
Efforts de l’institutionnalisation de la zakat au Burkina FasoDans « The role of zakat in the provision of social protection : a comparison between Jordan, Palestine and Sudan », A. C. Machado, C. Bilo and I. Helmy font comprendre que « Les pays varient considérablement dans l’institutionnalisation de la zakat, allant des contributions obligatoires aux contributions volontaires ». Ils rappellent que dans certains pays, l’État supervise la collecte et la gestion des fonds » (Machado, Bilo et Helmy, 2018, p. 3). Allant dans le même sens, H. Lahjouji (2020) révèle que de nos jours, « dans le monde musulman, la Zakat est mise en œuvre soit d’une façon obligatoire ou volontaire. Certains pays collectent la Zakat sur une base obligatoire, en particulier l’Arabie Saoudite depuis 1951, le Pakistan depuis 1981, le Soudan depuis 1984, etc. Ces pays disposent d’un fonds de Zakat supérieur aux pays dont le versement de la Zakat est volontaire. » Il poursuit en affirmant que « Plusieurs pays à majorité musulmane (Algérie, Jordanie, Indonésie, Koweït, etc..) délèguent la gestion des fonds de Zakat à des institutions religieuses soutenues par le gouvernement pour exercer la collecte et la distribution de la Zakat. Ces institutions participent au développement socioéconomique de leurs pays à travers la promotion de l’investissement, le développement des compétences humaines, la création d’emplois, etc. » (Lahjouji, 2020, p. 118) De même les auteurs de l’encyclopédie de l’islam (2005) nous font savoir que « la majorité des musulmans continuent de payer la zakat en dehors de tout système fiscal obligatoire de perception et de redistribution » (Bearman, Bianguis, et alii, 2005, p.455). Ils notent qu’ « il y a eu cependant à travers le monde musulman un mouvement pour créer de nouvelles structures intermédiaires destinées à recevoir les paiements volontaires de zakat. » A cet effet, ils citent « les Fonds de zakat (funduk al-zakât) de Jordanie (1978) et de Bahrayn (1979), la Maison kuwaytienne de la zakat (bayt al-zakat, 1982), plus autonome et la Banque sociale égyptienne Nasser (1977) » (Bearman, Bianguis, et alii, 2005, p.455). Dans un écrit intitulé, « Gérer efficacement la zakat à l’échelle nationale », P. T. M.S. Diop (2013) publie ceci : « pour que le système zakataire joue pleinement son rôle de régulation sociale et de réduction de la pauvreté, il est nécessaire de réfléchir sur une stratégie de collecte au niveau national. Lorsque la zakat est gérée collectivement, et en conformité avec les prescriptions coraniques, elle peut être un facteur très important de la réduction de la pauvreté d’où un comité national de collecte et de gestion des fonds de la zakat » (Diop, 2013, reussir.com). Il ajoute aussi qu’ « il convient de tirer profit de l’ensemble des expériences, observées dans le monde, dans la collecte et la gestion de la zakat, afin de permettre à ce pilier fondamental de l’islam, de jouer pleinement son rôle dans la réduction de la pauvreté… » (Diop, 2013, reussir.com). Ils mentionnent « L’expérience de l’Arabie Saoudite [qui] permet de fournir des implications rigides de l’incidence de la mise en application d’une gestion institutionnelle de la zakat sur l’amélioration de l’efficacité des fonds islamiques ainsi que sur la promotion des perspectives de croissance économique majeure. » (Mennani et Attak, 2022, p. 28). Par contre ils notent que « Malgré ses potentialités positives, le rôle de la zakat reste insignifiant dans les pays musulmans contemporains à cause de l’absence du cadre formel réglementé autorisé à remplir les fonctionnalités de cet aspect économico-islamique sur le plan des politiques de développement » (Mennani et Attak, 2022, p. 28). Pour trouver une solution à cette équation d’institutionnalisation efficiente, El Marzouki souligne qu’ « à l’heure actuelle, le fondement de gestion des institutions de la zakat constitue un débat majeur à explorer, au sein des différents pays à majorité ou à minorité musulmane, pour veiller à une meilleure promulgation d’un outil islamo-financier capable de limiter la propagation des injustices socio-économiques, et par conséquent proposer un nouveau cadre organisationnel » (El MarzoukI, 2021, p. 31 ). En nous intéressant aux efforts