
Négociations avec les terroristes : « Toutes les tentatives pour sécuriser un pays sont à prendre », Dr Jacob YarabatioulaLEFASO.NET
dimanche 16 février 2020.Sociologue, enseignant-chercheur à l’Université Joseph-Ki-Zerbo, Dr Jacob Yarabatioula est auteur de plusieurs livres. Il est, entre autres, co-auteur d’un rapport national sur « La montée de l’insécurité transfrontalière : Ce que disent 800 Sahéliens ». Un document réalisé dans le cadre de l’étude des perceptions des facteurs d’insécurité et d’extrémisme violent dans les régions frontalières du Sahel. L’homme fait preuve d’une rigueur dans ses analyses sur la situation sécuritaire au Burkina et dans la sous-région. Dans cet entretien qu’il nous a accordé par le truchement d’Internet, il est question du changement de stratégies des terroristes, de l’opportunité d’une éventuelle négociation avec eux et du recrutement des volontaires pour la défense de la patrie. Lefaso.net : La situation sécuritaire est de plus en plus préoccupante au Burkina Faso avec les populations civiles qui sont prises à partie par les groupes terroristes. Qu’est-ce qui, selon vous, pourrait expliquer cette nouvelle donne, quand on sait qu’au début, ce sont les forces de défense et de sécurité qui étaient surtout harcelées ? Dr Jacob Yarabatioula : Je reconnais avec vous que la situation sécuritaire s’est fortement détériorée avec, en plus, une crise humanitaire préoccupante. Je ne suis pas cependant sûr que les raisons ou les causes aient fondamentalement évolué. La volonté de déstabiliser le Burkina Faso, donc la dimension politique, est encore un objectif des Groupes armées terroristes (GAT). La volonté de contrôler des territoires entiers et d’en faire des couloirs de trafics de tous genres, voire de contrebandes, donc la dimension économique, reste un objectif entier. Et enfin l’idéologie, donc la volonté religieuse et sociale, n’est pas un appétit encore assouvi. Seulement les méthodes changent ou évoluent en fonction des contextes et des opportunités. Depuis que les Forces de défense et de sécurité (FDS) ont acquis des techniques et des réflexes salutaires et depuis que certains territoires ont été vidés de leurs postes de police, de gendarmerie ou même de douane et Eaux et forêts, que reste-t-il en face pour les GAT sinon que les populations résolues à rester et à vivre sur leurs terres ? C’est donc un bout d’explication de la situation actuelle à partir des faits. L’autre explication renvoie simplement à la bêtise humaine qui pousse à tuer et à égorger le maximum de personnes pour parvenir à des fins inavouées. Les GAT s’en sont pris aux femmes et aux enfants tout récemment, vous voyez dans ces tueries quelque chose de cohérent, de logique ? La soif de tuer est grande et elle est guidée par la drogue et les rituels de lavage de cerveau par les gourous de ces assaillants. Sous l’effet de la drogue et poussés par une certaine idéologie, tuer devient un acte banal pour « ces gens » ; ils ne décident pas selon nos logiques à nous ; nous qui avons encore des valeurs sociales et humaines en partage et respectons les règles de la société. C’est quand même bien de relever qu’au début de la crise, les assaillants n’ont pas caché leur volonté de tuer n’importe qui. Ils ont juste été malins et méthodiques. Ils ont dupé des populations avec des mises en scène spectaculaires, sachant que c’est une question de temps. Ils pouvaient arriver dans une localité et épargner les populations dans les exactions commises et faire entendre publiquement que ce n’est pas les populations laborieuses qui constituent leur problème mais les représentants de l’Etat qui soutiennent la France. On a donc assisté à des enlèvements et à des assassinats ciblés. Dans la même logique, ils ont plusieurs fois arrêté des cars transportant des passagers avant de s’excuser auprès des occupants du car en ces termes : « Excusez ! Ce n’est pas vous qu’on cherche mais les imbéciles du président ». Il y a autant d’exemples qui confirment la ruse qui les caractérise et qui, aujourd’hui, se révèle au grand jour avec les attaques ciblant les mêmes civils, épargnés hier. Il faut retenir qu’il n’y a pas de logique et de principe de guerre chez les groupes armés terroristes. Ils tuent quand et qui ils veulent, poussés par les forces du mal, soutenus par la drogue et d’autres stupéfiants et motivés par un idéal obscur. Parmi les pays du G5 Sahel, le Burkina et le Niger payent particulièrement un plus lourd tribut ces derniers mois. Y aurait-il une particularité qui rend ces deux pays plus vulnérables que le Tchad, la Mauritanie, ou même le Mali où les attaques ont baissé ? Il est difficile d’apprécier la situation actuelle au Niger et au Burkina Faso. Vous savez qu’avant, c’était le Burkina Faso et le Mali qui étaient acculés par les GAT, et le Niger était un peu tranquille. Le Niger est l’exemple-type de la nature de cette guerre : l’incertitude. Personne ou aucun Etat ne doit croire qu’il a gagné définitivement la guerre ni la confiance des adversaires d’hier et dormir sur ses lauriers. Quelle que soit la qualité des négociations et des accords officiels et souterrains, il faut travailler sur la durée pour stabiliser la paix. La Mauritanie a pu maîtriser le phénomène mais Dieu seul sait les énormes efforts et les moyens consentis au quotidien par ce pays pour le maintien de la paix et la sécurisation de sa longue frontière avec le Sénégal et le Mali. