
Dr Boureima Ouédraogo : « Le Burkina Faso doit désormais passer de la reconnaissance des médecines endogènes à leur véritable valorisation »Longtemps marginalisées, voire réprimées sous l’administration coloniale, les pratiques médicales endogènes ont progressivement acquis une reconnaissance juridique et institutionnelle au Burkina Faso. Dans une thèse de doctorat en histoire africaine, soutenue le 16 juillet 2026 à l’Université Joseph-Ki-Zerbo sur le thème « Approche historique des pratiques médicales endogènes au Burkina Faso (1897-2020) : entre clandestinité, collaboration et institutionnalisation », le Dr Boureima Ouédraogo retrace cette évolution de 1897 à nos jours. Il y analyse aussi les rapports de pouvoir, les politiques publiques et les dynamiques scientifiques qui ont façonné le statut de ces savoirs thérapeutiques. Pour cet historien, l’enjeu n’est désormais plus seulement leur reconnaissance, mais leur véritable valorisation, dans une perspective de souveraineté sanitaire, sans opposer médecine endogène et biomédecine. Lefaso.net : Pouvez-vous vous présenter et nous dire ce qui vous a conduit à consacrer une thèse de doctorat aux pratiques médicales endogènes au Burkina Faso ? Boureima Ouédraogo : Je suis Boureima Ouédraogo, récemment docteur en histoire contemporaine, avec une spécialisation en économie, population et relations internationales, de l’université Joseph KI-Zerbo, où j’ai effectué l’ensemble de mon parcours universitaire, de la licence au doctorat, au département d’histoire et d’archéologie. Je m’intéresse particulièrement aux questions de santé et de médecine, ainsi qu’à l’histoire des institutions et des organismes intervenant dans ce domaine. Au sein de mon école doctorale Leshco, j’ai assuré le rôle de délégué des doctorants à partir de 2022. Par ailleurs, je suis enseignant d’histoire-géographie au lycée de Guiguemtenga, dans la commune de Koubri, région du Kadiogo. Avant d’entamer mon propos, je voudrais adresser mes sincères remerciements à mon directeur de thèse, le professeur Yacouba Banhoro, qui a dirigé et accompagné ce travail. Je voudrais également remercier Lefaso.net et vous-même pour l’intérêt porté à mes travaux. En tant que chercheur, je dois reconnaître que les productions de votre média nous sont d’une grande utilité. J’en ai d’ailleurs pleinement mobilisé dans mes travaux, notamment dans mon mémoire de Master, dans mes articles et dans ma thèse. Mon intérêt pour l’histoire de la santé remonte à mes années de licence. À cette période, Pr Yacouba Banhoro m’avait sollicité pour participer à des enquêtes de terrain dans le cadre d’un article qu’il préparait sur les hémorroïdes et leur prise en charge par les tradipraticiens. Cette première expérience d’enquête dans le domaine de la santé a suscité ma curiosité et m’a progressivement conduit à m’intéresser davantage aux questions de santé. Lorsque j’ai dû choisir un sujet pour mon mémoire de Master, mes lectures m’avaient notamment conduit vers les travaux de Jean-Pierre Bado, qui soulignait que les questions relatives à la santé et à la médecine demeuraient encore insuffisamment étudiées par les historiens. Cette remarque a renforcé mon intérêt pour ce champ de recherche. J’ai donc consacré mon mémoire à l’histoire de la médecine moderne et traditionnelle au Burkina Faso de 1970 à 2015. À l’issue du master, j’ai souhaité poursuivre dans cette même voie, mais en élargissant la perspective historique. Mes lectures, notamment celles de Megan Vaughan, m’avaient également amené à constater que, malgré le développement de la production historiographique sur la santé en Afrique, la médecine dite traditionnelle africaine demeurait relativement marginale dans l’histoire de la santé, notamment en raison de certains préjugés et du poids des politiques coloniales. C’est donc à partir de ce constat que j’ai voulu approfondir la réflexion dans le cadre de ma thèse. Ce qui m’a conduit à ce sujet, c’est finalement le constat d’un paradoxe persistant : des savoirs et des pratiques médicales profondément enracinés dans les sociétés burkinabè ont longtemps été marginalisés dans les politiques et les récits dominants de l’histoire de la santé. Il m’a alors paru nécessaire d’interroger cette marginalisation dans la longue durée, afin de comprendre comment ces pratiques ont évolué, comment elles ont été perçues et encadrées par les pouvoirs publics, et comment elles sont progressivement passées de la marginalisation à une forme de reconnaissance et d’institutionnalisation. Cette démarche répondait ainsi à une nécessité à la fois scientifique, puisqu’il s’agissait de contribuer à combler un déficit historiographique, et citoyenne, car elle permet de mieux comprendre la place que ces savoirs peuvent occuper dans les systèmes de santé contemporains. Avant d’aller plus loin, je voudrais préciser un choix terminologique qui traverse toute cette recherche : j’emploie l’expression « médecine endogène » plutôt que « médecine traditionnelle ». Le terme traditionnel peut donner l’idée d’un savoir figé, ancien, transmis sans changement de génération en génération, comme s’il appartenait à un passé révolu et s’opposait mécaniquement à la modernité. Or ces pratiques sont au contraire dynamiques et évolutives : elles continuent de se transformer au contact de leur environnement social, culturel et scientifique. Le terme endogène met davantage l’accent sur des savoirs produits, transmis et appropriés au sein des sociétés concernées, sans les enfermer dans cette opposition stérile entre tradition et modernité. C’est d’ailleurs cette opposition qui, historiquement, a souvent servi à hiérarchiser les savoirs plutôt qu’à les décrire. Dans ma thèse, j’emploie donc « médecine endogène » comme une notion englobante, qui désigne non seulement les remèdes à base de plantes, mais aussi les conceptions de la maladie, les pratiques thérapeutiques et les savoirs qui se sont développés au sein des sociétés burkinabè. Vous évoquez la continuité avec votre mémoire de master sur la médecine moderne et traditionnelle (1970-2015). Qu’est-ce qui vous a poussé à élargir la focale jusqu’à 1897 ? Mon mémoire de Master, intitulé Les rapports entre la médecine moderne et la médecine traditionnelle au Burkina Faso de 1970 à 2015, portait essentiellement sur les relations et la cohabitation entre ces deux types de pratiques médicales au Burkina Faso. Ce mémoire peut donc être considéré comme une première phase de prospection pour ma recherche doctorale. En effet, la période 1970-2015 ne permettait pas de saisir toute la profondeur historique du phénomène. Surtout, l’approche historique que j’avais adoptée au niveau du master restait encore insuffisante pour comprendre les origines de la marginalisation des pratiques médicales endogènes. J’ai donc voulu remonter beaucoup plus loin, jusqu’en 1897, qui correspond à la fin de la conquête des différents peuples et royaumes qui allaient former le territoire de la Haute-Volta et à la mise en place progressive de l’administration coloniale. Cette période constitue un moment important de rupture avec l’ordre ancien, notamment sur les plans politique, économique, religieux, mais également sanitaire. L’administration coloniale introduit progressivement un nouveau système médical et de nouvelles conceptions de la maladie, des soins et de la légitimité thérapeutique. C’est donc à partir de cette période que je pouvais véritablement interroger la transformation du statut des pratiques médicales endogènes. On passe progressivement d’un système thérapeutique profondément enraciné dans les sociétés locales à des pratiques que le pouvoir colonial va chercher à contrôler, à encadrer et, dans certains cas, à