Excellence, Honorable, Camarade, Cheikh, Naaba… Ce que nos titres disent de nousDans la tribune ci-après, Professeur Mamadou Lamine Sanogo, directeur de recherche en sociolinguistique, revient sur les systèmes de titulature qui ont cours dans nos pays. De « Monsieur » à « Son Excellence », de « El Hadj » à « Cheikh », de « Naaba » à « Mansa », du « Général » au « Professeur », du « Camarade » à « IB » : l’Afrique contemporaine vit avec plusieurs systèmes de titulature à la fois. Hérités des sociétés africaines anciennes, de l’islam, de la colonisation, de l’armée, de l’université et de l’État moderne, ces titres se superposent aujourd’hui au point que nous ne savons plus toujours ce que nous reconnaissons lorsque nous les utilisons. Derrière une simple formule de politesse se cachent pourtant des conceptions du mérite, de l’autorité, de la hiérarchie et du pouvoir. « L’efficacité symbolique des mots ne s’exerce jamais que dans la mesure où celui qui la subit reconnaît celui qui l’exerce comme fondé à l’exercer. », Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, 1982. On croit simplement saluer. Pourtant, on classe. On croit témoigner du respect. Pourtant, on établit aussi une distance. On croit désigner une fonction. Pourtant, il arrive que l’on transforme progressivement cette fonction en dignité personnelle. « Son Excellence Monsieur… », « Honorable… », « Monsieur le Président… », « Professeur… », « Docteur… », « Maître… », « Général… », « Colonel… », « Capitaine… », « Camarade… », « Cheikh… », « El Hadj… », « Hadja… », « le distingué… », « le respecté… », « le très respecté… », « Naaba… », « Mansa… », « Karamɔg,… », « Soma… », « Doma… » « Basitigi… ». Nos espaces publics sont remplis de titres. Ils résonnent dans les cérémonies officielles, les mosquées, les églises, les médias, les meetings politiques, les universités, les funérailles, les associations et jusque dans les conversations ordinaires dont le grin. À force de les employer, nous avons fini par les considérer comme allant de soi. Pourtant, ils ne viennent ni des mêmes époques, ni des mêmes sociétés, ni des mêmes conceptions du pouvoir. Et c’est précisément là que commence le problème. Nous n’avons pas un système de titres, mais plusieurs Pour comprendre la situation actuelle, il faut renoncer à l’idée trop simple selon laquelle les sociétés africaines auraient eu un système traditionnel auquel serait simplement venu se substituer un système européen. L’histoire est beaucoup plus complexe. Nous vivons aujourd’hui avec plusieurs strates historiques de titulature superposées. La première est endogène africaine. Une deuxième provient de l’univers arabo-islamique, implanté depuis plusieurs siècles en Afrique de l’Ouest et profondément africanisé. Une troisième est issue de la colonisation européenne, de son administration et de son école. Une quatrième correspond à la construction du protocole des États africains indépendants. Enfin, une cinquième strate, contemporaine, mélange librement toutes les précédentes et produit ce que l’on pourrait appeler une hybridation honorifique. C’est cette dernière qui explique certaines accumulations étonnantes que nous observons aujourd’hui. Avant « Excellence », l’Afrique savait déjà honorer Il serait évidemment absurde de penser que les sociétés africaines auraient attendu Monsieur, Madame, Excellence ou Honorable pour savoir respecter et distinguer les personnes. Elles disposaient de leurs propres systèmes. L’âge comptait. La génération comptait. La parenté comptait. La maîtrise de la parole comptait. La connaissance thérapeutique ou rituelle comptait. La fonction religieuse comptait. La chefferie comptait. L’initiation pouvait compter. La médiation sociale comptait. La possession d’un savoir particulier pouvait conférer une autorité reconnue. Dans l’aire mandingue, par exemple, des termes comme soma ou basitigi ne sont pas de simples surnoms. Ils renvoient à des domaines de compétence et à des fonctions déterminées dans un système de représentations