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger sont à mon avis dans la même tourmente, il n’y en a pas un seul qui respire la quiétude parfaite. Même les temps d’accalmie dans l’un ou l’autre pays sont, dans ce contexte, plus difficiles à supporter par les FDS en particulier. Dioncounda Traoré, haut-représentant du chef de l’Etat malien, a récemment annoncé avoir envoyé des émissaires auprès de Iyad Ag Ghaly, chef du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, et d’Amadou Koufa, chef de la katiba du Macina, pour trouver une issue à la crise que traverse le pays depuis 2012. Votre commentaire sur une telle approche… A priori, toutes les tentatives pour sécuriser un pays sont à prendre. Car il vaut mieux tenter des choses pour parvenir à la paix que de ne rien faire du tout. La négociation avec les GAT est un gros souci pour les gouvernants car cela sonne comme un aveu d’impuissance. Mais quand on regarde de près la nature de la crise et les pertes en vies humaines et en matériel, on est en droit d’essayer des solutions souvent extrêmes et contre certains de nos principes de gestion de la nation. Mais rassurez-vous, en plus de sécuriser leurs frontières, de roder leur système de renseignement, de former leurs militaires, d’acquérir du matériel militaire sophistiqué, les Etats ou les chefs d’Etat essaient aussi bien d’autres pistes insoupçonnées. Il n’y a pas, à mon avis, un chef d’Etat ou un gouvernement qui n’essaye pas ou qui n’a pas essayé d’explorer cette piste, celle de la négociation. Contrairement au Mali qui semble avoir identifié ses ennemis, le Burkina est dans une situation où la plupart des attaques ne sont pas revendiquées. Peut-on envisager des discussions avec un ennemi qui n’a pas de visage ? Il est difficile d’entamer des discussions sans savoir qu’est-ce que le camp adverse revendique et qui est le leader avec lequel on peut discuter en toute responsabilité. Pour le cas du Burkina Faso, il faut partir de l’hypothèse que nous partageons le même ou les mêmes ennemis que le Mali et le Niger, même s’il faut prendre cette hypothèse avec précaution. Le cas du Burkina a évolué avec le temps et on ne sait plus très bien s’il faut parler d’ennemis du pays ou partir du principe que l’ennemi de mon ami ou voisin - donc le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans et le Front de libération du Macina - est mon ennemi. Le Burkina Faso, qui servait de base arrière dans les années 2012, est subitement devenu l’objet d’attaques directes de ces groupes terroristes. Dès lors, on a vu des groupes endogènes se constituer et commettre des atrocités dans les villages et communes du nord et l’est du pays. Donc à mon avis, s’il faut négocier, c’est de la faire autant avec les groupes endogènes qu’avec les groupes exogènes. Si l’on franchit cet obstacle d’identification de l’ennemi-interlocuteur, il restera à comprendre ou à connaître les points de revendication. Et ce point n’est pas du tout aisé à traiter. Quand on va à la table des négociations, il faut être prêt à faire des concessions. Dans le cas de nos pays, qu’est-ce qui peut être concédé aux groupes armés ? Je disais que c’est le point qui aura de la peine dans une démarche de négociation avec les groupes terroristes. Par exemple, sur les questions de cession de territoires, aucun Etat ne cédera un mètre carré de son territoire à un GAT. Sur les questions de partage des richesses ou des ressources naturelles, il peut y avoir des mécanismes qui permettent des investissements majeurs ; mais encore là, aucun Etat ne laissera le contrôle des richesses nationales entre les mains d’un groupe pour en assurer la gestion. Sur la question d’un modèle politique basé sur une religion, pour ne pas dire la charia, aucune République démocratique et laïque ne l’acceptera. Au fond, aucun point classique de discussion ne pourrait faire l’objet de consensus. Je ne sais pas quel compromis on peut trouver dans le cas du Burkina Faso avec les groupes armés terroristes. La seule démarche qui me semble envisageable, c’est une démarche politique de la question. Quand on considère que les terroristes abattus souvent par nos FDS ne sont pas les têtes pensantes mais qu’il y a toute une équipe de leaders derrière, dont les racines sont très loin d’ici, la solution politique portée par les Etats mais aussi par les organisations régionales et internationales pourrait donner des fruits. Elle va consister entre autres en la maîtrise de la circulation des armes et munitions de guerre, en la mutualisation du renseignement et bien d’autres. Un mot sur le recrutement des volontaires pour la défense de la patrie initié par l’Etat burkinabè pour lutter contre l’hydre terroriste… C’est une solution parmi beaucoup d’autres mais qui a le mérite d’être lancée par le chef de l’Etat lui-même et qui relève de la mobilisation populaire, voire du patriotisme. C’est une solution, je l’ai dit, donc le début de quelque chose ; mais peut-être le début d’un problème, je n’en sais rien ! Ce qui est sûr, l’efficacité de cette solution dépendra du degré d’appropriation de l’initiative par les acteurs et des moyens pour la mise en œuvre. La gestion de ce volontariat pour la défense de la patrie, quoique bien encadrée par la loi, devrait faire l’objet de vigilance sur d’éventuelles dérives et de courage quand il s’agira un jour d’y mettre fin. Interview réalisée par Tiga Cheick Sawadogo Vos réactions (11) |