réprimer. Sans remonter à cette période, on risque de considérer la marginalisation actuelle des pratiques médicales endogènes comme un simple retard qu’il faudrait « rattraper ». Or, ma recherche montre qu’elle est aussi le produit d’un processus historique précis de disqualification et de transformation des rapports de pouvoir autour des savoirs médicaux. L’élargissement du cadre chronologique jusqu’en 1897 répondait donc à une nécessité : pour comprendre la cohabitation contemporaine entre médecine biomédicale et pratiques médicales endogènes, il fallait revenir sur les conditions historiques dans lesquelles cette coexistence s’est construite. Votre méthodologie croise archives coloniales et nationales, sources orales et documents audiovisuels. Quelle a été la source la plus difficile à mobiliser, et pourquoi ? L’écriture du récit historique mobilise effectivement une pluralité de sources, notamment des sources écrites, orales et audiovisuelles. Dans le cadre de ma thèse, j’ai donc cherché à croiser ces différentes catégories de sources afin de confronter les points de vue et de mieux restituer l’évolution des pratiques médicales endogènes au Burkina Faso. Pour les sources écrites, une partie importante des archives se trouve en dehors du Burkina Faso, en raison de l’histoire coloniale de la Haute-Volta, qui était intégrée à l’Afrique occidentale française (AOF). J’ai eu la chance de bénéficier d’une bourse du Programme d’Appui à l’Enseignement Supérieur (PAES) du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, financé par la Banque mondiale. Je tiens à remercier vivement ces institutions pour cet appui dans la mesure où cette bourse m’a permis de séjourner pendant un mois à Dakar et de consulter les Archives nationales du Sénégal. Où j’ai pu accéder à de nombreux documents concernant la Haute-Volta, notamment des rapports sanitaires. Ces archives sont particulièrement importantes parce que les politiques coloniales étaient en grande partie pensées et coordonnées à l’échelle de l’AOF, avant d’être appliquées et, selon les cas, adaptées dans les différentes colonies. D’autres fonds importants se trouvent notamment à Abidjan, Bamako et Niamey, en particulier pour la période 1932-1947, lorsque la Haute-Volta a été supprimée et son territoire réparti entre les colonies voisines. Je n’ai pas pu accéder directement à ces fonds. Il existe également en France des sources très importantes pour mon sujet, notamment au Muséum national d’histoire naturelle et aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM), à Aix-en-Provence. Je n’ai pas pu effectuer le déplacement en France, même si j’ai eu la possibilité de consulter certaines ressources en ligne. Cela reste toutefois insuffisant au regard de l’importance de ces fonds pour comprendre notamment les recherches menées sur les plantes médicinales et les savoirs thérapeutiques africains durant la période coloniale. Un chercheur, J.-P. Bado, soulignait le caractère longtemps négligé de ce champ en Afrique francophone. Diriez-vous que ce terrain historiographique reste aujourd’hui « en friche » ? Mais depuis lors, les choses ont considérablement évolué. Je ne dirais donc pas qu’aujourd’hui ce terrain est encore « en friche » comme il pouvait l’être il y a une vingtaine d’années. La production scientifique s’est développée et de plus en plus de chercheurs s’intéressent désormais à l’histoire de la santé, des maladies, des pratiques médicales et des institutions sanitaires en Afrique. Lors de ma soutenance de thèse, j’ai eu dans mon jury le professeur Mor Ndao, de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, qui est un éminent historien de la santé et qui a également travaillé sur l’histoire des politiques et des pratiques sanitaires en Afrique. Sa présence dans ce jury témoigne aussi du développement de cette spécialité dans les universités africaines. Au Burkina Faso également, le professeur Yacouba Banhoro peut être considéré comme l’un des pionniers de l’histoire de la santé, notamment avec sa thèse consacrée à l’expansion de la pandémie du VIH/Sida, soutenue en 2005 à l’université de Hambourg. Ses travaux ont contribué à ouvrir la voie à d’autres chercheurs qui se sont ensuite intéressés à l’histoire de la santé et des maladies au Burkina Faso. On peut notamment citer les travaux des Drs Moussa Zabsonré, Worondjilè Hien, Serge Doyé, entre autres, ainsi que ceux de nombreux doctorants et étudiants de master qui consacrent aujourd’hui leurs recherches à des questions liées à la santé, aux maladies, aux pratiques médicales et aux institutions sanitaires. Il faut donc reconnaître qu’il y a eu une évolution importante depuis les constats formulés par Jean-Paul Bado et Sylvain Bertschy. Le champ s’est enrichi, les chercheurs sont plus nombreux et les thématiques abordées se sont diversifiées. Cela dit, je ne pense pas que tout soit désormais exploré. Il existe encore de nombreux pans de l’histoire de la santé en Afrique, et particulièrement de l’histoire des pratiques médicales endogènes, qui méritent d’être étudiés. Les sources sont parfois difficiles d’accès, certaines périodes restent peu documentées et plusieurs questions demeurent insuffisamment analysées. Je dirais donc que le terrain n’est plus en friche, mais qu’il reste encore largement à cultiver. C’est précisément ce qui donne, à mon sens, tout son intérêt à la poursuite des recherches dans ce domaine. Vous avez mené des enquêtes de terrain auprès de tradipraticiens, de professionnels de santé et d’usagers. Y a-t-il une rencontre ou un témoignage qui a particulièrement marqué votre recherche ? Oui, plusieurs rencontres m’ont marqué durant mes enquêtes de terrain, mais une en particulier reste gravée en moi : celle avec M. Zéphirin Dakuyo, précurseur de la modernisation des pratiques thérapeutiques endogènes au Burkina Faso et fondateur de Phytofla. Après plusieurs tentatives pour entrer en contact avec lui, j’ai finalement pu le rencontrer à Banfora, le 7 juillet 2023. Il m’a reçu, nous avons échangé, et j’ai même pu prendre quelques photographies avec lui. Il était souffrant ce jour-là, et m’a demandé de l’excuser pour la brièveté de notre entretien. Il m’a promis de venir à Ouagadougou dès qu’il irait mieux, pour que nous puissions reprendre la conversation avec le temps qu’elle méritait. Cette suite n’a jamais eu lieu. Il est décédé le 15 octobre 2023. Jusqu’à l’annonce de sa disparition, j’espérais encore pouvoir approfondir cet entretien et recueillir davantage sur son parcours exceptionnel. Cette perte m’a profondément marqué, au-delà de la seule dimension humaine. J’ai eu le sentiment très concret qu’une partie de la mémoire vivante de l’histoire des pratiques médicales endogènes venait de s’éteindre avec lui, sans que j’aie pu pleinement exploiter cette source orale irremplaçable. J’avais d’ailleurs des projets d’articles sur son parcours et son œuvre. Cette expérience fait partie des réalités, parfois cruelles, de la recherche historique. Mais elle m’a surtout rappelé une urgence : celle de recueillir et documenter, tant qu’il en est encore temps, les témoignages des hommes et des femmes qui ont façonné l’évolution des savoirs et des pratiques médicales endogènes au Burkina Faso. Certains sont encore parmi nous : je pense aux professeurs Pierre Innocent Guissou, Sita Guinko et Odile Nacoulma, tous de l’université Joseph Ki-Zerbo. D’autres nous ont déjà quittés, comme le professeur Quétian Bognounou. Ces acteurs sont eux-mêmes des sources vivantes de l’histoire contemporaine des pratiques médicales endogènes au Burkina Faso, et je pense qu’il est de notre responsabilité, en tant que chercheurs, de recueillir leur parole avant qu’il ne soit trop