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El hadj Moctar Salouka : L’autodidacte qui a révolutionné la santé au Burkina

jeudi 23 juin 2016.

 

Il est le prototype de cette ancienne génération de Voltaïques : culte du travail bien fait, amour démesuré pour son pays, le tout en toute discrétion, loin des honneurs. El Hadj Moctar Salouka, 77 ans, fait office de pionnier dans la santé privée au Burkina. En 1982, alors chef du service réanimation du Centre hospitalier universitaire Sanou Souro de Bobo-Dioulasso, il démissionne pour créer la première clinique de Sya. Une folie pour ses détracteurs. Un défi de plus que Moctar Salouka, s’emploiera à relever, lui qui a été renvoyé de la classe de 6ème pour des résultats insuffisants en latin, s’est formé en autodidacte. Rencontre.

Lefaso.net : Présentez-vous à nos lecteurs ?

Je suis El hadj Moctar Salouka, 77 ans, infirmier d’Etat spécialisé en anesthésiologie. Dans mon cabinet, je ne fais cependant pas l’anesthésie mais plutôt la médecine générale.

Et c’est depuis quand vous avez ouvert ce cabinet ?

Le cabinet est ouvert depuis 1982. C’est d’ailleurs le premier cabinet de soins à Bobo-Dioulasso. Je l’ai ouvert au moment même où les textes n’étaient pas encore établis.

El Hadj Salouka a quel parcours scolaire ?

(Rires). J’ai le parcours scolaire de l’ancien temps. En tout cas, ce n’est pas le cursus actuel-là. Alors j’ai fait l’école primaire jusqu’au Certificat d’études primaires que j’ai obtenu avec l’entrée en 6ème en 1955. Malheureusement je n’ai pas pu continuer parce qu’il y avait un professeur de Latin qui n’a pas voulu de moi dans sa classe. Il disait que j’étais faible dans sa matière.

C’était à l’époque des colons. Et on n’a fait que me renvoyer parce que je n’avais pas de bonnes notes dans cette matière. Pourtant on pouvait juste me faire changer de classe- du classique en moderne- puisqu’il y avait cette possibilité, afin que je puisse continuer mes études. Mais non ! On m’a tout simplement renvoyé en 6ème.

Vous teniez pourtant à vos études ?

J’étais très fâché. En quittant la classe, j’ai dit à mes camarades que, certes, je les quittais, mais qu’ils sachent que nous serions toujours au même niveau. C’était le début de l’autoformation pour moi. J’ai ainsi fait mes études tout seul. Un directeur d’une école m’a beaucoup aidé avec des livres qu’il faisait venir de Paris. En tout cas, en culture générale, j’étais au point, sauf dans les matières spécialisées. J’ai maintenu le cap pendant 2 ans – 1956- 1958.

Comment êtes-vous arrivé aux fonctions d’infirmier ?

En culture générale, j’étais assez avancé. Avec ma formation d’autodidacte, il fallait trouver une profession et moi je voulais travailler dans l’Administration générale. À Boromo où j’étais, le commandant de cercle m’avait sollicité pour m’occuper de l’État civil. J’étais donc commis à l’établissement des actes de naissance, de mariage, etc., car je tapais très bien à la machine. J’y ai fait trois mois en remplacement d’un commis parti en congé. Le commandant était très content de mon travail et voulait me garder mais il n’y avait pas de poste pour moi. Il fallait partir après les congés du titulaire. Et comme je tenais à l’Administration, je suis allé faire le concours des commis expéditionnaires (Ndlr : agents de bureau). Mais je n’avais que 16 ans et l’on ne pouvait entrer dans la Fonction publique à cet âge- là.

J’envoie quand même mon dossier qui a été refusé à cause de l’âge justement. Il me restait deux concours : infirmier de santé animale et humaine. Je détestais la santé humaine. J’envoie mon dossier pour le concours de la santé animale. Malheureusement c’était déjà clos. Il ne me restait que la santé humaine. Je n’avais plus le choix. J’ai déposé le dossier et je suis allé à Bobo. C’était en 1958. En octobre de cette année, j’ai été admis au concours. Je rejoins Ouagadougou pour la formation pendant deux ans et je suis sorti major de la promotion.

J’ai été reçu et félicité par le Ministre de la Santé à l’époque. Il m’a laissé le choix de mon poste. Mais je ne voulais ni Bobo, ni Ouaga. Je voulais juste servir la Haute-Volta. J’ai été donc affecté à Seguenega dans un petit village à Béma. J’étais le chef de poste en 1960 jusqu’à 1963, l’année à laquelle je reçois une lettre de Dakar d’un de mes promotionnaires qui s’étonnait de me voir toujours dans un village. Lui était à l’école des infirmiers d’État à Dakar. Il me disait que j’étais major et que tout le monde cherche à évoluer dans son domaine. Et d’ajouter qu’il sortira bientôt infirmier d’État formé à Dakar au Sénégal. L’année suivante j’ai déposé mon dossier. Mais il fallait soit avoir le BEPC ou le BAC, diplômes que je n’avais pas. Avec mon expérience dans la santé, une dérogation a été faite. Mais personne n’y croyait. Un des supérieurs a fini par me demander quel niveau j’avais. J’ai répondu que j’avais un niveau CEP. Nous étions 16 candidats voltaïques et j’ai été 8ème au concours d’entrée de l’école. À Dakar j’ai réussi à l’examen probatoire. L’école des infirmiers d’État était une grande école internationale dont le siège était à Paris. À la fin de la formation, je tenais le drapeau de la Haute-Volta comme major en 1965. Sur 61 admis, j’étais le major de la promotion. À l’époque il n’y avait pas de médecins comme aujourd’hui et c’est nous qui faisions office de médecins. Je suis revenu au pays pour être affecté à Gourcy, puis à Yako et à Tenkodogo.

