
Santé de la reproduction : « On estime qu’il y a autour de 30 % de contribution de la planification familiale à la réduction de la mortalité maternelle », Pr Sibraogo Kiemtoré, gynécologue-obstétricienLa planification familiale ne se résume pas à la contraception ou à la limitation du nombre d’enfants. Elle constitue également un important levier de protection de la santé de la mère et de l’enfant, notamment en permettant d’éviter les grossesses trop rapprochées, précoces ou survenant dans des contextes à risque. Dans cet entretien, le Pr Sibraogo Kiemtoré, gynécologue-obstétricien au Centre hospitalier universitaire Yalgado Ouédraogo et enseignant à l’université, revient sur les liens entre planification familiale et mortalité maternelle. Il évoque les risques liés aux grossesses rapprochées, les craintes et rumeurs autour des méthodes contraceptives, la nécessité d’un choix éclairé par les femmes, mais aussi le rôle des hommes, des prestataires de santé, des médias et des décideurs. Pour lui, l’enjeu est de permettre aux couples d’avoir leurs enfants « au bon moment », dans des intervalles favorables à la santé de la mère et de l’enfant. Lefaso.net : En tant que gynécologue-obstétricien, comment expliquez-vous le lien entre l’accès à la planification familiale et la réduction de la mortalité maternelle ? Pr Sibraogo Kiemtoré : Il existe un lien clair entre la planification familiale et la baisse de la mortalité maternelle. On estime qu’elle contribue à environ 30 % de cette réduction. En espaçant les grossesses, les femmes ont le temps de récupérer et d’aborder une nouvelle grossesse dans de meilleures conditions. Cela protège leur santé et celle de l’enfant. La planification familiale permet aussi d’éviter les grossesses trop précoces, chez les jeunes filles, ou trop tardives, autour de 40 ou 45 ans, qui comportent davantage de risques. Elle est également utile chez les femmes ayant des problèmes de santé, comme la drépanocytose, une maladie du cœur ou le diabète, pour retarder une grossesse jusqu’à ce que leur état soit mieux stabilisé. Tout cela contribue à réduire les complications, les décès maternels et les séquelles. Quelles sont les principales complications auxquelles sont exposées les femmes qui ont des grossesses trop rapprochées ? Quand les grossesses sont trop rapprochées, la femme n’a pas assez de temps pour récupérer. Elle peut arriver au terme de la grossesse très fatiguée, parfois avec une anémie. Dans ce cas, l’accouchement peut être plus difficile et le risque de complications augmente, notamment les infections après l’accouchement. Ces situations peuvent entraîner des séquelles chez la femme et ne sont pas non plus favorables à la santé du nouveau-né. Certaines femmes abandonnent ou hésitent à utiliser une méthode contraceptive en raison des effets secondaires. Comment doivent-elles réagir face à ces situations ? Les méthodes contraceptives peuvent avoir des effets secondaires. Ils ne concernent pas toutes les femmes, mais certaines peuvent les ressentir. C’est pourquoi les prestataires doivent donner des informations suffisantes sur les méthodes contraceptives pour permettre un choix éclairé. Le plus souvent, il s’agit de petits désagréments qui diminuent avec le temps, lorsque l’organisme s’habitue à la méthode. Mais certains signes doivent alerter. Par exemple, une femme qui saigne abondamment après avoir adopté une méthode contraceptive ne doit pas banaliser la situation. Elle doit retourner rapidement dans une formation sanitaire pour être examinée et recevoir une solution adaptée. Dans certains cas, le prestataire peut proposer un changement de méthode. Devant tout effet secondaire gênant, le bon réflexe consiste à consulter et à expliquer simplement le problème.
“La prévalence contraceptive a progressé au fil des années, avec des niveaux autour de 30 à 40 %, tandis que les besoins non satisfaits ont diminué, autour de 16 %”, indique le gynécologue-obstétricien
Beaucoup de personnes associent la planification familiale à la limitation du nombre de naissances. Comment faut-il comprendre réellement la planification familiale ? Il y a une idée répandue selon laquelle la planification familiale consisterait à limiter le nombre de naissances. Or, sur le plan de la santé, la priorité est vraiment d’aider les femmes à avoir le nombre d’enfants souhaité, en respectant un intervalle qui permet une bonne santé. Mais comme nombreux sont ceux qui assimilent la planification familiale à la limitation des naissances, elle est rejetée par une partie de la population qui est très nataliste. Et derrière tout cela, il y a beaucoup de rumeurs autour de la contraception. Il faut signifier que les méthodes contraceptives sont vraiment bien étudiées. Elles sont moins à risque. Ce n’est pas pour dire qu’elles n’ont pas d’effets secondaires, mais elles sont moins à risque par rapport à une grossesse qui n’a pas été planifiée au bon moment, qui peut être beaucoup plus nuisible à la santé que la planification familiale. Et il y a toutes sortes de rumeurs à ce sujet. Par exemple, certaines personnes disent que si vous mettez un dispositif intra-utérin, l’enfant va naître avec le dispositif en main. Dit comme ça, cela peut faire peur aux gens. Mais sur le plan sanitaire, cela ne correspond pas à la réalité. On sait que les méthodes contraceptives peuvent connaître de temps en