tard. Vous parlez d’un « affrontement asymétrique » entre le pouvoir colonial et les thérapeutes locaux. Concrètement, quels moyens juridiques et répressifs l’administration coloniale a-t-elle utilisés contre les guérisseurs ? L’« affrontement asymétrique » tient d’abord au fait que le pouvoir colonial disposait de l’appareil administratif, juridique, policier et judiciaire, tandis que les thérapeutes locaux se trouvaient progressivement privés de toute reconnaissance officielle. Dès le début de la colonisation, les administrateurs sanitaires utilisaient d’ailleurs un vocabulaire qui relevait du champ lexical militaro-politique pour décrire leur action à l’égard des pratiques médicales endogènes : il était question de « détruire », « anéantir », « lutter », « imposer », « soumettre », de « résistance », de « pénétration » ou encore de « supériorité ». Les premiers rapports de l’Assistance médicale indigène (AMI) avaient même un caractère assez triomphaliste. Ils donnaient à voir une médecine coloniale qui aurait progressivement remporté la confiance des populations, avec l’idée que les « indigènes abandonnent » leurs remèdes pour venir consulter les médecins coloniaux. Mais, dans les faits, le développement de l’AMI et de la médecine coloniale s’est heurté à de nombreuses difficultés. Les guérisseurs ont alors été progressivement présentés comme l’un des obstacles à l’action sanitaire coloniale, notamment parce qu’ils détourneraient les malades des structures de soins et empêcheraient les populations d’adopter les nouvelles règles d’hygiène. C’est dans ce contexte qu’un véritable arsenal juridique a été mis en place. La loi du 30 novembre 1892 sur l’exercice de la médecine, connue sous le nom de « loi Brouardel » et appliquée aux colonies à partir de 1897, a contribué à officialiser la médecine occidentale et à placer les thérapeutes locaux dans une situation d’exercice clandestin. L’arrêté du 25 mai 1906 sur l’exercice de la pharmacie en AOF réservait également la vente des médicaments à des personnes disposant des qualifications reconnues par l’administration coloniale. À cela s’ajoutait le décret du 14 avril 1904, qui prévoyait des sanctions financières contre les contrevenants. Le Code de l’indigénat a constitué un autre instrument important de cette répression. Le Code du 3 décembre 1901 interdisait notamment « l’exercice illégal de la médecine, la vente illégale de médicaments et les pratiques de sorcellerie ». Les pratiques médicales locales pouvaient ainsi être assimilées à la « sorcellerie », au « charlatanisme » ou à l’exercice illégal de la médecine. Cette assimilation était particulièrement lourde de conséquences, puisqu’elle permettait de transformer une pratique thérapeutique reconnue dans les sociétés locales en infraction aux yeux de l’administration coloniale. Les archives montrent que ces dispositions n’étaient pas seulement théoriques. En mars 1932, par exemple, une guérisseuse nommée Timpoko, habitante du cercle de Ouagadougou, fut condamnée à une amende de 100 francs, tandis que son mari fut condamné à quatre mois d’emprisonnement pour des faits qualifiés de sorcellerie. Les autorités pouvaient également procéder à la confiscation des objets considérés comme des « fétiches » ou des éléments associés aux rites ancestraux. La répression s’est également exercée par l’intermédiaire des juridictions indigènes, qui ont eu à connaître des affaires qualifiées de « sorcellerie » et de « médecine illégale ». Au début des années 1940, le Code pénal indigène de l’AOF regroupait encore la « sorcellerie, magie, charlatanisme » parmi les infractions poursuivies. Il faut donc comprendre que la répression ne reposait pas uniquement sur l’interdiction de soigner. Elle passait aussi par une véritable entreprise de disqualification : les thérapeutes locaux étaient désignés comme « féticheurs », « sorciers » ou « charlatans », leurs pratiques étaient assimilées à des activités illégales et leurs objets thérapeutiques ou rituels pouvaient être saisis. L’objectif était ainsi de réduire leur influence et de faire de la médecine coloniale le modèle médical légitime. Le thérapeute, qui était une figure d’autorité reconnue par les populations, pouvait alors être transformé, du point de vue de l’administration coloniale, en « hors-la-loi ». C’est en ce sens que je parle d’un affrontement asymétrique : d’un côté, un pouvoir colonial disposant de la loi et de la force publique ; de l’autre, des praticiens qui ont dû continuer à exercer dans un environnement de plus en plus contraignant. Comment expliquez-vous ce paradoxe : les autorités coloniales répriment les guérisseurs tout en s’intéressant activement à l’exploitation scientifique des plantes médicinales africaines ? À première vue, cela peut effectivement apparaître comme un paradoxe : comment peut-on réprimer les guérisseurs tout en s’intéressant aux plantes médicinales et aux savoirs thérapeutiques africains ? Mais, lorsqu’on examine de plus près la politique coloniale, on comprend qu’il ne s’agissait pas nécessairement d’une contradiction. Il y avait plutôt une logique de sélection, de contrôle et d’appropriation des savoirs. Les autorités coloniales considéraient généralement que les pratiques thérapeutiques locales étaient liées à des croyances et à des conceptions de la maladie qu’elles jugeaient « irrationnelles », voire dangereuses. Le guérisseur était donc perçu comme un concurrent de la médecine coloniale et comme un obstacle à son implantation. C’est pour cette raison que son exercice pouvait être réprimé ou qualifié de « charlatanisme », de « sorcellerie » ou d’exercice illégal de la médecine. En revanche, les plantes médicinales constituaient une autre question. Certaines d’entre elles possédaient des propriétés thérapeutiques que les chercheurs et les médecins coloniaux cherchaient à identifier, à étudier et éventuellement à intégrer dans la pharmacopée scientifique. Les savoirs détenus par les populations locales pouvaient alors devenir une source d’information précieuse pour cette recherche. Il y avait donc une distinction entre le savoir thérapeutique dans son contexte culturel et social, et les éléments de ce savoir susceptibles d’être isolés, étudiés et réinterprétés selon les critères de la science médicale occidentale. On pouvait rejeter le guérisseur tout en s’intéressant à la plante qu’il utilisait. Cette situation révèle aussi un rapport de pouvoir, que la pensée décoloniale a précisément cherché à conceptualiser. C’est ce qu’Aníbal Quijano nomme la colonialité du pouvoir : une matrice qui ne s’arrête pas à la seule domination politique et économique, mais qui organise aussi la hiérarchisation des savoirs eux-mêmes, en distinguant ce qui mérite d’être reconnu comme science de ce qui doit être disqualifié comme croyance. L’administration coloniale ne cherchait donc pas nécessairement à préserver les savoirs médicaux africains tels qu’ils existaient dans les sociétés locales ; elle pouvait chercher à en extraire ce qui était considéré comme scientifiquement utile, à le soumettre à ses propres méthodes d’analyse et à en contrôler ensuite l’exploitation. J’ai d’ailleurs retrouvé, dans mes recherches, un cas précis qui illustre remarquablement cette dynamique, et qui concerne directement la Haute-Volta. En 1945-1946, une épidémie de gastro-entérite aiguë, appelée « sada wubré » en mooré, frappe durement la région de Ouagadougou, touchant aussi bien la population civile que la garnison militaire. Face à l’échec relatif des traitements occidentaux classiques, les autorités sanitaires coloniales se tournent alors vers un remède endogène bien connu des guérisseurs mossé : une infusion à base de “wilinwiga”, le Guiera