
Fait divers : L’entrepreneure qui attire l’argent en pleurantEt si pleurer devenait un métier ? En Chine — comme dans bien d’autres coins du monde — des femmes appelées kusangpo sont payées pour crier la douleur des autres. Héritières d’un rituel ancestral, elles transforment les funérailles en théâtre sacré, où chaque larme empêche la honte d’un silence jugé impie. En 2010, j’ai vu l’une d’elles à l’œuvre. Une scène si poignante… qu’elle ne m’a plus jamais quittée. En Chine, les pleureuses professionnelles — appelées kusangpo, littéralement “dames des lamentations” — incarnent une tradition funéraire vieille de plusieurs siècles, héritée des rites confucéens. Leur rôle : canaliser le chagrin lié à la perte d’un être cher à travers cris et chants, tout en célébrant la mémoire du défunt. Dans certaines régions, des funérailles sans lamentations sont perçues comme une honte publique, signe d’ingratitude familiale. Pour éviter cette stigmatisation et cette humiliation, les proches du défunt font parfois appel à ces spécialistes du deuil. J’ai assisté à l’une de ces prestations en 2010, lors des obsèques d’une camarade de classe chinoise. Une scène qui, depuis, ne m’a jamais quittée. Elle émergea de la brume comme un secret ancien qui aurait enfin trouvé un corps. Non pas une apparition — une naissance lente, irréversible. Sa silhouette, gracile et tremblante, se détachait sur la toile grise du ciel tel un caractère d’encre de Chine échappé d’un manuscrit millénaire. Elle boitait légèrement, mais sa démarche avait quelque chose d’hypnotique, comme si elle suivait le rythme d’une mélodie silencieuse qu’elle seule pouvait entendre. Elle avançait, tasse fumante à la main. Une vieille tasse ébréchée. Dedans, du thé aux graines de malva — celui, disait-on, qui guérit les douleurs que les médecins n’osent pas nommer. Les douleurs qu’on pleure en silence, entre deux murs. Derrière elle s’ébranla ce que les habitants du quartier appelaient, avec un mélange d’ironie et d’affection, la « fanfare militaire ». Mais ne vous y trompez pas – ça n’avait aucun rapport avec la musique militaire officielle. C’était plutôt une procession d’âmes perdues, un orchestre de marginaux réunis par une seule chose : la musique comme exutoire. Ils n’étaient ni alignés, ni accordés. Leurs vêtements ? Des uniformes rapiécés de toutes les guerres. Une manche bleue cousue à une veste kaki. Des galons d’opérette sur des chemises qui sentaient la poussière des siècles. Certains portaient des casquettes si anciennes qu’on aurait dit des couronnes d’oubliés. Ils étaient là, entre quinze et vingt âmes – impossible d’en être sûr tant ils bougeaient constamment, se mélangeaient, se séparaient comme un banc de poissons multicolores. Le plus jeune devait avoir seize ans, ses yeux brillants de malice sous une casquette trop grande pour sa petite tête de cacahuète mal décortiquée. Le plus ancien ? Un visage sillonné comme une carte ancienne, portant son instrument comme on porte un enfant endormi qu’on craint de réveiller. Et puis… Il y avait Mamie Lee. Elle était une figure singulière impossible à dater. Soixante ans ? Peut-être plus. Mais le temps semblait flotter autour d’elle sans oser l’effleurer. Sa chevelure d’un noir surnaturel — visiblement teintée — encadrait un visage comme sculpté pour le théâtre : pommettes hautes, nez large, lèvres pleines et arquées. Mais ce furent ses yeux qui m’attrapèrent. Triangulaires, fendus comme ceux d’un félin. Ou d’une sorcière. Ou d’une voyante qui devine vos secrets avant même que vous ne les formuliez. Ces yeux-là ? Ils vous fixaient avec une intensité qui vous vidait l’esprit. Je me surpris à détourner le regard, puis à y revenir, fascinée et terrifiée à la fois. À huit heures précises, le monde changea. Mamie Lee se métamorphosa devant nos yeux, comme si un esprit ancien venait de prendre possession de son corps. Elle ne marchait plus, elle habitait un rôle. Elle ne parlait plus, elle devenait une voix. Elle ne bougeait plus, elle vibrait. Un seul regard d’elle, et la foule devint statue. Puis sa voix retentit… Ce n’était pas un chant, c’était une déchirure dans le tissu du monde. Un cri arraché aux entrailles de la terre, projeté vers le ciel, et qui passait en chacun de nous comme une onde de choc. Je sentis mes cheveux se hérisser sur ma nuque. Elle ne pleurait pas le défunt. Elle devenait son deuil. Elle n’imitait pas les membres de la famille du défunt — elle les incarnait maintenant, racontant la vie du défunt, non avec des mots génériques, mais avec des détails si intimes qu’on aurait cru qu’elle l’avait vécue elle-même : Et nous… Nous étions suspendus à ses larmes, cloués par une douleur