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Choses vues et entendues à Ouagadougou : « Quel ministre s’occupe de la circulation même ? »

mercredi 11 avril 2012.

 

Burkinabè vivant à l’étranger, je me rends régulièrement au pays pour des raisons professionnelles et familiales. En dépit de mes nombreux allers retours, il y a toujours quelque chose de solennel à chaque occasion de séjour. J’éprouve invariablement une émotion particulière lorsque l’avion pénètre dans l’espace aérien burkinabè et la sensation d’une unité de soi retrouvée dès qu’il foule le sol de mes ancêtres.
Ce qui m’a frappé lors de mon dernier séjour début mars, c’est la guerre commerciale à laquelle se livrent les opérateurs de téléphonie mobile pour séduire les visiteurs. Le car transportant les passagers, l’espace occupé par les services de police et la salle de livraison des bagages sont littéralement envahis par les affiches vantant la qualité des prestations des opérateurs qui se partagent le marché national.

L’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (Arcep), leur a pourtant infligé début février 2012, une sanction pécuniaire de 2, 706 295 139 milliards pour mauvais services aux consommateurs, dont 1,086 785 689 milliard contre Telmob, 894 460 754 millions contre Airtel et 724 818 696 millions contre Telecel. Et malgré l’interdiction de vente des puces à la sauvette, il est facile d’en acquérir à la sortie de l’aéroport, sans décliner son identité. Voilà qui ne facilite pas la tâche de la police dans la traque des bandits et autres malfrats qui utilisent le téléphone pour accomplir leurs sales besognes.

Enfin, les travaux de l’aéroport sont terminés, du moins se laisse t-on convaincre. Certes, ça se voit que la peinture a été retapée, de même que le plafond, et cette fois, les deux tapis roulants fonctionnent correctement, contrairement à mon précédent passage fin septembre 2011 où un était tombé en panne une semaine auparavant, provoquant une nervosité chez les passagers qui attendent leurs bagages. Mais j’ai l’impression qu’on a oublié de changer les vieux ventilateurs, toujours là à brasser laborieusement de l’air chaud, à la place d’un système de climatisation qui aurait rehaussé le standing de l’aéroport.

Les formalités de police et de douanes remplies, après avoir décliné mille propositions de chauffeurs de taxi, je monte dans la voiture de mon ami venu me chercher. Sur le chemin, j’ai vite l’impression qu’en l’espace de six mois, il s’est passé quelque chose chez les usagers de la route, impression vite confirmée au bout de deux jours : de plus en plus de Ouagalais se soucient comme d’une guigne du respect du code de la route. Bien sûr, il y a toujours eu des individus qui prennent des libertés avec les règles de la circulation routière, mais ce qui se passe actuellement est sans précédent. La délinquance routière est devenue la chose la mieux partagée dans la capitale du « Pays des hommes intègres ». Elle n’est plus le fait de quelques inconscients ou d’individus défiant les normes sociales.

Non, c’est plus grave que ça ! C’est devenu un phénomène massif et transgénérationnel : hommes, femmes, jeunes et vieux s’y adonnent allègrement, sous le regard impuissant des forces de police, démunies de moyens pour faire respecter de la loi. Même sans maitriser le contenu du code la route, qui ignore qu’il faut marquer un temps d’arrêt lorsque le feu est rouge, puis passer au vert ? Il suffit pourtant d’emprunter n’importe quelle artère de la ville de Ouaga pour constater la banalité avec laquelle des usagers brulent le feu.

La scène, qui va hélas se répéter à plusieurs endroits, à laquelle mon ami et moi assistons au rond-point près de la radio nationale, nous laisse glacés. Alors que nous attendons le feu vert, arrive une dame sur une moto, bébé au dos et un gros sac de légume sur le porte-bagage. Visiblement pressée, elle se faufile entre les autres motocyclistes, manque de justesse d’accrocher le rétroviseur d’un automobiliste et inconsciente, s’engage pour rejoindre le Boulevard Charles de Gaulle. La vigilance du motocycliste arrivant en sens opposé a permis d’éviter, au millimètre près, la catastrophe. Dans la foule, des exclamations d’indignation fusent ! « Quel ministre s’occupe de la circulation même ? », interroge, dépité, un cycliste.