senegalensis. Le pharmacien Joseph Kerharo et ses collègues documentent que ce remède, administré au camp militaire, au dispensaire et sur les chantiers du chemin de fer, fait pratiquement disparaître l’épidémie, au point qu’en 1946, plus aucune hospitalisation ne fut enregistrée pour ce syndrome. La mission catholique elle-même adopte alors cette méthode dans tous ses postes de brousse. Les auteurs recommandent finalement l’usage de ce remède à l’ensemble des médecins coloniaux d’Afrique occidentale française. Ce cas est éloquent : un savoir thérapeutique moagha, recueilli directement auprès des guérisseurs, sauve des vies dans le dispositif sanitaire colonial lui-même, pendant que, dans le même temps, l’exercice autonome de ces mêmes guérisseurs reste juridiquement réprimé au titre du Code de l’indigénat. C’est exactement ce que révèle la colonialité du pouvoir : le savoir africain pouvait être validé, exploité, recommandé, à condition d’être détaché de son détenteur légitime et absorbé par l’autorité scientifique coloniale. C’est ce qui explique que l’histoire de la médecine coloniale soit à la fois une histoire de marginalisation des praticiens locaux et d’intérêt croissant pour certaines ressources et connaissances thérapeutiques africaines. Il faut cependant éviter de considérer que toutes les recherches coloniales sur les plantes médicinales ont été uniquement motivées par une volonté d’appropriation. Il y avait aussi de véritables préoccupations scientifiques et sanitaires, notamment la recherche de traitements adaptés aux maladies rencontrées dans les colonies. Mais ces recherches se déroulaient dans un contexte colonial marqué par une forte asymétrie de pouvoir. C’est donc cette double dynamique qui me paraît importante : réprimer l’autonomie du thérapeute local tout en cherchant à connaître, à contrôler et éventuellement à valoriser scientifiquement certaines ressources et connaissances issues de son environnement thérapeutique. Malgré cette répression, les praticiens n’ont jamais cessé d’exercer. Comment cette résistance clandestine s’est-elle organisée ? Je parlerais davantage de persistance clandestine que d’une résistance organisée au sens d’un mouvement structuré. Malgré les interdictions et les mesures répressives, les praticiens des savoirs médicaux endogènes ont continué à exercer, notamment en tirant parti des limites du système médical colonial. À la veille des indépendances, l’administration coloniale avait certes déployé des efforts pour doter le territoire voltaïque d’un réseau d’infrastructures sanitaires. Mais ce réseau restait très rudimentaire et présentait d’importantes lacunes, aussi bien en matière de couverture géographique que de qualité et d’accessibilité des services offerts. Les infrastructures sanitaires étaient principalement concentrées dans certains centres urbains et administratifs, tandis qu’une grande partie des populations, notamment en milieu rural, demeurait éloignée des structures de soins. À cela s’ajoutaient les retards dans le développement du système sanitaire, les difficultés de reconstruction après la Seconde Guerre mondiale et les inégalités d’investissement entre les différentes régions. Ces insuffisances ont créé un espace dans lequel les praticiens des savoirs médicaux endogènes ont pu continuer à exercer. Ils étaient présents au plus près des populations et proposaient des soins qui correspondaient à des besoins auxquels le système colonial ne pouvait pas toujours répondre. Il faut également souligner que leur maintien ne reposait pas uniquement sur les insuffisances du système colonial. Ces pratiques étaient profondément enracinées dans les sociétés locales, et les populations continuaient à leur accorder leur confiance. Les praticiens ont ainsi pu conserver leurs assises sociales malgré leur marginalisation juridique et administrative. On peut donc dire que la répression n’a pas réussi à faire disparaître les pratiques médicales endogènes. Leur persistance s’explique par la combinaison de deux facteurs : d’une part, leur fort ancrage social et culturel ; d’autre part, les limites structurelles du système médical colonial, qui ne pouvait pas répondre à l’ensemble des besoins sanitaires de la population. La clandestinité a ainsi constitué moins une forme d’organisation collective qu’un mode de survie et de continuité des pratiques, permettant aux thérapeutes de maintenir leurs activités malgré les contraintes imposées par l’administration coloniale. Vous situez un tournant décisif autour de la Déclaration d’Alma-Ata de l’OMS en 1978 et des orientations de l’OUA. En quoi ce contexte international a-t-il changé la donne pour le Burkina Faso ? Il faut d’abord préciser que le tournant ne commence pas véritablement en 1978. Dès 1968, l’Organisation de l’unité africaine (OUA), à travers son Comité scientifique, technique et de la recherche (CSTR), avait commencé à placer les savoirs médicaux endogènes et la pharmacopée africaine au cœur des préoccupations scientifiques du continent. Plusieurs symposiums interafricains ont ainsi été organisés sous l’égide de l’OUA. Le premier s’est tenu à Dakar en 1968, puis d’autres rencontres ont eu lieu au Caire en 1975, à Abidjan en 1979, à Abuja en 1988 et à Yaoundé en 1993. Ces rencontres ont permis aux chercheurs africains de réfléchir au statut des savoirs médicaux endogènes, à leur documentation, à leur valorisation et à la recherche scientifique sur les plantes médicinales. Le symposium de Dakar de 1968 est particulièrement important : il a conduit à réorienter la recherche sur les plantes médicinales africaines, en dépassant la seule identification ou l’isolement de substances naturelles, pour mieux documenter les connaissances ethnomédicales détenues par les praticiens locaux et rechercher scientifiquement les propriétés thérapeutiques des plantes utilisées dans les sociétés africaines. L’OUA et le CSTR ont également contribué au financement de recherches ethnobotaniques et à la mise en place d’institutions et de centres de recherche dans plusieurs pays africains. Cette dynamique continentale trouve un relais scientifique et institutionnel décisif dans l’action du Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur, le CAMES, créé lui aussi en 1968. Dès 1974, le CAMES lance un programme spécifiquement consacré à « la médecine traditionnelle et à la pharmacopée africaine », sous l’impulsion de Joseph Ki-Zerbo, alors secrétaire général de l’institution. Ce programme organise, à partir du colloque de Lomé en 1974 puis de celui de Niamey en 1976, une série de rencontres scientifiques réunissant chercheurs et tradipraticiens. Ki-Zerbo y défend une approche holistique des savoirs médicaux endogènes, refusant de les réduire à de simples recettes exploitables : pour lui, ces savoirs font partie intégrante de l’identité et de la civilisation africaines, et leur étude appelle une approche interdisciplinaire, associant médecine, botanique, anthropologie et spiritualité. Il évoque à ce sujet la nécessité de « sauvegarder la science et la gnose africaines », dans un contexte où il redoute déjà, dès 1974, l’appropriation des remèdes africains par des firmes étrangères. Le programme du CAMES a ainsi accompagné, jusqu’en 2012, dix-sept colloques et plus de cinq cents communications scientifiques. C’est-à-dire que l’initiative africaine, portée conjointement par l’OUA et par des figures comme Ki-Zerbo au sein du CAMES, précède largement Alma-Ata sur cette question, et mérite d’être reconnue comme telle. C’est l’action conjuguée de l’OUA et du CAMES qui a progressivement contribué à faire passer les savoirs médicaux endogènes d’un domaine considéré comme marginal à un objet légitime de recherche