
De la difficile question des forces armées nationalesPoint de vue
jeudi 5 juin 2014.Qui parle de forces armées parle de force brutale et l’esprit invoque des armes qui déchiquettent les chairs, cassent les os, répandent les sangs. Les lacrymogènes qui font couler des larmes, avant que les balles perforent le sein. Mais, l’armée de la nation c’est quelque chose de plus élevé que cela. Car c’est là la violence légitime que se réservent les États. A bien considérer ce qui se passe chez nos voisins maliens, l’armée est une question qu’il faut examiner avec la plus grande attention. Toutefois, dans la situation de clair-obscur dans laquelle nous voilà rendus, il se murmure que seul l’inconscient s’y risque. Et que tremper la plume dans cette sorte d’encre, c’est œuvre d’une tête brûlée choisissant vraiment de l’être. Mais, quand arrive sur la table une question fondamentale, il faut sans perdre de temps, sans hésitation, sans atermoiement, et sans ondoiement, se porter au cœur du problème. Pour paraphraser l’illustre Victor Hugo, je commence la discussion en disant ceci : chers frères et chères sœurs, « personne ne se méprendra sur le sens de mes propos par ma faute ». Tâchons une fois encore de clarifier dans nos esprits ce qui peut sembler brumeux. Les aveugles volontaires parleront encore d’un style « infantile ». Le diable se cache dans les détails. Ainsi donc, il serait puéril, c’est-à-dire blâmable, c’est-à-dire futile, c’est-à-dire risible, c’est-à-dire insignifiant, et finalement de peu d’intérêt, de dire les choses par le langage du citoyen ordinaire ! Essayer par la seule force de l’esprit d’être accessible dans ses affirmations serait en dernier ressort une grande faute ! Et pourtant... Et pourtant ! Car trembler toutes les secondes, frémir à chaque bruit que l’oreille peine à décoder, se barricader le soir venu et regarder à deux fois avant de sortir au petit matin, arrondir le pas devant une tenue kaki, le pied faussement nonchalant, le geste onctueux et la voix flatteuse, ne rien tenter, ne rien oser, se restreindre et freiner ses intentions, suspecter frère, mère et épouse, soupçonner tout le monde et chacun, citoyen servile et concitoyen compréhensif à tout moment, femme et homme négociant le vil sursis, convenez avec moi, véritablement et durablement, ce n’est pas vivre. Car vivre, c’est se survivre, c’est-à-dire se prolonger dans sa progéniture. Voir demain dans le vagissement du nourrisson qui énerve, consolider l’avenir dans le rejeton qui regimbe et irrite. On ne peut vivre notre temps, plus celui de nos enfants, plus celui de nos petits-enfants, plus, plus, et encore plus... Le notre suffit ! Pas toujours le même homme Afin de ne pas faire porter le képi à un seul homme, on va résumer. Le lecteur verra bien que le régime actuel est le continuateur d’un penchant amorcé un certain 3 janvier 1966. On a eu la première république jusqu’en 1966, le MNR en 1966, du 14 juin 1970 au 8 février 1974 la deuxième république, puis GRN jusqu’en 1977, du 27 novembre 1977 au 25 novembre 1980 la troisième république, de 1980 à 1982 le CMRPN, en 1982 le CSP, en 1983 le CNR, en 1987 la Rectification, et en 1991 la quatrième république. S’il y a des erreurs ou des omissions dans cette énumération, le lecteur voudra bien me pardonner. On ne peut pas penser à tout. Toutefois, en comptant bien, on obtient un civil de 1960 à 1966, et des militaires de 1966 à nos jours. Les intermèdes de la deuxième et la troisième république ne doivent pas faire illusion : à chacun de ces épisodes, c’est un militaire qui est resté président. De même pour la quatrième république que nous vivons. L’Histoire ne fait pas de cadeau. L’actualité non plus. Aujourd’hui Et, pour rester dans la figure qui nous occupe, interrogeons la constitution du 2 juin 1991, version 2012 L’Article 10 dit ce qui suit : L’Article 52. L’Article 59. Et enfin, l’Article 173. Un laconisme suspect Le lecteur est invité à relire notre constitution. Il ne trouvera que quatre articles relevant de l’armée. Il faut se forcer même un peu pour ranger dans cette catégorie l’article 173. Ainsi donc, la structure portant l’armure nationale, le squelette secret de l’armature institutionnelle de notre cher pays sont juste mentionnés au détour d’une phrase. Des sujets lourds et brûlants à peine effleurés ! Que peut donc cacher une telle sobriété ? Dieu a donné la parole à l’homme pour exposer sa pensée. L’humain utilise cette faculté pour masquer ce que contient son cœur. En effet, il nous est aisé de mentir par des inventions. Ou si on veut, par des racontars. On peut également mentir par omission, c’est-à-dire en choisissant volontairement de taire ce qui crève les yeux. Pour le cas qui nous occupe, il s’agit