qui n’était pas la nôtre — mais qui, par elle, devenait nôtre aussi. Chaque détail de la vie du défunt, minutieusement recueilli à l’avance, devenait entre ses mains une arme contre le silence. À mesure que les jeunes membres de la famille s’approchaient pour la payer, elle se transformait — devenant leur voix inaudible, incarnant leur chagrin trop lourd à porter. Quand ma camarade (petite fille du regretté) s’avança, quelque chose changea dans l’air. Mamie Lee s’immobilisa, comme si elle pesait dans ses mains invisibles le poids d’une vie partagée entre grand-mère et petite-fille. Elle resta ainsi, quelques secondes. Mais ces secondes ? Elles s’étirèrent comme du miel brûlant — lentes, épaisses, irrésistibles. Puis, son corps se mit à osciller, lentement. Comme une flamme hésitante. Ses épaules frémirent. Ses genoux fléchirent légèrement. La serviette blanche qu’elle tenait n’était plus un simple morceau de tissu — elle devenait un signal de détresse, un linceul, un drapeau de douleur fendant l’air. Sa voix se métamorphosa, devenant quelque chose d’ancien, de primitif, comme si les siècles eux-mêmes parlaient à travers elle : Les mots jaillirent. Bruts, râpeux, incontrôlés. Comme des pierres encore pleines de boue. Comme si elle les arrachait à son ventre. Chaque gâteau mis de côté en secret pour elle seule… Son dialecte dansait avec un mandarin maladroit, mais l’émotion, elle, parlait une langue universelle. Les mots se fracassaient contre le silence comme des vagues furieuses sur les rochers. Et moi, sans même comprendre comment, je sentis mes joues mouillées. Sa voix était un instrument aux mille cordes. Parfois, elle s’élevait d’un coup comme un aigle déchirant le cie, nous forçant à lever les yeux vers le ciel. L’instant d’après, elle n’était plus qu’un murmure, un secret partagé qui nous obligeait tous à nous pencher en avant, à retenir notre respiration pour ne pas perdre une syllabe. Dans cette pièce, ce soir-là, il n’y avait plus de spectateurs. Il n’y avait que des orphelins. Et dans cette voix, chacun retrouvait un fragment de ce qu’il avait perdu. Ou de ce qu’il n’avait jamais osé pleurer. Une heure et vingt minutes. Le temps s’était arrêté. J’observais, fascinée, comment elle tissait sa toile de souvenirs. Son génie résidait dans sa compréhension profonde de ce qui fait une vie : pas les grands moments, non, mais ces petits riens qui constituent l’essence de notre existence. La façon dont le défunt tapotait toujours deux fois sa tasse de thé avant de boire. Son habitude de fredonner doucement en lisant le journal. Ces minuscules gestes d’amour quotidien qui, une fois perdus, deviennent des poignards dans le cœur. Chaque détail était une goutte d’eau sur une braise, et nous étions tous en train de nous consumer. Après une pause qui nous laissa suspendus entre deux mondes, sa voix s’éleva à nouveau. “Vénérations et Bénédictions”, annonça-t-elle. Et ces mots qui semblaient porter le poids de mille années de tradition. “Que nos aînés vivent plus longtemps que les monts Zhongnan !” Sa voix résonna comme un appel ancestral, nous entraînant dans un dialogue qui transformait notre peine en une forme d’espoir. Oui. D’abord hésitantes, nos réponses prirent de l’assurance, comme un ruisseau devenant rivière. À chaque répétition, nos voix se renforçaient, se mêlaient, devenaient une seule vague d’espoir qui semblait capable de porter nos morts jusqu’aux étoiles. Puis vint l’ “Adieu éternel”. Ce n’était pas une fin, mais une transformation — comme si notre chagrin, sous ses mains expertes, s’était mué en quelque chose de précieux, un joyau fait de souvenirs et d’amour. Quand elle partit enfin, l’épuisement marquait ses traits, mais ses yeux brillaient d’une étrange satisfaction. Comme si en portant le poids du chagrin des autres, elle avait allégé le sien. Son pas, malgré la fatigue, semblait plus léger - comme si la gravité elle-même l’affectait moins après avoir dansé si longtemps avec la mort. Au banquet funéraire, je ne pouvais détacher mes yeux d’elle. Comment une inconnue pouvait-elle porter la douleur de toute une autre famille avec tant de grâce ? Deux semaines après cette ceremonie, je manœuvrai pour la rencontrer encore, attirée comme par un aimant vers cette femme qui savait danser avec la mort. Son sourire était fin comme une lame de lune. D’autres passagers se penchèrent vers nous, attirés par ce moment de calme après la tempête émotionnelle. C’est alors qu’elle laissa tomber ces mots, comme des pierres dans un puits profond : Elle plongea la main dans son sac, en sortit une carte de visite et me la tendit. Un geste simple, banal même. Pourtant, quelque chose dans son sourire