d’institutionnalisation de la zakat dans les pays musulmans, nous nous sommes posé la question sur cette institutionnalisation au Burkina Faso. La problématique de l’institutionnalisation de la zakat au Burkina Faso Quelques personnes interviewées ne connaissent pas d’institution chargée de la collecte, de la gestion et de la distribution de la zakat. Les propos sont précis dans l’entretien n° 1 : « Non il n’y a pas d’organisation qui s’occupe de l’aumône légale. Chacun donne son aumône à qui il veut, surtout à son voisin le plus proche » (entretien n° 1, commerçant à Diébougou). Pour l’interviewée n° 17, « chacun prélève la zakat, selon le pourcentage et donne aux personnes démunies » (entretien n° 17, étudiante en master socio). Il en est de même de l’interviewée n° 16 qui ne sait pas s’il y a une structure institutionnalisée pour la zakat (entretien n°16, Chargée Communication dans un établissement privé). La question de collecte, de gestion et de distribution de la zakat se pose dans le milieu musulman burkinabè. L’entretien avec le chef de département/CNRST le fait savoir dans ce propos : Il poursuit en disant : « À ma connaissance, la seule association qui collecte la zakat pour la redistribuer, c’est l’A.E.E.M.B. et le CERFI. L’AEEMB et le CERFI, c’est pratiquement les mêmes associations. C’est généralement les anciens de l’A.E.E.M.B. qui deviennent les cerfistes parce qu’ils ne sont plus étudiants. Eux, ils organisent la collecte, la gestion et la redistribution. Mais toutes les autres là, vraiment c’est laisser à chacun, parce qu’il n’y a pas une structure qui arrive à organiser, collecter et distribuer » (entretien 10, Chef de département/CNRST, réalisé en février 2023). Il renforce par cette affirmation : « Moi-même souvent, il y’a eu des années où j’ai donné. C’est peu mais j’ai donné. Mais je ne suis pas passé par une organisation. Je donne ce que j’ai pu économiser » (entretien n° 10, Chef de département/CNRST, réalisé en février 2023). Cet interviewé note aussi que « ça ne devait pas être comme ça. Il devait avoir un système central. On part donner là-bas et ensuite cette structure recense les bénéficiaires pour distribuer. Mais jusqu’à là c’est difficile » (entretien n° 10, Chef de département/CNRST, réalisé en février 2023). Il rejoint ici le point de vue de N. Bakayogo lors d’une communication en 2008 sur « aperçu sur les efforts d’institutionnalisation de la zakat au Burkina Faso : pour une nouvelle perspective d’organisation ». En effet, ce dernier fait remarquer que « dans notre pays, tout comme un peu partout en Afrique subsaharienne, la Zakat s’organise, a priori et depuis l’avènement de l’islam, autour des imams ou marabouts de villages, de cantons, de région. Car ce sont ces imams et marabouts qui incarnaient, de fait, l’autorité islamique » (Bakayogo, 2008, p. 5). Il souligne que c’est « toujours [le cas] aujourd’hui où des cheiks et marabouts dans les villes et campagnes, conformément au V 103 S 9, envoient des collecteurs auprès de leurs disciples pour prélever la zakat sur leurs biens, ceci au début de chaque année lunaire (mois de Muharram) ou simplement à la fin des récoltes annuelles » (Bakayogo, 2008, p. 5). Dans les informations recueillies, il est aussi dit que des imams, ainsi que des leaders religieux et d’opinions ont joué et jouent encore un rôle important dans la mobilisation et la distribution de la zakat. Par contre, si pendant une longue période les imams ont été les acteurs incontournables dans la collecte et la distribution de la zakat, leur rôle est de plus en plus dénoncé par de nombreux fidèles. En effet, des fidèles musulmans ont constaté que « le plus souvent, les imams et les maîtres coraniques sont les principaux bénéficiaires de la zakat. L’impact en est que de nombreux fidèles ont commencé à distribuer/ donner eux-mêmes la zakat. D’où l’idée proposée de « la constitution de ‘comités de gestion’ au sein des mosquées… tout en préservant « la part du marabout (l’imam) » ((Bakayogo, 2008, p. 5). Ce qui rejoint les propos d’al-Qaradawi (2003) qui est convaincu qu’« il s’agit des gens (ndlr : les imams) qui sont chargés de collecter la zakat auprès de ceux qui en sont redevables, ainsi que des personnes chargées de la garde de l’argent, de la