temps des échecs, mais le taux est faible. Il ne faut donc pas s’en inquiéter. Quelle place les hommes doivent-ils occuper dans la planification familiale ? Nous, les hommes, nous avons un grand rôle à jouer ! Vous savez qu’en Afrique, notamment au Burkina Faso, la décision concernant la planification familiale implique souvent l’homme. Même si on dit que la décision n’est pas forcément prise par lui, il a quand même son mot à dire. Donc il faut que nous arrivions à convaincre les hommes. D’abord, il faut que les hommes sachent ce qu’est la planification familiale. Et quand c’est bien connu, il faut que les hommes soient beaucoup plus attentifs pour mieux accompagner leurs femmes dans ce projet de planification familiale. Il y a des jours où, quand nous recevons les femmes et que certaines disent : « Mon mari n’est pas d’accord. » Elles viennent pour être conseillées sur l’espacement des naissances et disent qu’elles doivent aller demander l’avis de leur mari. Et une fois qu’elles reviennent, elles nous disent que leur mari n’est pas d’accord. Tout simplement parce que le mari n’a pas suivi et qu’il n’a pas eu les vraies informations par rapport à la planification familiale. C’est pour cela qu’il faut mieux informer les hommes. Je pense que la plupart des hommes veulent la bonne santé de leur épouse et de leur enfant. Il n’y a donc pas de raison qu’ils s’opposent systématiquement à la planification familiale. Comment le choix d’une méthode contraceptive doit-il être effectué par la femme ? Le principe, c’est un choix éclairé par la femme elle-même ! Nous expliquons toutes les méthodes contraceptives, avec leurs défauts, leurs avantages, leurs inconvénients, leur efficacité, tout. Et la femme, par rapport à elle-même, à son projet et à ses désirs, choisit la méthode qui lui convient. Il y a des femmes, par exemple, qui n’aimeraient pas avoir un dispositif intra-utérin. Elles le voient comme un corps étranger dans leur organisme. Psychologiquement, certaines femmes ne supportent pas l’idée d’un corps étranger en leur sein. Certaines ont peur de la pilule parce que ce sont des hormones. Psychologiquement, elles ne supportent pas non plus cela. Donc on laisse chaque femme choisir selon ses conditions personnelles et sa situation. Maintenant, si la méthode choisie ne convient pas sur le plan sanitaire, on lui dit que c’est vrai que c’est son choix, mais que cette méthode, analysée par rapport à sa situation sanitaire, ne lui convient pas. C’est mieux de penser à une autre méthode et nous lui donnons les explications. Peut-on dire que l’acceptation de la planification familiale s’est améliorée au Burkina Faso ? Des progrès existent, mais ils restent insuffisants. Les méthodes contraceptives ne sont pas toujours disponibles et des ruptures de stock peuvent survenir. La situation n’a donc pas beaucoup évolué. Beaucoup d’efforts restent nécessaires, surtout pour répondre aux « besoins non satisfaits », c’est-à-dire les femmes qui souhaitent utiliser une méthode contraceptive mais n’y ont pas accès. Les services de santé doivent être plus efficaces pour leur offrir ce service.
Quel constat faites-vous lorsqu’on met en parallèle l’évolution de la prévalence contraceptive et celle de la mortalité maternelle au Burkina Faso ? Les chiffres officiels proviennent notamment des enquêtes démographiques et de santé. La prévalence contraceptive a progressé au fil des années, avec des niveaux autour de 30 à 40 %, tandis que les besoins non satisfaits ont diminué, autour de 16 %. Dans le même temps, la mortalité maternelle baisse également. Cette évolution montre un parallèle entre l’amélioration de l’accès à la contraception et la diminution des décès maternels. Cependant, le Burkina Faso reste encore loin de l’objectif fixé pour 2030, qui est de descendre en dessous de 70 décès maternels pour 100 000 naissances vivantes. Aujourd’hui, le pays se situe encore autour de 198 décès pour 100 000 naissances vivantes. Le chemin reste donc long, avec peu de temps devant nous.
Le Pr Sibraogo Kiemtoré ajoute que la planification familiale concerne également les couples qui n’arrivent pas à avoir d’enfants. Et les services de santé doivent pouvoir les accompagner dans leur projet familial
Que faut-il faire pour accélérer les progrès en matière de planification familiale et contribuer davantage à la réduction de la mortalité maternelle ? Plusieurs actions sont nécessaires. D’abord, la population doit comprendre que la planification familiale favorise l’espacement des naissances et protège la santé de la mère et de l’enfant. Les médias ont un rôle important pour faire passer ce message. Ensuite, les prestataires de soins doivent mieux expliquer les méthodes disponibles, leurs contraintes, leurs effets possibles et leurs avantages, afin de combattre les rumeurs. Les autorités doivent aussi garantir la disponibilité des méthodes contraceptives pour les femmes. Enfin, la planification familiale concerne également les couples qui n’arrivent pas à avoir d’enfants : les services de santé doivent pouvoir les accompagner dans leur projet familial. Pour cela, l’appui de l’État est nécessaire. Si la communauté, les médias, les soignants et les décideurs agissent ensemble, la planification familiale peut devenir un véritable allié pour le bien-être des familles et de la société. Interview réalisée par Farida Thiombiano |