Je suis plus tard revenu à l’école Jamot à Bobo-Dioulasso pour une année de formation. Ensuite j’ai servi à Sidéradougou, Niangoloko avant de revenir en 1970 à Bobo-Dioulasso d’où je ne suis plus reparti. Sauf que j’ai quitté en 1974 pour une formation d’anesthésie à Nice en France.

Justement vous aviez cette possibilité de rester en France à Nice où vous aviez des propositions alléchantes d’embauche. Pourquoi vous avez décidé de revenir en Haute-Volta ?

Quand j’ai fini la formation j’ai émis le vœu auprès de l’État voltaïque pour rester encore six mois pour la pratique. Pendant ces six mois, j’ai postulé à un poste dans une clinique chirurgicale de très haut niveau qui faisait des interventions sur le cœur. J’y ai donc été recruté comme réanimateur. J’étais devenu travailleur français. J’ai voulu respecter les six mois, non pas pour respecter mais il y avait les charges familiales.
J’étais le seul fils de ma mère qui avait à l’époque 80 ans. Je pouvais bien lui envoyer tout, mais elle me manquait beaucoup. J’ai demandé à rentrer au pays, mais le responsable de la clinique ne voulait pas. Il comptait beaucoup sur moi. Il a promis de m’aider à faire venir toute la famille. Le seul souci était la maman qui avait 80 ans. Elle ne pouvait supporter le froid de la France. J’ai formé un jeune pendant trois mois pour me remplacer. Je suis revenu à Bobo en 1977. Et c’est en 1987 que ma maman est décédée, soit dix ans après.

Pourquoi le choix de Bobo ?

D’abord la famille s’y trouvait et j’ai finalement été affecté dans cette ville. J’étais donc le chef de service réanimation au CHUSS (Centre hospitalier universitaire Souro Sanou, ndlr). Mais entre temps, le travail ne me convenait plus. J’ai tenté de révolutionner les pratiques mais en vain. J’ai donc demandé une disponibilité de deux ans sans solde. Pour ouvrir le cabinet de soins infirmiers.

Comment ont été les débuts ?

Mes camarades se sont bien moqués de moi au début. De plus, l’esprit privé n’était pas encore entré dans les mœurs. Le premier jour, j’ai eu une seule patiente avec une recette de 200 francs CFA. Mais avant un mois, j’ai eu mon salaire de la fonction publique.

Vos enfants notamment Boureima, Nourou-Dhine, Sid-Lamine ont tous embrassé le métier de journaliste. Etait-ce votre choix ?

Chacun était libre du choix de sa profession. J’aurais plutôt aimé qu’un d’eux emboîte mes pas dans la santé. Mais tous ont détesté ce métier. Ils l’ont détesté parce que maman et papa sont tous de la santé. Ils voyaient un peu les difficultés de ce métier. Ils sont au nombre de 11 garçons et 6 filles et aucun d’eux n’a voulu être de la santé.

Avez-vous tenté de faire la politique ?

Oui. Mais j’ai abandonné par la suite. En effet avant d’aller à Dakar, j’étais du RDA (Rassemblement démocratique africain, ndlr). J’ai vraiment milité. À mon retour, j’ai trouvé que rien ne bougeait dans le parti. C’était plus que du suivisme. Alors je suis allé dans le MLN (Mouvement de Libération Nationale) de Ki-Zerbo qui rassemblait les intellectuels. Mais la masse ne nous comprenait pas. Les gens préféraient de la nourriture que les idées. J’ai dû plus tard quitter le parti qui prenait une autre tournure. L’idéal n’était plus suivi.

Ça ne vous a pas intéressé le parti au pouvoir ?

Non. Pas du tout. Je vote mais je ne fais plus de politique.

Qu’est-ce que vous regrettez de ne pas pouvoir faire ?

Je pense pouvoir beaucoup contribuer au plan professionnel. J’ai été un pur syndicaliste. J’étais le SG du Syncha. Nous avons beaucoup lutté pour faire changer les choses. J’ai aussi tenu à réorganiser le bloc opératoire de l’hôpital de Bobo. On n’avait même pas de bons produits pour opérer les patients. Et c’est aussi moi qui ai institué la blouse verte dans le bloc opératoire. Je crois que je ne regrette pas du tout de ne pas pouvoir faire quelque chose.

Votre plus grande satisfaction ?

D’avoir formé beaucoup de jeunes et d’avoir contribué au développement de la santé.

Vous qui êtes resté depuis des années à Bobo-Dioulasso, comment trouvez-vous cette ville d’ hier à aujourd’hui ?

J’ai vu le développement de Bobo comme je vois son déclin. Au moment où je venais ici en 1958, c’était une ville bien vivante. Tous convergeaient vers cette ville. Bobo a reculé. Bobo n’est plus Bobo. Je connais la ville depuis 1957, mais j’avoue que ça grince.

Comment voyez-vous l’avenir de cette cité ?

La ville de Bobo peut changer de plus belle si les populations prennent conscience. Il faut l’étendre à l’ensemble du pays. Si chacun prend conscience de son devoir civique, tout sera résolu. Ce n’est pas Bobo seulement, c’est tout le pays. Il faut que le civisme revienne.

Avez-vous été décoré ?

Non, pas du tout. Je n’ai même pas eu d’avancement malgré les multiples formations de requalifications. On me méconnait, tout simplement. Ça fait plus de 30 ans que j’ai mon cabinet. Si je ne travaillais pas bien, ça aurait été fermé.

Entretien réalisé par Bassératou KINDO
Lefaso.net



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