comptabilité et de la distribution… » (al-Qaradawi, 2003, p.106). Cette situation a légitimé l’apparition d’ONG qui remplissent ce vide et collectent la zakat. Les agences humanitaires musulmanes récoltent et distribuent la zakat ainsi que d’autres formes de dons charitables » (Krafess, 2005, p. 11). La FAIB du Burkina Faso, en sa qualité de structure faîtière, fait sienne la mobilisation effective de la zakat. « L’A.E.E.M.B. et le C.E.R.F.I. qui entendent organiser la frange intellectuelle de la communauté pour un engagement social plus affirmé, ont favorisé la création de cadres de réflexion ou d’organisations de la collecte et de la redistribution de la Zakat » (Bakayogo, 2008, p. 6). N. Bakayogo poursuit en affirmant que « le seul cadre qui [s’était] officiellement constitué pour s’occuper véritablement de la collecte et de la redistribution de la zakat au Burkina Faso [était] la Fondation Omar Ben Khattab (F.O.B.K.). » Au cours des différents entretiens avec les premiers responsables de ces structures, il est ressorti que celles-ci jouent surtout un rôle de conseillères plus que de mobilisation. Le directeur de Baïtoul Maal, dans l’entretien n°14, nous a même conseillé de prendre contact avec Zakat House, située au sein du CERFI, qui est, « à ce jour la seule structure officiellement reconnue et qui est habilitée pour la mobilisation de la zakat » (entretien n° 14, Directeur de Baïtoul Maal). Il faut rappeler que « jusqu’à la création de la Zakat House, il n’y existait pas une structure formelle dans le domaine. C’était plutôt de façon individuelle et personnelle. Certains prélevaient leurs Zakat et donnaient à qui ils veulent, souvent à des personnes non bénéficiaires » (DG Zakat House, 2023). Ce qui fait que « L’impact de la Zakat dans l’amélioration des conditions de vie des populations n’était pas visible. Egalement, plusieurs musulmans ont un déficit d’informations sur la Zakat. Donc par ignorance, beaucoup ne prélevait pas. Il y avait la nécessité de mettre en place la Zakat House. La Zakat House concerne l’ensemble des musulmans du Burkina Faso. C’est une institution financière à caractère social, d’envergure nationale. Elle a pour mission principale de collecter et de gérer les ressources de la Zakat. » La « Zakat House » au Burkina Faso : une structure de collecte, de gestion et de distribution La Zakat House, lancée officiellement en novembre 2020, est pour le moment présente dans la région du Kadiogo (ex Centre) dont Ouagadougou est le chef-lieu. La régionalisation, la provincialisation voire la communalisation, restent les ambitions dans la décentralisation de la Zakat House. Pour l’ancien directeur général de la Zakat House du Burkina Faso, L. Sakandé, « La mission qu’on nous a assignée, est de travailler à ce qu’on puisse quitter d’une zakat de consommation courante vers une zakat d’investissement et de développement. Donc nous essayons d’utiliser ces ressources pour invertir durablement. Voilà un peu en matière d’organisation ce qu’on peut dire pour le moment. Pour un début, je dirai qu’on est satisfait, puisqu’on a senti que c’est quelque chose que les gens attendaient » (entretien n°12, DG Zakat House, réalisé le 21/02/2023). Dans cette lancée, il fait comprendre que « beaucoup n’avaient pas les informations bien que remplissant les conditions pour s’acquitter de la zakat ». C’est pourquoi la Zakat House, pour le moment, met l’accent sur l’information et la sensibilisation et aussi la formation à l’acquittement de la zakat : « nous ne collectons pas seulement, nous sensibilisons, nous formons pour donner de plus amples informations sur la zakat en particulier et sur la religion de façon générale ». Le résultat de cette démarche « a permis à beaucoup de personnes de venir vers nous pour poser leurs préoccupations, mais en même temps pour verser leur zakat » (entretien n°12, DG Zakat House, réalisé le 21/02/2023). Nous notons que « la Zakat House qui a un comité de collecte et un guichet permanent qui permet aux redevables de la zakat de venir verser leur aumône légale, n’est pas pour le CERFI seulement, mais elle appartient à toute la umma ». La Zakat House dispose aussi de collecteurs « qui sillonnent les marchés, les services (publics et privés) pour sensibiliser