -le dernier soir de 2023- elle était assise près de la fenêtre. Pas de musique. Pas de rires. Juste le silence qu’elle portait en elle, et le compte à rebours qui approchait. Dehors, le quartier s’animait. Les gens préparaient le réveillon. On entendait des rires, des cris d’enfants, le claquement des portes, le parfum du riz gras qui montait des cours voisines.
Sarah ne bougeait pas. Elle regardait les gens passer. Elle pensait à l’année qui venait de s’écouler. Trois cent soixante-cinq jours. Et qu’avait-t-elle accompli ?

Rien.
À vingt-quatre ans, Sarah avait passé l’année à promettre, à remettre, à expliquer. Elle n’avait pas tout raté, mais elle n’avait rien construit non plus. Et ce vide-là était plus dur que l’échec.
À l’approche de Noël, elle avait fait ce que tant de jeunes font encore : demander « l’argent de fête. » Quelques billets pour traverser les jours, acheter un pagne, se coiffer, sauver l’apparence. Sa grand-mère avait donné, sans reproche. Mais Sarah avait vu son regard. Un regard sans colère, mais chargé d’attente.
Ce matin-là encore, elle avait dû demander de « l’argent de fête » à son petit ami Moussa. Il avait dit : « Je n’ai rien. Tu sais que je cherche encore du travail. »

C’était un mensonge. Le soir même, elle l’avait vu sortir avec ses amis. Chemise neuve. Parfum cher.
Ensuite, elle avait demandé à sa tante : cinq mille francs CFA pour acheter du poulet. Pour faire semblant, le temps d’une soirée, que tout allait bien. La tante avait donné l’argent sans un mot. Mais son regard disait tout : « Encore ? Ton copain ne peut même pas te donner ça ? »

Sarah se souvenait de ces deux regards. Celui de Moussa : le mépris. Celui de la tante : la pitié. Les deux brûlaient encore. Elle fermait les yeux : demain, c’était 2024. Une nouvelle année. Et alors ? Qu’est-ce qui allait changer ?
Rien. Elle ouvrirait les yeux le 1ᵉʳ janvier, et sa vie serait exactement la même. Pas de travail. Pas d’argent. Pas de dignité. Elle sentait les larmes monter, mais elle les retenait. Pleurer ne servait à rien.
Derrière elle, une voix douce :

« Sarah. »
C’était sa grand-mère. La vieille femme entra dans la chambre. Elle s’assit à côté de Sarah, et les deux restèrent ainsi en silence pendant un long moment. Puis la grand-mère parla.
« Tu sais ce que faisait ton grand-père chaque fin d’année ? »
Sarah a secoué la tête.
« Il plantait un arbre. »
Un silence.
« Chaque année. Sans exception. Il disait que les années ne se comptent pas en feux d’artifice. Elles se comptent en ce qui pousse. »
Sarah a regardé sa grand-mère.
« Et alors ? Qu’est-ce que ça change ? »

La vieille femme sourit.
« Rien…si tu ne l’arroses pas. Ce n’est pas l’arbre qui fera le travail. C’est ce que tu feras entre aujourd’hui et l’année prochaine. »
Le 1ᵉʳ janvier 2024, à six heures du matin, Sarah et sa grand-mère ont choisi un coin de la cour. Creusé. Posé un jeune plant. Sur de petits bouts de papier colorés, Sarah a écrit ce qu’elle n’osait plus dire à voix haute : des intentions simples, sans promesses héroïques. Elle a accroché ces papiers aux branches fragiles.
Puis la grand-mère a dit :

« Maintenant, écoute-moi bien. Chaque matin, tu vas arroser cet arbre. Pas parce qu’il a soif. Mais pour te rappeler pourquoi tu l’as planté. »
« Et après ? »
« Après, tu travailles sur ce qui est écrit sur ces papiers. Pas demain. Pas la semaine prochaine. Aujourd’hui. Et le soir, tu écris une seule chose que tu as accomplie. Même si c’est petit. Même si ça semble ridicule. Tu écris, avec gratitude. Pas pour se convaincre, mais pour se souvenir. »