Le sport favori des cyclomotoristes Ouagalais, c’est le jeu de cache-cache dangereux consistant à passer de leur couloir à celui réservé aux véhicules, juste pour échapper au feu rouge. Résultats de toutes ces incivilités : des accidents en cascade aux croisements des routes occasionnant des morts, et pour ceux qui bien, de graves blessures. En une journée, j’ai été témoin de cinq accidents de la circulation dont un grave, sur le Boulevard de Gaulle, à la hauteur du marché de Wemtenga.

Sur la route nouvellement construite de Gounghin avec des couloirs bien séparés, j’ai un léger accrochage avec un motocycliste qui, se croyant un moment sur une piste de ski, n’arrêtait pas de slalomer. Le ton monte. Fautif, c’est pourtant lui qui attaque le premier :
Lui : Eh, toi là, tu ne peux pas faire attention non, c’est quoi ça ?
Moi : C’est à toi de faire attention, pas moi. Pourquoi tu changes de voie ?
Lui : C’est pour toi la route ? Fous-moi la paix oui. Tu es qui même ?
Moi : Tu n’avais qu’à rester dans le couloir des deux roues. C’est comme ça que vous provoquez les accidents
Lui : Quittes là-bas oui, regardez-moi cet impuni là !
Dialogue authentique !
Je ne sais plus quoi répliquer. Il vient de m’entrainer sur un autre terrain où il est sûr de jouer le beau rôle devant les badauds qui commencent à s’intéresser à notre engueulade. Délit de faciès ou d’apparence ? Sans me connaitre, ce délinquant routier a instruit en quelques minutes mon procès et m’a condamné. Je fais donc partie de ceux qui profitent de leur poste pour détourner les biens publics à de fins personnelles, et qui en plus, se permettent de narguer les honnêtes citoyens. Son indiscipline serait donc la conséquence de l’impunité dont moi et mes semblables bénéficions !

« Tu sais, si tu as un accident contre un usager des deux roues, même si tu as raison, tu as tort », m’explique, ironique, un confrère ! Depuis les troubles socio-politiques de l’année dernière, puis le limogeage du ministre de la Justice fin février, flotte comme un air de revanche des « petites gens » contre les élites, le bas peuple contre ceux d’en haut. Un an après, de nombreux citoyens sont à fleur de peau, des colères contenues sont prêtes à exploser à la moindre occasion. Mais la victoire contre l’impunité passe t-elle nécessairement par la violation permanente du code de la route ?

L’autre caractéristique déplorable de nombreux usagers de la route est leur intolérance des uns vis-à-vis des autres. Sortant d’un parking à moto ou en voiture, il faut beaucoup patienter avant de pouvoir rejoindre la voie. Peu de gens sont disposés à vous faciliter la tâche ; au contraire, ils vous klaxonnent quant ils ne vous couvrent pas d’injures. Là également, l’égalité hommes femmes est parfaite. Où est l’élégance burkinabè ?

Au nom de « la protection de l’enfance et de l’adolescent contre la violence dans les médias », le Conseil supérieur de la communication (CSC) a demandé en février dernier à la télévision nationale de ne plus diffuer les spots publicitaires produits par l’Office national de sécurité routière (Onaser) destinés à sensibiliser le public sur les conséquences des mauvaises pratiques en matière de circulation routière.

Vu « l’anarchie des volontés » au quotidien sur les routes burkinabè, pour emprunter la formule à Victor Hugo, je plaide pour la reprise de la diffusion de ces spots tels quel et je suggère que le code de la route soit inscrit dans les programmes des collèges. Je suis même favorable à la projection de ces films dans les mosquées et dans les églises à chaque début de prière. Un bon croyant ne saurait être un citoyen médiocre !

Selon le Conseil national de sécurité routière (CNSR), les accidents de la route ont fait 500 morts et plus de 6000 blessés en 2011, les victimes étant principalement les piétons, les cyclistes et les motocyclistes. Selon la même source, 80% des accidents routiers sont le fait de l’homme. Question au ministre qui s’occupe de la sécurité routière : quelle est la tendance depuis la publication des derniers chiffres ? Et si on faisait de l’insécurité routière une cause nationale en mettant en place un programme annuel de lutte contre la délinquance routière ? Huit mois consacrés à des campagnes d’information et de sensibilisation et quatre mois pour appliquer la loi dans toute sa rigueur. Il faut aussi siffler la fin de l’impunité contre ceux qui mettent volontairement en danger la vie d’autrui.

Joachim Vokouma

Lefaso.net



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