et de pratiques. Les traduire mécaniquement par « féticheur ou guerise » constitue déjà une déformation. Le mot français appartient à une histoire européenne de la représentation des religions africaines et ne restitue pas nécessairement la fonction sociale précise du soma ou du basitigi. Il en va de même pour Naaba, Mansa, Fama, Magan et bien d’autres titres. Les traduire par « roi », « empereur », « prince » ou « chef » peut être commode, mais devient problématique lorsque l’équivalence lexicale est prise pour une identité institutionnelle. Un Mansa n’est pas simplement un roi européen dont le titre aurait été traduit en mandingue. Chaque mot appartient à une histoire politique particulière. L’islam ajoute une deuxième grammaire du prestige Le monde arabe a transmis de nombreux titres honorifiques, politiques et religieux qui ont parfois intégré les langues occidentales ou restent utilisés mondialement. Les principaux titres honorifiques et de pouvoir issus du monde arabe : Titres Souverains et Politiques Titres Religieux et Honorifiques Titres Militaires et Historiques Bien avant l’administration coloniale européenne, l’islam avait introduit en Afrique de l’Ouest un autre vocabulaire de distinction : Imam, Cheikh, Muʿallim, Mufti, Oustaz, El Hadj, Hadja. Ces termes n’ont d’ailleurs pas été simplement importés. Ils ont été adaptés aux langues, aux institutions et aux hiérarchies locales. Dans les sociétés mandingues musulmanes, karamɔgɔ renvoie ainsi à des figures du savoir et de la transmission religieuse dont le statut ne peut être compris indépendamment de l’organisation sociale locale. L’islam ouest-africain a donc constitué lui aussi un système de production et de reconnaissance de prestige. Le cas de El Hadj, souvent réalisé localement Ladji, est particulièrement révélateur. À l’origine, l’appellation indique un fait précis : l’intéressé a accompli le pèlerinage à La Mecque. Elle n’atteste pas en elle-même un diplôme de théologie. Elle ne fait pas automatiquement de la personne un imam. Elle ne lui confère pas nécessairement une compétence particulière pour interpréter les textes religieux. Pourtant, le pèlerinage transforme souvent durablement la manière dont la société nomme la personne. Un homme qui était Mamadou peut revenir de La Mecque et devenir El Hadj Mamadou. Puis parfois simplement Ladji. Cette appellation finit par devenir prénom simple Ladji lorsqu’il est attribué à un enfant en honorant un adulte ayant ce statut. La même évolution existe avec Hadja. Nous assistons ici à une transformation remarquable : un accomplissement religieux devient une identité sociale durable. Le titre devient capital symbolique. Cheikh, muallim, oustaz : quand la compétence devient dignité Cheikh pose un problème comparable. Le terme peut renvoyer, selon les traditions, à l’âge, au savoir, à la fonction de maître, à l’autorité religieuse, à la direction spirituelle ou au statut de notable. Mais lorsque son emploi s’élargit, une question se pose : qui est réellement habilité à porter le titre ? On en voit partout aujourd’hui et on se pose beaucoup de questions : Une formation déterminée est-elle requise à cet effet ? Faut-il diriger une communauté ? Être reconnu par d’autres savants ? Suffit-il d’avoir des disciples ? Ou suffit-il finalement que les autres commencent à vous appeler ainsi ? C’est exactement à ce moment que le titre quitte le domaine de la compétence pour entrer dans celui du prestige social, voire un capital économique alléchant. « Le distingué », « le respecté », « le très respecté » Une évolution contemporaine va encore plus loin. On entend de plus en plus : « le distingué Untel », « le respecté Untel », « le très respecté Untel ». La transformation linguistique est fascinante. « Respecté » est normalement un adjectif. Dire qu’un homme est respecté constitue une appréciation. Mais lorsque l’on annonce systématiquement : « Le Très Respecté X prendra la parole », l’adjectif commence à fonctionner comme un titre. Une qualité supposée