de ne surtout pas parler de la puissance souterraine de l’armée au sommet de l’État. Pourtant, nul n’est dupe. On la voit partout aux commandes. La République Dans l’existence, il faut choisir. Nous avons hérité ce pays forgé par le colonialiste. L’alternative était nette. Soit nous entrions ensemble en République, soit chacun retournait se faire gouverner par son roi dans son groupe ethnique. Nous avons choisi de garder ce pays parce que nous avons appris à l’aimer. Nous avons appris à mémoriser le contour de ses frontières. Sur une carte muette, nous sommes capables de placer sans faute les cités, les routes et les fleuves. Ce morceau de terre est devenu notre bien commun. On a aimé la Haute-Volta, et on aime autant le Burkina Faso. Et nous avons décidé que c’était une République. Il se trouve qu’on ne peut gouverner l’État moderne autrement que dans une démocratie régie par les lois de la République. Et la République dit que l’Armée est nationale, en ce sens qu’elle ne saurait être une milice. Pour dire les choses simplement, l’Armée nationale ne peut pas soutenir une fraction de la population au détriment d’une autre fraction. C’est en vertu de ce principe que le citoyen fait aveuglément confiance à l’Armée. Au service de tous, parce que nécessairement neutre. Héroïquement impartiale.Et c’est cela qui fait la grandeur du militaire. Une fille ou un fils qui met sa patrie au-dessus de sa propre personne. Pensez donc ! Il n’hésite pas à mettre sa vie en péril pour protéger les autres. Il fait rempart de son corps pour sauver des inconnus. Il ne fait pas de distinction. Il défend tout le monde. Même ceux qui le critiquent. Ce qui en fait un homme d’honneur. Si nous pouvons tous faire le malin et jouer au faux dur, c’est parce que quelqu’un patrouille dehors pour assurer notre sécurité. Tous ceux qui se proclament pacifiste ou antimilitariste le font à l’abri de forces armées puissantes. Cela dit, une société fonctionne parce que chacun accepte plus ou moins de jouer son rôle. Un corps social aussi déterminant que les forces armées nationales a une place spécifique assignée dans l’ordre social. Et c’est tout à la fois une précaution du législateur et aujourd’hui un problème pour le citoyen. Relever nos âmes C’est le Créateur qui a voulu les choses par deux. L’eau et le feu. En haut et en bas. Le sec et le mouillé. Si vous arrivez dans un pays où un individu ou bien un groupe d’individus a pu détourner l’Armée à son seul profit, au détriment de la grande masse, vous pouvez être certain que là, ne vit pas la démocratie. Les USA sont présumés avoir l’Armée la plus puissante du monde. Mais le fonctionnement démocratique, qui impose à chacun le respect des institutions, fait que les généraux obéissent à l’équipe de Barack Obama. De même pour tous les pays démocratiques, ou même passablement démocratiques. A cette aune, il suffit de regarder sur la carte de l’Afrique et vous verrez que c’est un baromètre fiable. Là, il est nécessaire que tous se comprennent. Un militaire est un fils de la nation, un citoyen comme les autres. Avec les mêmes droits et les mêmes devoirs que tout un chacun. Et rien n’interdit à un militaire d’être président, si l’électeur le veut. Les exemples ne manquent pas. Eiseinhower est un grand Général qui a été président des Etats-Unis. De Gaulle a présidé la France à plusieurs reprises. Mais chaque situation comporte des contraintes. Un chef de troupe qui devient président cesse d’être le patron d’un corps de métier pour se préoccuper du bien-être de tout le monde. L’humain est ce qu’il est. Si on ne dépouille pas un tel homme de ces prérogatives guerrières, la tentation est grande de vouloir mettre tout le monde au garde-à-vous. C’est une question de simple bon sens. Si vous voulez laisser vos enfants jouer avec un chien féroce, il faut mettre la muselière à l’animal. Comme tout agent de l’Etat, notre homme peut prendre une disponibilité. Mais s’il continue à dormir dans une caserne et à avoir la haute main sur les forces armées, le jeu est biaisé. Ce n’est pas sans raison que le rapport du Collège des Sages a recommandé en son temps le recasernement du Conseil. Les juristes pourront dire la chose avec certainement plus de précision que je ne le puis. Toutefois, l’esprit général de la chose est exprimé. Quelqu’un parmi les grands savants a pu écrire que « le cosmos commence au ras des fesses ». Pour dire que les petites choses commandent les grandes choses. Pour nous porter à la hauteur des enjeux, il nous faut relever nos âmes. Car que valent des esprits agenouillés ? Qu’attendre de la part de consciences constamment et profondément troublées ? Que peuvent donner des intelligences aliénées ? Relever nos âmes revient à