me fit hésiter. La carte resta suspendue entre nous deux, comme un petit rectangle de destin. Quand je la pris enfin, ce fut du bout des doigts. Le papier glacé révéla son secret : la photo d’un cercueil réfrigéré, clinique et moderne. Et là, en lettres dorées qui semblaient me narguer sur le métal immaculé : « Pompes funèbres Mamie Lee, SARL ». Le contraste entre le “Mamie” presque affectueux et la froideur commerciale du ’SARL’ me fit frissonner. Ces lettres dorées luisaient doucement, comme un clin d’œil moqueur de la mort elle-même. Une entreprise funéraire ? Mamie Lee n’était donc pas qu’une simple pleureuse, une de ces femmes qu’on paie pour verser des larmes aux enterrements. Non, elle orchestrait la mort de bout en bout, du dernier souffle jusqu’à la dernière pelletée de terre. Et soudain, tous les détails étranges de cette matinée prenaient un sens nouveau, plus sombre. La fanfare, son thé mystérieux, son regard qui semblait voir au-delà du visible... Elle n’accompagnait pas seulement les morts — elle régnait sur leur dernier voyage. Avec une délicatesse professionnelle, Mamie Lee me présenta son catalogue sur son iPad. Les images défilaient sous ses doigts : des corbillards bien entretenus, des décorations traditionnelles, des arrangements floraux soignés. Autrefois, disait-on, le métier de pleureuse professionnelle (aux funérailles) était considéré comme honteux, une besogne à laquelle seules les gens dans le besoin le plus absolu consentaient. Mais Mamie Lee, elle, avait réussi à transformer ce métier millénaire en un service moderne, digne et accessible. ’Le forfait premium, à quarante mille yuans, comprend tous les détails pour honorer une vie’, expliqua-t-elle simplement. ’À trente mille, l’offre intermédiaire - celle que la famille de ma camarade a choisie pour leur regretté - couvre l’essentiel des besoins avec respect. Et entre dix et quinze mille, nous proposons une cérémonie plus modeste, mais toujours accomplie dans les règles de l’art.’ Sa voix était posée, ni trop douce ni trop détachée. Dans ses gestes précis, dans sa façon d’expliquer chaque service, on sentait des années d’expérience et cette capacité rare à transformer les moments les plus difficiles en instants de dignité. Dans le silence qui suivit, je sentis que nous étions au bord de quelque chose d’immense. Ses yeux brillaient d’une lueur particulière, celle des personnes qui ont vu trop de vies s’éteindre pour croire aux mensonges du quotidien. Et alors qu’elle commença à parler, je compris que j’allais entendre une histoire qui changerait ma façon de voir le monde... Ce soir-là, entre les plats funéraires fumants et les vapeurs acides du vin de riz, Madame Lee rompit le silence. Son histoire jaillit comme un fleuve longtemps contenu, brassant boue, douleur, et éclats de vérité. Elle parla comme on ouvre un tombeau.
Elle raconta la scène comme si elle y était encore. La vieille femme, les mains tremblantes, venue au petit matin pour vider le pot. Et là, dans l’eau souillée, elle vit deux petites mains… bleuies, mais vivantes, agrippées au bord du monde avec une force que personne n’avait vue venir. Des mains qui refusaient de lâcher.
Elle répéta les mots avec une précision chirurgicale. Comme une lame qu’on a trop de fois retournée dans une plaie. Mais puis… un sourire. Un vrai. Comme une éclaircie après cinquante jours de pluie.
Élevée par une grand-mère illettrée mais habitée d’une sagesse qui dépasse les livres, Lee Lianmei grandit. Pas droite, pas comme les autres. Mais debout, solide, boitante, peut-être — mais l’esprit vif comme un éclair. Puis vint 1979. L’année où tout bascula. Lee Lianmei avait dix-neuf ans. L’âge où l’on commence à croire que la vie nous appartient. Et c’est précisément là qu’elle la perdit. Sa grand-mère, le roc sur lequel reposait son monde, s’éteignit comme une flamme qu’on croyait éternelle. Et aux funérailles… ce ne fut pas une jeune fille qui pleura. C’était une tempête. Aujourd’hui, son entreprise emploie plus de cent personnes et génère dix fois plus que le salaire d’un médecin en Chine. Mais elle n’a jamais oublié d’où elle vient. Souvent, elle réduit ses tarifs pour les familles pauvres. Et chaque année, une bonne partie de ses revenus s’envolent vers des handicapés ou ceux qui, comme elle autrefois, ont besoin d’un miracle. Lee Lianmei n’avait pas seulement modernisé une tradition. Elle avait fait bien plus. Elle avait pris sa propre tragédie à bras-le-corps, et l’avait façonnée en offrande. Elle avait transformé ses larmes en langage universel, ses blessures en métier, et sa solitude en présence pour les autres. 👉 Écrivez-moi à : nayasankore@gmail.com Vos réactions (2) |