devient une position. Et immédiatement surgit une question amusante mais sérieuse : si l’un est « respecté » et l’autre « très respecté », quelle institution mesure le degré de respect ? Existe-t-il un « assez respecté » ? Et qui vient après le « très respecté » ? Et « qui n’est pas respecté » dans la salle ? La dérision ne doit pas masquer le phénomène : la langue est en train de fabriquer de nouvelles hiérarchies. Monsieur et Madame ont eux aussi un passé Même nos banals Monsieur et Madame ont une histoire. Ils appartenaient autrefois à des structures européennes fortement hiérarchisées. Avec le temps, ils se sont démocratisés et sont devenus de simples civilités. Au Moyen Âge, ces trois mots n’ont rien de banal. Ils désignent textuellement la supériorité hiérarchique et la propriété : La Révolution française va totalement inverser le sens de ces mots : Aujourd’hui, ces termes ont suivi des chemins différents : C’est un enseignement essentiel : aucun titre n’est éternel. Les titres apparaissent, changent de sens, gagnent en prestige, se banalisent ou disparaissent. Ils sont donc des faits historiques et sociaux, pas des évidences naturelles. La colonisation introduit une nouvelle architecture des appellations L’administration coloniale apporte son propre vocabulaire : Monsieur le Gouverneur, Monsieur le Commandant, Monsieur l’Administrateur, Monsieur le Directeur, le chef de canton, le chef de subdivision. L’école prolonge ce mouvement : le maître, le directeur, le docteur, le professeur. Après les indépendances, les États africains reprennent largement cette architecture. Le gouverneur colonial disparaît, mais le protocole et la distinction restent. Excellence n’est pas un métier C’est là qu’apparaît l’une des confusions les plus fréquentes. « Excellence » n’est ni un diplôme, ni une profession, ni une fonction. Mais, ce n’est une formule protocolaire, en tout pour nous d’autres africains. Le mot « Excellence » trouve son origine directe dans la Rome antique et la théologie chrétienne, avant de devenir le titre diplomatique et protocolaire suprême que l’on connaît aujourd’hui. La linguistique historique reconnait les grandes étapes suivantes de son évolution : 1. L’origine latine : S’élever au-dessus des autres • La racine linguistique : Le mot vient du verbe latin excellere, formé de ex- (hors de) et de la racine cellere (élever, monter). Littéralement, excellere signifie « sortir du lot », « s’élever au-dessus » ou « surpasser ». 2. Le Moyen Âge : L’élévation par le sacré et le sang 3. La codification diplomatique (XVIIe - XIXe siècle) Aujourd’hui, « Excellence » n’est plus lié à la noblesse de sang, mais reste une formule de courtoisie internationale stricte pour honorer la haute fonction de ceux qui représentent un État ou une institution majeure. Elle appartient à certaines situations institutionnelles et diplomatiques. Mais le titre peut progressivement sortir de son contexte. Le ministre devient « Excellence » au bureau. Puis « Excellence » à la cérémonie familiale. Puis « Excellence » au téléphone. Puis parfois encore « Excellence » plusieurs années après avoir quitté ses fonctions. Une transformation s’est alors opérée : la fonction temporaire a produit une dignité permanente. Et « Honorable » ? Le mot « Honorable » possède une histoire fascinante qui prend sa source dans le droit romain, traverse la chevalerie du Moyen Âge, avant d’être codifiée par le Parlement britannique pour devenir le titre politique mondial que nous connaissons. 1/ L’origine latine : Le prix de la vertu • La racine : Le mot vient du latin honorabilis, dérivé de honor (l’honneur, la charge publique, la dignité). 2. Le Moyen Âge : De la moralité à la noblesse • La qualité morale : Au tout début du Moyen Âge, le mot qualifie une personne dont la conduite est irréprochable et respectueuse des lois de Dieu et des hommes. 