scientifique. C’est dans cette dynamique qu’il faut également situer la création, au Burkina Faso, de l’Institut de recherche sur les substances naturelles (IRSN) en 1978, qui allait jouer un rôle important dans les recherches sur les ressources naturelles et, notamment, sur les plantes médicinales. L’enjeu était progressivement de produire des connaissances scientifiques sur des ressources et des pratiques qui avaient longtemps été considérées avec méfiance. La Déclaration d’Alma-Ata de 1978 est venue renforcer cette dynamique à l’échelle internationale. Elle a contribué à inscrire les savoirs et pratiques de santé traditionnels dans l’agenda international de la santé et à encourager les États à prendre en compte les ressources sanitaires locales dans leurs systèmes nationaux de santé. Pour les pays africains, cette orientation constituait une évolution importante : les pratiques qui avaient longtemps été marginalisées pouvaient désormais être envisagées comme des ressources susceptibles de contribuer aux soins de santé primaires. Au Burkina Faso, cette nouvelle orientation a progressivement favorisé un changement de politique. Les pouvoirs publics ont commencé à considérer davantage les praticiens des savoirs médicaux endogènes comme des acteurs avec lesquels il fallait composer, notamment en les encourageant à s’organiser et à se regrouper. La recherche scientifique sur les plantes médicinales s’est également développée. Il faut toutefois préciser que la reconnaissance n’a pas été immédiate. Il y a eu tout un processus, avec des initiatives nationales, continentales et internationales qui se sont renforcées progressivement. À partir des années 2000 notamment, les engagements pris par les dirigeants africains lors de différents sommets continentaux ont contribué à accélérer l’élaboration de politiques nationales de valorisation de la médecine traditionnelle, jusqu’à l’adoption au Burkina Faso de la première politique nationale dans ce domaine en 2004. Ainsi, l’évolution est progressive et porte plusieurs signatures africaines avant même sa reconnaissance internationale : l’OUA, dès 1968, ouvre une dynamique continentale de recherche et de valorisation ; le CAMES, dès 1974, lui donne sous l’impulsion de Ki-Zerbo un cadre scientifique structuré, fondé sur une vision holistique des savoirs endogènes ; Alma-Ata, en 1978, confère à cette question une légitimité internationale dans le cadre des soins de santé primaires ; puis les États africains, dont le Burkina Faso, traduisent progressivement ces orientations dans leurs politiques nationales. C’est donc moins un événement unique qu’un changement progressif de regard et de statut, porté d’abord par les Africains eux-mêmes : les pratiques médicales endogènes passent peu à peu d’un objet marginalisé et réprimé à un objet de recherche, puis à une composante potentielle des systèmes nationaux de santé. La loi de 1994 reconnaît officiellement la médecine traditionnelle dans le Code de la santé publique. Est-ce, selon vous, un véritable point de bascule ou davantage une reconnaissance symbolique ? Je dirais que la loi de 1994 constitue un véritable point de bascule sur le plan juridique, mais qu’elle ne doit pas être considérée comme l’aboutissement du processus d’institutionnalisation des pratiques médicales endogènes au Burkina Faso. Il faut d’abord rappeler qu’avant 1994, la situation avait déjà commencé à évoluer. L’ordonnance nᵒ 70-68 bis/PRES/MSP/AS du 28 décembre 1970 portant Code de la santé publique marque une première rupture avec la période antérieure, puisqu’elle ouvre une période de tolérance de la pratique de cette médecine. Mais ce texte reste encore relativement imprécis sur le statut des praticiens et sur leur organisation. Il ne s’agit donc pas encore d’une reconnaissance juridique pleine et entière. Une nouvelle étape est franchie à partir de 1984, dans le contexte de la Révolution. Les autorités du Conseil national de la révolution (CNR) cherchent alors à promouvoir une approche davantage fondée sur les ressources nationales, dans l’esprit du mot d’ordre « Produisons et consommons burkinabè » et de la promotion du développement endogène. Cette orientation rencontre également les préoccupations internationales de l’époque, notamment celles de l’OMS en faveur de la « santé pour tous ». Cette volonté se traduit par plusieurs initiatives concrètes. Entre 1984 et 1989, des cellules de pharmacopée traditionnelle sont mises en place dans les structures sanitaires déconcentrées et des associations de tradipraticiens commencent à être constituées. Ces cellules avaient notamment pour mission de recenser les plantes médicinales, de constituer des échantillothèques et de contribuer à la collecte et à l’exploitation des connaissances relatives aux pratiques thérapeutiques locales. Des sources sur l’histoire institutionnelle des pratiques médicales endogènes au Burkina Faso situent également en 1984 la mise en place d’un premier cadre institutionnel spécifique. Mais il manquait encore un véritable fondement juridique qui reconnaisse explicitement l’exercice de la médecine dite traditionnelle. C’est précisément ce que vient apporter la loi nᵒ 23/94/ADP du 19 mai 1994 portant Code de la santé publique. Son article 143 affirme clairement que « l’exercice de la médecine traditionnelle est reconnu au Burkina Faso » et prévoit que les modalités de sa promotion, les conditions de son exercice et l’organisation des tradipraticiens de santé soient déterminées par voie réglementaire. À ce titre, 1994 constitue donc bien un tournant majeur. La médecine traditionnelle passe d’une situation de tolérance et d’encadrement encore hésitant à une reconnaissance juridique explicite comme composante du système national de santé. Plusieurs sources burkinabè présentent d’ailleurs cette loi comme le fondement légal des pratiques médicales endogènes dans le pays. Mais cette reconnaissance ne signifie pas que l’intégration était immédiatement effective. La loi de 1994 posait le principe ; il fallait encore construire les institutions, adopter les textes d’application et mettre en place les mécanismes permettant de traduire ce principe dans la pratique. C’est ce qui explique les évolutions intervenues par la suite. En 2000, une commission nationale de médecine et de pharmacopée traditionnelles est créée. En 2004, le Burkina Faso adopte sa première politique nationale en matière de médecine et de pharmacopée traditionnelles ainsi que des textes réglementant notamment les conditions d’exercice de la médecine traditionnelle. Une direction chargée de la promotion de la médecine et de la pharmacopée traditionnelles est ensuite créée en 2002, tandis que d’autres textes viennent progressivement préciser l’exercice de la profession et l’homologation des médicaments issus de la pharmacopée traditionnelle. Le processus se poursuit encore avec des textes plus récents, notamment le décret de 2004 relatif aux conditions d’exercice et l’arrêté de 2013 relatif aux modalités d’exercice de la médecine traditionnelle. Je ne qualifierais donc pas la reconnaissance de 1994 de simplement symbolique. Elle a une portée juridique et institutionnelle réelle. En revanche, ses effets sont restés longtemps en décalage avec la réalité de la pratique. Autrement dit, 1994 constitue davantage le début d’une véritable institutionnalisation juridique que son aboutissement. C’est là que se trouve, à mon sens, tout le paradoxe de cette histoire : le Burkina Faso a progressivement construit un cadre juridique et institutionnel favorable à la médecine traditionnelle, mais la reconnaissance légale n’a pas suffi à assurer son intégration pleine et effective dans le système national de