et/ou collecter la zakat pour les reverser au guichet » (entretien n°12, DG Zakat House, réalisé le 21/02/2023). Son but est d’apporter une aide humanitaire aux ayants droits de la zakat et de combattre la pauvreté en accompagnant les populations nécessiteuses et dépendantes de l’aide humanitaire vers l’autonomie et le développement. Quant à ses différentes missions, nous pouvons citer la collecte des biens zakataires, la redistribution de ces biens qui se fait conformément à la sourate 9, verset 60, la formation et l’éducation. En effet, la Zakat House travaille à éduquer pour changer les comportements et les mentalités selon les principes islamiques du coran et de la sunna à travers les conférences, les émissions radios et télévisuelles, les brochures, les articles scientifiques, etc. En conclusion, nous pouvons dire que La Zakat House est à ses débuts. Il lui faut encore sensibiliser davantage et instaurer un climat de confiance des fidèles qui voudraient passer par elle pour atteindre les bénéficiaires. A cela il ajoute que « tous ceux qui ont les moyens pour la zakat, ont déjà un entourage immédiat ; ils ont notamment des amis qui veulent bénéficier de la zakat. Ce qui fait que les gens choisissent d’abord autour de leur entourage avant d’aller remettre à des institutions autorisées ». Pour lui, « comme c’est un Etat laïc, l’Etat n’as aucun rôle à jouer pour le moment. Mais il souligne que « l’Etat peut jouer un rôle important en encourageant » (entretien n°5, un responsable financier à la Cour des Comptes en décembre 2021). « Pour le ministre Lassané Kaboré, la mise en place de la Zakat House, qui trouve son fondement dans le saint Coran, facilitera l’accomplissement du 3e pilier de l’islam et permettra de disposer d’un outil efficace de lutte contre la pauvreté. Tout en insistant sur l’importance et l’urgence d’une meilleure organisation de la Zakat, il a invité la communauté musulmane, notamment les responsables religieux, les imams, les organisations islamiques, les fidèles musulmans et les partenaires du Burkina Faso à œuvrer pour son rayonnement ». L. Sakandé, imam au CERFI et Directeur Général de Zakat House fait cas des collecteurs de la zakat en mentionnant qu’ils sont bénéficiaires même s’ils ne sont pas dans une position de démunis, à partir du moment qu’ils collectent. A Zakat House, il y a « des collecteurs mobiles que nous avons recrutés qui sont chargés de sillonner les services publics et privés, les marchés et Yaars à la recherche de potentiels contribuables pour, non seulement, leur parler de la Zakat, son caractère obligatoire, ses conditions, mais aussi leur parler de la Zakat House, ses missions, ses objectifs, etc. Il s’agit également de les inviter à confier la gestion de leur Zakat à la Zakat House. Donc, ses derniers peuvent payer directement avec ces collecteurs et en retour, ils recevront un reçu de paiement. » Par contre, la zakat ce n’est pas l’impôt, surtout dans un pays laïc. Le directeur de la Zakat House le dit clairement dans l’entretien n°12 : « C’est un impôt, mais c’est un impôt cultuel et religieux et notre pays étant laïc, on n’a pas ce pouvoir politique qui nous permet de collecter la zakat comme les agents de l’impôt collectent. Eux, ils ont un pouvoir de l’Etat, ils peuvent contraindre les gens ou les poursuivre pour prendre. Nous n’avons pas ce pouvoir-là. » La Zakat House, institutionnalisée en 2020, s’organise pour une pratique efficiente de la zakat. Elle a, jusqu’ici, fait de belles réalisations, surtout dans le domaine du social. KAM Miedome Références bibliographiques Al-Qaradâwi Youssouf, 2002, Pourquoi l’islam ? Arrissala, France, 102 p. Krafess Jamal, 2005, « L’influence de la religion musulmane dans l’aide humanitaire », dans le volume 87, numéro 858, de International Review of the Red Cross, pp. 327-342 Lahjouji Hamida, 2020, « L’institutionnalisation de la zakat : un chantier de lutte contre la pauvreté », Journal d’Economie, de Management, d’Environnement et de Droit (JEMED), ISSN 2605-6461 Vol 3. N°1, pp. 114-124 Mennani Maha, Attak El houssain. 2022, « Aperçu théorique sur la gouvernance des institutions de la Zakat, Recherches et Applications en Sciences Economiques et de Gestion », Vol 1, No 1, p. 21-36 Vos réactions (2) |