3. La révolution parlementaire britannique (XVIIe - XVIIIe siècle) C’est le système politique britannique (le système de Westminster) qui va donner au mot son sens politique et protocolaire moderne : 4. La diffusion mondiale : L’héritage colonial et républicain • Le modèle américain : Bien qu’ayant rejeté la Couronne britannique en 1776, les États-Unis conservent cette tradition juridique. Ils attribuent « Honorable » à leurs élus (députés, gouverneurs, juges) pour marquer qu’ils tirent leur dignité du peuple qui les a choisis. • L’Afrique francophone : Lors des indépendances, de nombreuses républiques africaines s’inspirent des traditions parlementaires internationales. Elles adoptent le titre d’« Honorable » pour les députés de l’Assemblée nationale afin de souligner la dignité et la sacralité de la fonction législative. En résumé, « Honorable » est le seul titre fondé historiquement sur la moralité, la charge publique et le respect de la loi. Cependant, le terme mérite la même prudence dans son analyse. Dans certaines traditions parlementaires, notamment britanniques, il appartient à un ensemble précis de conventions. Mais déplacé ailleurs, il acquiert une signification plus générale. Le député n’est plus simplement député. Il devient l’Honorable. Et la langue effectue une opération particulièrement intéressante : « Député » décrit une fonction ; « Honorable », dans le français courant, paraît décrire une qualité morale. Le titre donne donc presque l’impression que l’élection a conféré non seulement un mandat mais aussi une vertu. Le titre comme capital symbolique Pierre Bourdieu nous fournit ici une clé de lecture essentielle. Le pouvoir d’un titre ne vient pas uniquement du mot. Il vient du fait que les autres acceptent de reconnaître ce titre. Une personne ne devient « Excellence » socialement que parce qu’un système institutionnel et un ensemble d’interlocuteurs acceptent de la traiter ainsi. Le titre constitue donc une forme de capital symbolique. Il peut être acquis, accumuler de la valeur, être affiché, être conservé, être revendiqué et même survivre à la fonction qui l’avait produit. C’est pourquoi nous continuons parfois d’appeler « Monsieur le Ministre » quelqu’un qui ne l’est plus depuis vingt ans ; « Monsieur le Directeur » celui qui ne dirige plus rien ; « Président » un ancien président d’association ; « Excellence » un ancien ambassadeur. Le titre a survécu à sa cause. Les chefs d’État : un extraordinaire laboratoire des appellations Les dirigeants africains permettent de voir ce phénomène presque à l’œil nu. Il ne s’agit évidemment pas de mesurer leur valeur politique à la longueur de leur titulature. Un dirigeant sobre dans ses titres peut exercer un pouvoir autoritaire, et un protocole élaboré ne suffit pas à caractériser un régime. Mais les appellations permettent d’observer la manière dont le pouvoir choisit de se représenter. Nyerere : « Mwalimu » Julius Nyerere demeure Mwalimu Nyerere. Mwalimu : le maître, l’enseignant. Il fut président, fondateur d’un État et figure majeure du panafricanisme. Pourtant, la désignation qui lui survit rappelle d’abord le savoir et la pédagogie. Le prestige existe, mais il se rattache à une représentation particulière de l’autorité : celle de celui qui enseigne plutôt que de celui qui proclame sa grandeur. Modibo Keïta : le « Camarade » Avec Modibo Keïta : Camarade Modibo Keïta. Le paradoxe est superbe. « Camarade » est théoriquement un anti-titre. Le camarade est l’égal. Il appartient au vocabulaire socialiste et révolutionnaire. Mais appliqué durablement au chef, même le mot de l’égalité peut finir par distinguer celui qu’il était censé rapprocher. Les sociétés peuvent fabriquer des titres jusque dans les mots inventés pour abolir les titres. Rawlings : le grade plutôt que la grandiloquence Jerry Rawlings demeure longtemps Flight Lieutenant Jerry John Rawlings. Le grade militaire constitue son principal marqueur public, sans longue chaîne honorifique. Voilà qui rappelle qu’il existe plusieurs manières de mettre le pouvoir en scène. De « Monsieur Maurice » à « IB » : le Burkina raconté par ses appellations L’histoire politique de la Haute-Volta