santé. C’est précisément cet écart entre reconnaissance juridique et reconnaissance effective qui demeure l’un des principaux enjeux aujourd’hui. Vous retracez l’émergence d’institutions de recherche comme l’IRSN, devenu l’IRSS. Quel rôle ont-elles joué dans la légitimation scientifique des savoirs endogènes ? La création de l’Institut de recherche sur les substances naturelles (IRSN) en 1978 constitue une étape importante dans l’histoire de la médecine et de la pharmacopée endogènes au Burkina Faso. Elle traduit la volonté des pouvoirs publics de ne plus considérer les ressources thérapeutiques locales uniquement comme des pratiques à combattre ou à tolérer, mais également comme des objets de recherche scientifique susceptibles d’être étudiés, évalués et valorisés. Dès sa création, l’IRSN s’est vu confier l’étude des plantes médicinales et toxiques du Burkina Faso, des produits et procédés de la thérapeutique endogène, ainsi que la réalisation d’enquêtes ethnopharmacognosiques et la recherche de moyens permettant de préserver et de valoriser ce patrimoine thérapeutique. Il s’agissait ainsi de faire entrer certains savoirs issus de la tradition orale dans le champ de la recherche scientifique, notamment à travers une collaboration avec les tradipraticiens. Cette orientation apparaît dans les travaux de chercheurs comme le Pr. Pierre Innocent Guissou et Mamadou Sawadogo, qui défendaient une recherche sur les plantes médicinales associant les connaissances des praticiens et les méthodes scientifiques, avec l’objectif de développer à la fois des médicaments utilisables à court terme et des recherches approfondies à plus long terme. L’un des exemples les plus significatifs est celui du Faca, médicament traditionnel amélioré utilisé dans la prise en charge de la drépanocytose. En 1989, Alain Ouattara, alors étudiant en sixième année de médecine à l’université de Ouagadougou, rencontre Jean Tanou, tradipraticien du village de Fô, dans les Hauts-Bassins, détenteur d’une recette permettant de soulager les patients drépanocytaires. Celui-ci lui confie sa recette, que le jeune médecin étudie sous la direction du Pr. Pierre Innocent Guissou. Les recherches portent notamment sur les deux plantes qui composent la recette originale, Fagara zanthoxyloïdes et Calotropis procera, et aboutissent à la soutenance de sa thèse en 1991. Cette rencontre ouvre la voie à plusieurs années de recherches ethnopharmacologiques, pharmacologiques, toxicologiques et pharmaco-cliniques, ainsi qu’à l’identification des principes actifs du produit. Le Faca constitue donc un exemple concret de transformation d’une recette issue de la pharmacopée traditionnelle en un produit étudié selon des méthodes scientifiques et pharmaceutiques. Ce cas montre que la légitimation scientifique ne consiste pas simplement à recueillir les recettes des tradipraticiens, mais à les étudier selon des protocoles permettant d’en évaluer l’efficacité, l’innocuité, les propriétés pharmacologiques et les conditions d’utilisation, en collaboration avec leurs détenteurs. Aujourd’hui, cette mission se poursuit à travers l’IRSS, qui mène des recherches sur la médecine et la pharmacopée traditionnelles, réalise des enquêtes ethnobotaniques et travaille à la valorisation des plantes, des recettes médicinales endogènes et au développement de phytomédicaments. En définitive, ces institutions ont contribué à changer le statut de certains savoirs médicaux endogènes : d’un savoir essentiellement oral et transmis entre générations, ils ont pu devenir des objets de recherche, être soumis à l’évaluation scientifique et, dans certains cas, entrer dans le circuit du médicament. Elles constituent ainsi un espace important de dialogue entre savoirs endogènes et recherche biomédicale, même si cette dynamique reste encore à renforcer. Vous montrez qu’aujourd’hui encore, près de 98 % des ressources du secteur de la santé vont à la biomédecine. Comment expliquer un tel déséquilibre malgré des décennies de reconnaissance légale ? Ce déséquilibre s’explique, je crois, par la conjonction de plusieurs héritages plutôt que par un seul facteur. Il y a d’abord un héritage institutionnel : depuis la période coloniale, le système de santé burkinabè s’est construit autour de la biomédecine, tandis que les savoirs médicaux endogènes étaient marginalisés ou tolérés en marge. La reconnaissance juridique de 1994 n’a pas renversé cette architecture historique ; elle s’y est progressivement greffée. Il y a ensuite un héritage financier. Le secteur de la santé reste largement dépendant des financements extérieurs et de programmes internationaux qui privilégient des interventions fondées sur les standards biomédicaux, comme la vaccination, la lutte contre le paludisme ou la santé maternelle. Les financements destinés à la recherche, à l’organisation et au développement de la médecine dite traditionnelle restent donc très limités. Il faut surtout distinguer reconnaissance juridique et reconnaissance matérielle. Le Burkina Faso, comme l’ensemble des pays africains, dispose aujourd’hui de textes, d’institutions et d’une politique nationale en matière de médecine traditionnelle. Mais reconnaître juridiquement une pratique ne signifie pas automatiquement lui donner les mêmes moyens en matière de recherche, de formation, d’infrastructures et de financement que la biomédecine. À cela s’ajoute un problème de légitimité scientifique et de confiance. La biomédecine bénéficie depuis longtemps du prestige de l’université, du diplôme, du laboratoire et de l’hôpital. Les pratiques endogènes, longtemps considérées comme empiriques, doivent encore démontrer, pour une partie du corps médical et des décideurs, leur efficacité, leur innocuité et la qualité de leurs produits. Cela entretient une certaine méfiance et limite leur intégration effective. Pourtant, la faiblesse des financements ne signifie pas que ces pratiques médicales sont marginales dans la société. Elles restent largement utilisées par les populations, notamment en raison de son accessibilité géographique et financière. Nous avons donc un paradoxe : une médecine historiquement marginalisée, juridiquement reconnue et socialement très utilisée, mais qui demeure institutionnellement et financièrement marginale. La comparaison avec l’Inde, que j’ai également abordée dans un article en cours de publication sur les trajectoires comparées des médecines endogènes, montre d’ailleurs que la reconnaissance légale ne suffit pas à elle seule à produire une véritable institutionnalisation. Celle-ci suppose des investissements, des institutions spécialisées, des programmes de recherche, des formations et une véritable volonté politique. À mon avis, le problème du Burkina Faso n’est donc plus principalement celui de la reconnaissance juridique, puisque cette étape a été franchie. Le véritable défi est celui de la reconnaissance effective : traduire la reconnaissance juridique en ressources, en recherche, en formation, en infrastructures et en mécanismes de collaboration avec la biomédecine. C’est finalement une question de souveraineté sanitaire. Il ne s’agit pas d’opposer médecine traditionnelle et biomédecine, mais de donner aux ressources thérapeutiques endogènes les moyens d’être sérieusement étudiées, sécurisées, valorisées et, lorsque cela est pertinent, intégrées à l’offre nationale de soins. Vous évoquez une "méfiance réciproque" entre jeunes médecins et tradipraticiens, notamment autour de la peur du « vol de recettes ». Ce climat de défiance persiste-t-il aujourd’hui ? Je voudrais d’abord nuancer la formulation de la question. La méfiance que j’ai relevée dans ma recherche n’est pas spécifiquement une méfiance entre les jeunes médecins