Sarah hocha la tête. Elle ne croyait pas vraiment que cela changerait quelque chose. Mais elle aimait sa grand-mère. Alors elle a accepté.
Les jours se sont empilés, sans miracle. Mais quelque chose change quand on ne négocie plus avec ses habitudes. Au 31 décembre 2024, Sarah n’était pas riche. Mais elle était debout. Et cela comptait. Elle pouvait nommer six choses concrètes, sans emphase :

Elle avait appris une compétence vendable -la gestion de commandes et le suivi client- et l’avait pratiquée chaque semaine. Elle avait épargné régulièrement, peu, mais sans rupture, jusqu’à constituer un fonds d’urgence. Elle avait remboursé une petite dette qui la gênait depuis des mois. Elle avait tenu un carnet quotidien, transformant les jours confus en suites d’actions claires. Elle avait aidé deux personnes à structurer leurs démarches administratives, sans rien attendre en retour. Elle avait commencé à avoir confiance en elle-même, à avoir de la clarté dans sa vie. Elle ne sentait plus vide. Elle se sentait pleine de sens, pleine d’avenir. L’arbre, lui, avait pris de la hauteur. Pas encore de l’ombre. Mais des feuilles solides.

Premier janvier 2025. Les jours passent sans bruit. Chaque matin commence de la même façon : l’arbre. Puis le travail. Puis le carnet. Rien de spectaculaire. Rien qui mérite d’être raconté aux autres. Personne ne s’arrête pour regarder. Mais quelque chose, lentement, s’installe.

En mars 2025, Sarah s’inscrit à une formation gratuite en gestion de petites entreprises offerte par une ONG locale. Elle y va à pied. Trois kilomètres aller, trois kilomètres retour. Elle apprend à lire un bilan sans avoir peur. À comprendre ce que signifie une marge. À prévoir une dépense avant qu’elle ne vous surprenne. Le dernier jour, on lui remet un certificat imprimé sur du papier trop fin. Le soir, elle le fixe au mur, près de l’arbre. Pas comme un trophée, mais comme un rappel.

En mai, elle commence à vendre des arachides grillées devant un lycée du coin. Elle achète un sac de vingt-cinq kilos. Elle les grille elle-même, debout sous le soleil, les yeux rougis par la fumée. Elle vend en petits sachets. Les élèves passent. Certains achètent, d’autres reviennent. À la fin du mois, elle a vendu tout le sac. Puis elle a réinvesti le tout.

En juillet, elle met de côté son premier billet de dix mille francs. Elle le glisse dans une enveloppe sous son matelas. Elle ne le dépense pas. Elle ne le montre à personne. Elle le regarde parfois avant de dormir. Non pas pour rêver. Pour se rappeler que le réel peut répondre.

En septembre, elle prend le car pour Kombissiri. Elle rencontre un producteur. Le prix baisse. La marge respire. Elle vend désormais plusieurs sacs par mois. Les gestes deviennent plus rapides. Le corps apprend avant la tête.
En octobre, elle essaie autre chose. Elle achète un mortier, un pilon. Elle écrase. Elle goûte. Elle recommence. Elle ajoute un peu de sel. Un peu de ceci. Un peu de cela. Jusqu’à ce que ce soit juste (comme à la togolaise). Elle verse dans des pots récupérés au marché. Les voisins goûtent et reviennent. Elle écoute leurs silences plus que leurs compliments.

En décembre, elle reconnaît les visages. Elle connaît les prénoms. Eux connaissent le sien. Ce n’est plus une vente. C’est un rendez-vous.
Le 31 décembre 2025, Sarah se tient devant l’arbre. Les papiers accrochés aux branches ont jauni. La pluie a effacé certaines encres. Mais les mots tiennent encore. Elle les décroche un à un. Elle ne sourit pas. Elle ne pleure pas. Elle range les papiers dans une boîte en métal. Puis elle en écrit d’autres. Peu. Précis. Elle les accroche. Elle arrose l’arbre. Et elle retourne travailler.