puis du Burkina Faso constitue un cas particulièrement riche. On pourrait presque en raconter six décennies à partir des mots placés devant les noms des chefs d’État. Maurice Yaméogo : « Monsieur Maurice » Premier président de la République de Haute-Volta indépendante, Maurice Yaméogo appartient à l’univers institutionnel de la première République et du protocole postcolonial. Mais l’usage familier de « Monsieur Maurice » est tout aussi intéressant. Une civilité française s’associe au prénom pour créer une forme locale de proximité respectueuse. L’emprunt est déjà transformé. Sangoulé Lamizana : le Général Avec Sangoulé Lamizana, le grade militaire s’impose : Général Sangoulé Lamizana. La fonction présidentielle passera. Le grade restera dans la mémoire nationale. C’est le premier déplacement net, dans l’histoire politique voltaïque, d’une titulature civile vers une titulature militaire durablement associée à la personne. Saye Zerbo : le Colonel Son successeur entre dans la mémoire comme Colonel Saye Zerbo. Là encore, le grade précède presque automatiquement le nom. Il devient une composante de l’identité publique. Jean-Baptiste Ouédraogo : le Médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo offre une combinaison encore plus remarquable : Médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo. Deux légitimités apparaissent ensemble. La médecine : compétence professionnelle et savante. Le commandement : hiérarchie militaire. Un seul titre composé raconte déjà le profil de l’homme placé à la tête de l’État. Thomas Sankara : le Capitaine Puis vient Capitaine Thomas Sankara. Il était président. Il était chef de l’État. Mais le mot qui lui survit est surtout : le Capitaine. La simplicité du grade s’accorde à l’image révolutionnaire de réduction des privilèges et de proximité avec la population que le régime cherchait à construire. Blaise Compaoré : du Capitaine au Président Blaise Compaoré est d’abord Capitaine Blaise Compaoré. Mais avec l’institutionnalisation progressive du régime et la IVe République, le grade s’efface de la présentation politique ordinaire. S’imposent davantage Blaise Compaoré, Président du Faso, puis les formulations du protocole républicain : Son Excellence Monsieur le Président du Faso. La transformation politique s’accompagne d’une transformation linguistique. Le révolutionnaire devient président institutionnel. Le grade recule. Le protocole revient. Michel Kafando : de l’Excellence à « M’ba Michel » Michel Kafando offre un cas particulièrement intéressant. Diplomate et président de la Transition, il appartient naturellement à l’univers de Son Excellence Monsieur Michel Kafando, Président de la Transition. Mais dans un autre registre apparaît M’ba Michel. Le contraste est remarquable : d’un côté, la formule diplomatique internationale ; de l’autre, une appellation relationnelle et affectueuse issue d’un autre système de respect. En raison de sa chevelure blanche, de sa sagesse perçue, de son langage mesuré et de sa posture de "père de la nation" neutre au milieu des tensions, le peuple et la presse burkinabè ont commencé à le surnommer spontanément « M’ba Michel ». La même personne peut ainsi habiter simultanément deux univers de déférence. Yacouba Isaac Zida : le Lieutenant-colonel Avec Yacouba Isaac Zida, le grade revient : Lieutenant-colonel Yacouba Isaac Zida. Lorsqu’il exerce comme Premier ministre, le protocole peut cependant produire Son Excellence Monsieur le Premier ministre. Une nouvelle superposition apparaît : grade militaire + fonction politique + protocole diplomatique. Roch Marc Christian Kaboré : le retour du protocole civil Roch Marc Christian Kaboré constitue un cas essentiel dans cette chronologie. On ne l’appelle couramment ni Général, ni Capitaine, ni Docteur, ni Professeur. C’est la fonction présidentielle elle-même qui fournit le titre : Roch Marc Christian Kaboré, Président du Faso, et dans le protocole : Son Excellence Monsieur Roch Marc Christian Kaboré, Président du Faso. Entre deux séquences