et les tradipraticiens autour de la question du « vol de recettes ». La méfiance est plus générale et concerne les relations entre tradipraticiens et professionnels de santé, ainsi que les chercheurs et les institutions. Avec les jeunes médecins, ce que les tradipraticiens évoquent davantage dans les entretiens, c’est un manque de respect ou de considération à leur égard et à l’égard de leurs savoirs. En revanche, la crainte du « vol des recettes » reste bien présente. Les tradipraticiens craignent que la divulgation de leurs savoirs thérapeutiques conduise à leur appropriation par d’autres acteurs, sans reconnaissance de leur contribution. Certains m’ont ainsi expliqué que leurs responsables leur recommandent de ne pas révéler l’ensemble de leurs recettes, y compris lorsqu’ils sont sollicités par des agents du ministère ou des chercheurs. Cette situation est également perceptible du côté de la recherche. Des chercheurs de l’IRSS m’ont expliqué que, lorsqu’ils travaillent avec des tradipraticiens, ceux-ci peuvent volontairement retenir certaines informations sur les substances ou les procédés entrant dans la composition de leurs préparations. Cela complique naturellement le travail scientifique, notamment lorsqu’il s’agit d’identifier, d’analyser et de reproduire les produits étudiés. Donc, oui, cette méfiance demeure aujourd’hui. Elle constitue même l’un des obstacles à une collaboration plus étroite entre les différents acteurs. Mais je pense qu’il faut éviter de présenter cette défiance comme une opposition entre deux groupes. Elle est aussi le résultat d’une histoire longue de marginalisation, d’appropriation et de rapports de pouvoir autour des savoirs médicaux endogènes. Pour dépasser cette situation, il faut instaurer davantage de confiance, de respect et surtout des mécanismes qui garantissent aux détenteurs de ces savoirs la reconnaissance de leur contribution et la protection de leurs connaissances. Votre thèse pointe l’absence de cadre légal permettant de référer un patient d’un centre de santé vers un tradipraticien, alors que l’inverse existe. Pourquoi ce déséquilibre n’a-t-il jamais été corrigé ? Je voudrais d’abord nuancer la formulation de la question : il n’y a pas à proprement parler d’absence de cadre légal. Le Burkina Faso s’est progressivement doté d’un dispositif de collaboration entre la médecine conventionnelle et la médecine traditionnelle. Un système de référence et de recours a notamment été institué en 2013, avec un guide élaboré à partir de 2005 et validé en 2016, qui prévoit en principe que le patient puisse être orienté dans les deux sens. Le problème se situe davantage dans l’intégration de ce dispositif à la pyramide sanitaire nationale. Celle-ci est organisée selon une logique hiérarchique : les structures du premier niveau orientent vers le niveau supérieur, puis vers les structures de référence régionales et universitaires. Dans cette organisation, les praticiens endogènes ne constituent pas véritablement un niveau de soins intégré à la pyramide. Ils restent donc à côté de cette architecture, malgré leur reconnaissance dans les politiques de santé. C’est ce qui explique que, dans la pratique, les références se font beaucoup plus facilement des tradipraticiens vers les structures biomédicales que dans le sens inverse. Un tradipraticien peut orienter un malade vers un centre de santé lorsqu’il estime que son cas dépasse ses compétences. En revanche, un clinicien qui souhaiterait orienter un patient vers un tradipraticien peut se retrouver confronté à des questions de responsabilité professionnelle, de compétence et de légitimité. Il existe pourtant des expériences de collaboration dans certaines structures sanitaires, avec des cadres de concertation et même la présence de tradipraticiens aux côtés des professionnels de santé. Le problème n’est donc pas l’absence de volonté ou de textes, mais leur mise en œuvre encore incomplète et surtout leur articulation avec l’organisation générale du système de santé. À mon sens, il faudrait donc mieux intégrer les praticiens endogènes dans le dispositif sanitaire national, sans nécessairement reproduire exactement la hiérarchie biomédicale. Cela permettrait de donner une existence institutionnelle plus claire au système de référence et de recours et de passer d’une coexistence des deux offres de soins à une véritable complémentarité. En définitive, les textes existent ; c’est leur application et surtout leur intégration à la pyramide sanitaire qui demeurent problématiques. Comme me le disait un acteur du secteur : « Les textes existent, mais c’est leur application qui pose problème. » Vous parlez d’un risque de biopiraterie, dénoncé en son temps par Joseph Ki-Zerbo. Ce risque est-il toujours d’actualité pour le Burkina Faso ? Le risque de biopiraterie reste d’actualité et il est même devenu plus préoccupant avec la valorisation croissante des ressources biologiques et des savoirs médicaux endogènes. Joseph Ki-Zerbo alertait déjà, dès 1974, dans une allocution prononcée à Lomé lors de la réunion fondatrice du programme du CAMES, sur le risque de voir les savoirs et les ressources thérapeutiques africains récupérés par des firmes étrangères, qui pouvaient ensuite en tirer d’importants bénéfices sans que les communautés détentrices de ces connaissances en bénéficient réellement. La biopiraterie renvoie ainsi à l’appropriation des ressources biologiques et des connaissances traditionnelles qui leur sont associées, notamment lorsqu’une plante connue et utilisée depuis plusieurs générations par les populations fait l’objet de recherches, de brevets ou d’une valorisation commerciale sans reconnaissance ni partage équitable des bénéfices avec les détenteurs de ces savoirs. Cette inquiétude reste pleinement pertinente aujourd’hui. L’expérience de plusieurs pays africains lors de la pandémie de Covid-19 a montré que la crainte de l’appropriation des savoirs médicaux traditionnels demeure bien réelle en Afrique. En 2020, pendant la pandémie de Covid-19, certains pays ont refusé de communiquer à l’OMS la composition des remèdes à base de plantes médicinales développés localement, précisément par crainte de biopiraterie. Il existe donc une véritable mémoire du traumatisme de la biopiraterie sur le continent. Cinquante ans après l’alerte de Ki-Zerbo, la même crainte structure encore les choix politiques des États africains. Le problème ne concerne donc pas uniquement le passé colonial : il se pose encore dans les rapports contemporains entre recherche scientifique, industrie et détenteurs de savoirs endogènes. Le Burkina Faso dispose certes aujourd’hui de certains instruments juridiques et institutionnels pour encadrer l’utilisation de ses ressources, mais la protection effective des connaissances médicales endogènes demeure insuffisante. Cette situation nourrit d’ailleurs directement la méfiance des tradipraticiens, qui craignent que la divulgation de leurs recettes conduise à leur appropriation par d’autres acteurs. À mon sens, l’enjeu est donc de passer d’une logique de simple collecte des savoirs à une véritable protection, valorisation et reconnaissance des détenteurs de ces connaissances, avec des mécanismes permettant un partage équitable des bénéfices. C’est une question de justice, mais aussi de souveraineté scientifique et sanitaire pour le Burkina Faso. Malgré ces obstacles, vous concluez que les pratiques endogènes contribuent aujourd’hui réellement à l’offre de soins. Sur quels exemples concrets appuyez-vous ce constat ? Les pratiques médicales endogènes constituent toujours une composante réelle de l’offre de soins au Burkina Faso, et cela à plusieurs niveaux. D’abord, leur importance se mesure au