En janvier 2026, une cantine scolaire appelle. Cent pots par mois, livrés à date fixe. Ce n’est pas une victoire, c’est une responsabilité. Sarah comprend que le problème n’est plus de produire, mais de tenir parole. Elle loue un petit local de deux pièces à Cissin. Elle y installe ses outils. Et engage trois personnes. Elle leur apprend tout : comment griller, comment broyer, comment doser, comment emballer.

Sarah a une idée claire de ce qu’elle pourrait accomplir d’ici la fin de l’année : lancer des barres énergétiques -arachide, miel, sésame- qui seront vendues aux sportifs et aux étudiants. Acheter une machine à emballer sous vide. Une grande épicerie de la place veut également ses produits en rayon. Trois cents pots par semaine. Sarah a hésité une nuit entière. Puis elle a dit oui. Elle aura besoin d’engager deux autres personnes.
L’histoire de Sarah ne fait donc que commencer. Mais déjà elle nous apprend qu’il y a deux façons de vivre une année. La première : attendre le 31 décembre pour faire exploser des pétards et crier « Bonne année ! » La deuxième : arroser un arbre.

La plupart des gens choisissent la première. Ils comptent les années en feux d’artifice. Ils attendent minuit pour se sentir nouveaux. Ils font des promesses qu’ils oublient le 2 janvier. Ils demandent de l’argent de fête. Ils rient le premier janvier et pleurent le 2. Ils espèrent, mais ils ne plantent rien.

Sarah a choisi la deuxième façon. Elle a planté un arbre, puis elle l’a arrosé pendant trois cent soixante-cinq jours. Sans exception, même sous la pluie. Et voici ce qu’elle a appris : On se trompe souvent sur les rêves. On les imagine comme des étincelles alors qu’ils sont des semences. Planter et arroser, c’est accepter la lenteur. C’est travailler quand personne n’applaudit. C’est faire quelque chose de bon pour d’autres avant que cela ne profite à soi.

Un arbre n’est pas un projet égoïste. Il pense déjà à ceux qui viendront s’asseoir dessous. Et c’est peut-être la leçon la plus simple et la plus exigeante de toutes : ne pas attendre le dernier ou le premier jour de l’année pour changer, mais regarder ce qu’on fait entre les deux.
C’est pourquoi, le 21 août 2024, Sarah arrose son arbre sous la pluie. Pas parce que c’est logique. Pas parce que l’arbre en a besoin. Mais parce qu’elle en a besoin. Arroser l’arbre n’est pas une question de logique. C’est une question de discipline, de mémoire, d’identité.

Chaque matin, quand elle arrose cet arbre, elle se rappelle pourquoi elle l’a planté. Elle se rappelle les promesses qu’elle s’est faites. Elle se rappelle qui elle était le 31 décembre 2023. Elle se rappelle qui elle veut devenir. Et elle devient cette femme, goutte par goutte, jour après jour.

Sarah ne célèbre plus le 31 décembre. Elle célèbre le 2 janvier, quand le monde dort encore et qu’elle arrose son arbre. Le 15 mars, quand elle économise son premier billet. Le 23 novembre, quand elle emploie une associée de plus. Le 8 octobre, quand une mère lui dit : « Mon fils ne mange que ton beurre. » Elle célèbre tous les jours où elle a fait ce qu’elle avait promis. Tous les jours ordinaires qui construisent une vie extraordinaire. Tous les matins où elle s’est levée pour quelque chose de plus grand qu’elle. Tous les soirs où elle s’est couchée, épuisée mais vivante.

Parce qu’elle a compris quelque chose que la plupart des gens ne comprendront jamais : les années ne se comptent pas en feux d’artifice qui s’éteignent à minuit, ni en champagne qui pétille. Elles se comptent en promesses tenues dans le silence, en graines plantées dans le doute, en arbres arrosés sous la pluie. Elles se comptent en sueur, en patience, en discipline, en foi silencieuse.
Le monde célèbre les explosions. Les bâtisseurs célèbrent les racines.
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 Naya Sankoré 
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