militaires, la titulature civile et protocolaire reprend momentanément le dessus. Paul-Henri Sandaogo Damiba : retour du Lieutenant-colonel En 2022 revient Lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba. Mais il devient également Président du Faso, Chef de l’État. Et le protocole peut encore produire Excellence Monsieur le Président du Faso. Encore une fois, plusieurs systèmes coexistent au lieu de s’exclure. Ibrahim Traoré : Capitaine, Camarade, Président… et « IB » Enfin : Capitaine Ibrahim Traoré. Puis : Président du Faso, Chef de l’État. Et aujourd’hui : Camarade Capitaine Ibrahim Traoré. À cela s’ajoute une appellation populaire remarquable : IB. Ces quatre formes racontent quatre relations différentes au même homme. Capitaine le situe dans l’armée. Président le situe dans l’État. Camarade l’inscrit dans un imaginaire révolutionnaire et égalitaire. IB raccourcit brusquement toute la titulature et crée une forme de proximité populaire. Le cas est fascinant. Le Camarade rapproche idéologiquement. Le Capitaine hiérarchise militairement. Le Président institutionnalise. Et le protocole diplomatique peut encore faire intervenir Excellence. Ainsi, plusieurs philosophies de la relation au pouvoir peuvent coexister devant un seul nom. Une histoire politique dans quelques mots La séquence est saisissante : « Monsieur Maurice » → Général Lamizana → Colonel Saye Zerbo → Médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo → Capitaine Thomas Sankara → Capitaine puis Président Blaise Compaoré → Président Michel Kafando / « M’ba Michel » → Lieutenant-colonel Zida → Son Excellence Monsieur Roch Marc Christian Kaboré → Lieutenant-colonel Damiba → Capitaine / Camarade / Président / « IB » Ibrahim Traoré. Ce n’est plus seulement une liste de dirigeants. C’est une petite histoire sociolinguistique du pouvoir au Burkina Faso. Chaque période sélectionne ou privilégie certains signes : le grade, la civilité, la fonction, le protocole, la proximité, l’idéologie. La manière de nommer le chef change avec la manière dont le pouvoir se représente. La Guinée : du Général au Professeur La Guinée fournit un contraste presque parfait. Pendant des années : Général Lansana Conté. Puis : Professeur Alpha Condé. Deux chefs d’État successifs. Deux capitaux symboliques différents. Chez le premier, l’armée. Chez le second, le savoir universitaire. La langue résume presque le passage : du Général au Professeur. Mais les deux procédés ont quelque chose en commun : un attribut initialement lié à une institution - armée ou université - devient partie intégrante de l’identité politique de l’homme. Lorsque le titre devient spectacle : Idi Amin À l’autre extrême se trouve Idi Amin Dada. Avec lui, la titulature devient presque une représentation théâtrale du pouvoir. Grades militaires, titres religieux, distinctions académiques revendiquées, présidence à vie et formules grandiloquentes s’accumulent. Le titre n’est plus seulement là pour situer l’homme dans une institution. Il sert à agrandir symboliquement l’homme lui-même. Le nom devient scène. La titulature devient monument. Yahya Jammeh : plusieurs histoires devant un seul nom Yahya Jammeh constitue sans doute l’exemple le plus spectaculaire de notre problématique. Sa titulature a pu réunir des éléments tels que : His Excellency, Sheikh, Professor, Alhaji, Dr, Babili Mansa… La démonstration se fait presque toute seule. Excellence : protocole étatique. Sheikh : registre arabo-islamique. Alhaji : accomplissement du pèlerinage. Professor / Doctor : registre académique. Mansa : référence à un univers politique mandingue. Plusieurs siècles d’histoire honorifique se retrouvent accumulés devant un seul nom. Nous avons là un exemple presque parfait de l’hybridation des régimes de titulature. De l’usage des titres à leur accumulation Une nouvelle évolution apparaît alors. Il ne suffit plus de posséder un titre. On les additionne : Docteur + Professeur ; Cheikh + El Hadj ; Excellence + Docteur ; Président + Cheikh ; Très Respecté + Cheikh + Docteur. Chaque élément ajoute une couche de prestige. Le titre fonctionne presque comme une médaille verbale. On pourrait parler d’une véritable économie symbolique de la titulature. Une même personne dispose alors d’un portefeuille de titres qu’elle mobilise selon les circonstances : Docteur à l’université, El Hadj dans le quartier, Président dans son association, Cheikh dans son espace religieux, Excellence dans une cérémonie. La pluralité des identités n’est pas le problème. La difficulté commence lorsque ces titres sont cumulés afin de transformer les compétences particulières en supériorité générale de la personne. Quand les fonctions deviennent propriétés personnelles Une autre habitude mérite notre attention. La fonction cesse. Le titre reste. Quelqu’un fut ministre pendant deux ans. Vingt ans plus tard : « Monsieur le Ministre ! » Un autre dirigea une administration : « Monsieur le Directeur ! » Un ancien ambassadeur : « Excellence ! » Un ancien président d’association : « Président ! ». Une transformation silencieuse s’est opérée. La fonction qui appartenait à l’institution est devenue propriété symbolique de l’individu. Pourtant, un ministre n’est pas propriétaire du ministère ; un directeur n’est pas propriétaire de la direction ; un président n’est pas propriétaire de la présidence. Le titre devrait désigner une responsabilité temporaire. Dans les usages sociaux, il peut devenir une rente symbolique permanente. Et que devient celui qui n’a aucun titre ? C’est peut-être là que la question devient véritablement politique. Que produit une société dans laquelle chacun cherche à devenir Excellence, Honorable, Docteur, Professeur, Cheikh, Président, Distingué, Très Respecté ? Elle fabrique nécessairement, en miroir, une autre catégorie : ceux qui ne sont rien de tout cela. Le citoyen ordinaire. Celui qui n’est ni ministre ni docteur. Ni cheikh ni hadj. Ni président ni directeur. Ni « très respecté » officiellement. Une République proclame juridiquement l’égalité des citoyens. Mais une inflation incontrôlée des titres peut reconstruire symboliquement une société de rangs. La République dit : « Tous les citoyens sont égaux. » La titulature sociale risque parfois de répondre : « Oui, mais certains sont plus Excellents, plus Honorables, plus Distingués et plus Respectés que les autres. » Le paradoxe mérite réflexion. Respecter n’est pas nécessairement hiérarchiser Il ne faut évidemment pas tirer de tout cela une conclusion caricaturale. Personne ne propose d’abolir la politesse. Il ne s’agit pas de nier les fonctions, les diplômes, les grades militaires, les titres traditionnels ou religieux. Toutes les sociétés reconnaissent des compétences. Toutes organisent la déférence. Toutes distinguent certaines responsabilités. La sociolinguistique a depuis longtemps montré que les formes d’adresse organisent notamment deux dimensions fondamentales de la relation sociale : le pouvoir et la solidarité. Le problème n’est donc pas le respect. Le problème commence lorsque nous confondons respect et supériorité permanente. Reconnaître le savoir d’un professeur ne signifie pas qu’il ait raison sur tout. Respecter un imam ne lui confère pas automatiquement compétence dans tous les domaines. Avoir accompli le pèlerinage ne transforme pas nécessairement quelqu’un en théologien. Être président ne fait pas d’un citoyen un être d’essence supérieure. Être ministre est une responsabilité. Ce n’est pas une noblesse. Remettre les titres à leur place Nous gagnerions donc à faire quelque chose de très simple : redonner à chaque mot sa signification. Monsieur : civilité. Docteur : titre académique. Professeur : fonction ou grade selon les systèmes. Ministre : fonction. Président : fonction. Capitaine, Colonel, Général : grades militaires. Excellence : protocole. Honorable : convention honorifique propre à certains systèmes. El Hadj et Hadja : accomplissement du pèlerinage. Imam : fonction religieuse. Cheikh : titre dont les critères doivent être précisés selon