respecter nos institutions. Et ça commence au niveau du citoyen. Tous, autant que nous sommes, nous devons apprendre à respecter ce qui ne nous appartient pas, le bien d’autrui comme le bien commun. Le petit comptable qui lorgne dans la caisse, le conseiller municipal n’hésitant pas à vendre des parcelles, aussi bien que la belle dame qui accepte des cadeaux gagnés à l’horizontale, et en sachant bien qu’ils proviennent d’une prévarication. Regardons autour de nous. La plupart des pays qui nous entourent ont réglé leurs problèmes d’alternance politique. Du même coup, ils ont réglé, d’une manière ou d’une autre, la question de la place des forces armées nationales. L’un ne va pas sans l’autre. Il ne s’agit pas de pointer le doigt sur tel ou tel frère, du fait du rang qu’ils occupent. Rappelons que le bref historique tracé précédemment permet de ne pas toujours faire porter le képi au même homme. Toutefois, il faut dire ce qu’est notre réalité nationale. Les armes du peuple sur la tempe du peuple Qui ne voit aujourd’hui que cette omniprésence et cette omnipotence de l’armée dans la vie politique nationale constituent la plus sérieuse hypothèque sur notre devenir commun ? Parce que dans une vraie démocratie, l’armée est subordonnée au pouvoir politique. Parce que dans une vraie République, le rôle de l’armée c’est seulement et uniquement la défense nationale. Mais que voit-on ? Chez nous, c’est la société toute entière qui est subordonnée à l’Armée. Quel Burkinabè peut soutenir valablement qu’il ne tremble pas, et qu’il évite soigneusement de laisser son esprit vagabonder aussi imprudemment ? Pourquoi donc sommes-nous condamnés à être tenus en respect par nos propres enfants que nous avons donnés à la troupe ? Pour quelles raisons acceptons-nous d’être les otages consentants de soldats payés, équipés, logés et soignés avec nos deniers ? Les armes du peuple sur la tempe du peuple. Cela relève du non-dit. Un impensé puissant et omniprésent. Tout le monde le voit, et chacun s’applique à regarder ailleurs. Il y a une seule réponse à ces questions humiliantes : la terreur qu’on a instillée scientifiquement et stratégiquement dans nos cranes. Ainsi fait, nous nous matons nous-mêmes. Chacun sait instinctivement qu’il faut « se chercher », c’est-à-dire « faire attention ». Mais, peut-on se dire réellement citoyen libre quand on a appris à contenir ses réflexions dans un périmètre plus sûr, à mutiler ses propres actions pour s’en tenir à des zones moins agitées ? On voit que la question est d’importance. Et qu’il va falloir l’aborder franchement. C’est là un passage obligé. Ruser avec la vie De vrais amis et de belles âmes se disant bien intentionnées ont déconseillé fortement de faire un article sur la question de l’armée. Et si d’aventure on n’a pas pu s’en empêcher, il convient de garder l’écrit serré dans un tiroir hermétiquement clos. « Personne ne te suivra et il n’y a que des coups à prendre ». C’est vrai, puisque c’est dit en détournant le regard. C’est forcément vrai, puisque c’est dit avec sérieux, le front bas et la respiration courte. C’est obligatoirement vrai, puisque c’est dit en évitant de froisser cet ami journaliste, imbécile qui, décidément ne comprend rien à rien et ne sait pas où ne pas mettre les pieds. « Tu ne comptes pas rentrer au pays, ou quoi ? ». On a à la fois tout dit, et pas assez. Toutefois, puisque nous persistons à ne pas comprendre les conseils amis, interrogeons cette affirmation. S’il « y a des coups à prendre », on entre de plain-pied dans le problème central. Car pourquoi donc y aurait-il « des coups à prendre » pour un citoyen qui discute librement des affaires de son pays ? Comment peut-on affirmer ce genre de choses avec une tranquille assurance ? C’est bien parce que chacun est nourri par l’expérience. Et corollairement, il faut laisser la tâche à d’autres. Donc, si on a bien compris, tout le monde déplore le silence des intellectuels, mais personne ne veut voir « son » intellectuel s’exposer. Ce genre d’attitude est somme toute normal. Puisque nous avons appris à ruser avec la vie. Et pour quelles raisons impérieuses les Burkinabè ont-ils intégré le fait qu’il faut constamment ruser avec leur propre vie, au lieu de la vivre ? Pendant de longues années, des nuits de feu et des journées figées, on nous a tenus par la peur. Et chacun de nous a appris à calculer. Si un homme, un seul, un clan ou une faction, peut faire de nous ce qu’il veut, c’est bien parce qu’il se tient solidement adossé à la puissance obscure des forces armées. C’est en vertu de tout cela que nous marchons à reculons vers le référendum. Voilà pourquoi il ne faut pas le dire. Et voilà aussi pourquoi il faut le dire ! Sayouba Traoré Vos réactions (45) |