les traditions. Naaba, Mansa, Karamɔgɔ, Soma, Basitigi : catégories à comprendre dans les institutions et histoires qui les ont produites. Respecté, très respecté, distingué : appréciations dont la transformation en véritables titres mérite d’être interrogée. Cette clarification ne diminue personne. Elle protège au contraire la valeur des titres en empêchant leur banalisation. Les mots exercent eux aussi du pouvoir Asif Agha, Judith Irvine, Roger Brown, Albert Gilman et d’autres chercheurs ont montré combien les formes d’adresse, les honorifiques et les registres de déférence participent à l’organisation des relations sociales. Bourdieu va plus loin : les mots peuvent exercer un pouvoir symbolique lorsqu’une société reconnaît à celui qui les prononce ou les porte la légitimité correspondante. Les appellations ne sont donc jamais totalement innocentes. Camarade met en avant la solidarité. Excellence produit davantage de distance. Mwalimu met en avant le savoir. Général rappelle le grade. El Hadj rappelle un accomplissement religieux. Naaba ou Mansa mobilisent une histoire politique. IB crée une proximité d’un autre type. Chaque appellation construit une certaine relation entre celui qui parle et celui à qui il parle. Pour une archéologie africaine des titres Il serait donc temps d’entreprendre une véritable archéologie des appellations et titulatures en Afrique si l’on veut une endogénéisation réelle de la terminologie du pouvoir. Pour chaque terme, il faudrait demander : d’où vient-il ? Quand apparaît-il ? Quelle institution l’a créé ? Qui pouvait initialement le porter ? Sur quelle compétence reposait-il ? Comment son sens a-t-il évolué ? Comment a-t-il été traduit ? Comment les sociétés africaines se le sont-elles approprié ? Est-il encore aujourd’hui une fonction, un grade, une civilité, un accomplissement, une dignité ou simplement une marque de prestige ? Une telle étude obligerait à croiser linguistique, sociologie, anthropologie, histoire politique, histoire religieuse et analyse du discours. Elle montrerait surtout que l’histoire africaine ne s’écrit pas seulement à travers les constitutions, les coups d’État, les élections et les institutions. Elle s’écrit aussi dans la manière dont les Africains se nomment, s’interpellent et se font annoncer. À chacun son titre, mais à chaque titre sa place Il ne s’agit donc pas de supprimer Excellence, Honorable, Cheikh, Professeur, Naaba, El Hadj, Camarade ou quelque autre appellation. Il s’agit de savoir ce que nous reconnaissons en les prononçant. Un savoir ? Une fonction ? Un diplôme ? Un accomplissement religieux ? Une autorité sociale ? Une histoire ? Une responsabilité temporaire ? Ou simplement une grandeur que l’usage finit par fabriquer ? De Mwalimu Nyerere au Camarade Modibo Keïta, du Capitaine Thomas Sankara au Général Lansana Conté, du Professeur Alpha Condé à IB, des longues titulatures d’Idi Amin Dada, du Marechal Mobutu à celles de Yahya Jammeh, plusieurs conceptions africaines du pouvoir se donnent ainsi à lire dans quelques mots placés devant les noms. Certaines appellations rapprochent. D’autres éloignent. Certaines décrivent. D’autres glorifient. Certaines rappellent un mérite. D’autres créent une dignité. Certaines disparaissent avec la fonction. D’autres lui survivent pendant toute une vie. Mais toutes nous rappellent une chose essentielle : les mots avec lesquels une société honore ses dirigeants, ses savants, ses religieux et ses notables disent aussi quelle société elle est - et quelle société elle veut devenir. Avant donc de nous demander : « Quel titre dois-je donner à cette personne ? », il serait peut-être plus utile de poser d’abord cette question : « Qu’est-ce que je reconnais exactement en elle lorsque je lui donne ce titre ? » Car entre le respect légitime de la personne et la fabrication permanente de supériorités sociales, il existe une frontière. Et cette frontière passe aussi par les mots. Par Professeur Mamadou Lamine SANOGO Repères bibliographiques Vos réactions (4) |