recours toujours important des populations. Malgré le développement de la biomédecine, de nombreuses personnes continuent de consulter les tradipraticiens, notamment pour des affections courantes, certaines maladies chroniques, mais aussi pour des maladies liées aux représentations du surnaturel. Cette situation s’explique par leur accessibilité géographique et financière, mais également par la confiance accordée à ces praticiens et à leurs savoirs. Il faut toutefois souligner que, contrairement au secteur biomédical, les pratiques médicales endogènes disposent de très peu de données statistiques fiables, ce qui rend difficile l’évaluation précise de leur poids réel dans l’offre de soins. Cette contribution est également progressivement reconnue et accompagnée par les pouvoirs publics. Des tradipraticiens interviennent dans certaines structures de santé aux côtés des professionnels de la médecine conventionnelle, tandis que des mécanismes de référence et de recours entre les deux systèmes ont été mis en place. Des structures d’interface ont également été expérimentées dans certains établissements sanitaires. Toutefois, comme je l’ai déjà souligné, cette collaboration demeure encore incomplète. Les exemples les plus concrets de cette contribution se trouvent cependant dans la production de phytomédicaments. Le cas le plus emblématique est celui du Faca, mis au point par l’unité de production pharmaceutique de l’IRSS, U-PHARMA, à partir de plantes locales pour la prise en charge de la drépanocytose. Il a été homologué et dispose d’une autorisation de mise sur le marché. D’autres unités de production, comme Phytofla à Banfora, avec des produits tels que N’Dribala, Saye, Kunan et Douba, GAMET à Ouagadougou, avec notamment Amibex, et Phytosallus, ont également obtenu l’homologation de plusieurs phytomédicaments, dont certains sont inscrits sur la liste nationale des médicaments essentiels. On peut également citer les travaux du laboratoire LADME de l’université Joseph Ki-Zerbo, qui a développé une crème à base de produits naturels destinée notamment au traitement des brûlures chez l’enfant et ayant fait l’objet d’une protection par brevet. Ces différents exemples montrent qu’il est possible de transformer des ressources et des savoirs thérapeutiques endogènes en produits étudiés, contrôlés et valorisés scientifiquement. Enfin, les pratiques endogènes jouent un rôle important dans les zones où l’offre biomédicale demeure limitée, notamment en raison de leur accessibilité. Elles constituent donc non pas une survivance du passé, mais une composante contemporaine de l’offre de soins au Burkina Faso. La question qui se pose aujourd’hui n’est donc plus de savoir si ces pratiques contribuent à l’offre de soins. Le véritable enjeu est plutôt de mieux les documenter et les évaluer, d’améliorer leur encadrement, de protéger les savoirs qui leur sont associés et d’organiser une collaboration pertinente avec la biomédecine. Vous parlez d’un défi de « souveraineté sanitaire ». Qu’est-ce que cela signifierait concrètement pour le Burkina Faso de mieux valoriser ces savoirs ? Pour moi, la souveraineté sanitaire ne signifie pas remplacer la biomédecine par la médecine endogène, mais permettre au Burkina Faso de mieux s’appuyer sur l’ensemble de ses ressources thérapeutiques, y compris celles issues de ses savoirs médicaux endogènes. C’est un terme que j’emploie délibérément, car cette question est aujourd’hui également portée par les acteurs institutionnels. Concrètement, cela suppose d’abord de mieux connaître, documenter et protéger ces savoirs, afin d’éviter leur disparition et les risques d’appropriation extérieure, notamment par la mise en place d’un cadre plus efficace de protection des droits de propriété intellectuelle des savoirs médicaux endogènes. Une telle protection contribuerait également à rassurer les tradipraticiens, dont la méfiance envers les chercheurs est en partie liée à la crainte du « vol de recettes ». Cela suppose aussi de faire évoluer notre architecture institutionnelle. Nous disposons aujourd’hui d’une direction de la médecine traditionnelle et alternative ; je pense qu’elle pourrait, à terme, être dotée de moyens et de responsabilités beaucoup plus importants, voire évoluer vers un véritable ministère dédié, à l’image du ministère de l’AYUSH créé par l’Inde en 2014, ou de l’architecture administrative, juridique, scientifique et financière que la Chine a construite autour de sa médecine traditionnelle. Il ne s’agit pas de reproduire ces modèles tels quels, mais de s’inspirer de la manière dont ces pays ont transformé leurs savoirs médicaux traditionnels en véritables instruments de politique publique, avec une institution à la hauteur de l’ambition affichée. Il faut ensuite renforcer la recherche et les investissements afin d’identifier les pratiques et les plantes présentant un intérêt thérapeutique, d’en évaluer l’efficacité, l’innocuité et la qualité, et, lorsque cela est pertinent, de transformer certains savoirs en phytomédicaments accessibles aux populations. Cette question doit être replacée dans le contexte plus large de la production pharmaceutique nationale, qui reste très faible : elle ne représenterait qu’environ 2 % des besoins du pays. Cette situation montre l’ampleur de la dépendance du Burkina Faso à l’égard des produits pharmaceutiques importés, et rappelle que la souveraineté sanitaire ne peut se limiter à la construction d’infrastructures de soins. Elle suppose aussi de renforcer les capacités nationales de production, aussi bien dans le domaine biomédical que dans celui des médicaments traditionnels améliorés et des phytomédicaments. Il faut néanmoins préciser que ces estimations ne rendent pas nécessairement compte de l’ensemble des produits thérapeutiques fabriqués ou utilisés localement, notamment ceux issus des pratiques médicales endogènes, qui échappent en partie aux statistiques du secteur pharmaceutique formel. Cela suppose de permettre aux tradipraticiens, aux chercheurs et aux producteurs locaux d’accéder à des financements suffisants pour développer leurs activités et mettre sur le marché des produits répondant aux exigences de qualité, de sécurité et de disponibilité. Cela implique aussi d’adapter la réglementation aux spécificités des savoirs endogènes, plutôt que de reproduire uniquement des normes conçues pour la médecine conventionnelle, en renforçant la formation des praticiens, l’accompagnement des producteurs, le contrôle de qualité ainsi que les infrastructures de recherche et de production. Cette valorisation doit également être articulée à la protection de l’environnement, car la préservation des plantes médicinales et des autres ressources biologiques constitue une condition essentielle de la pérennité de ces savoirs. Il y a enfin un enjeu de décolonisation des représentations et des pratiques. Certains produits issus de la recherche nationale et ayant obtenu une reconnaissance institutionnelle restent encore peu prescrits ou peu valorisés. Cela peut s’expliquer par leur faible promotion, par les moyens limités de leurs promoteurs, mais aussi par la persistance de l’idée selon laquelle un produit thérapeutique est plus crédible lorsqu’il vient de l’extérieur ou bénéficie de la caution d’institutions internationales, ce à quoi s’ajoute parfois le fait que les pouvoirs publics eux-mêmes accordent davantage de visibilité aux produits soutenus par les grandes firmes pharmaceutiques. Le cas du FACA est assez révélateur à cet égard : lors des Journées mondiales de la drépanocytose, célébrées chaque année le 19 juin, je constate régulièrement que les médias nationaux évoquent très peu ce phytomédicament burkinabè, alors même qu’il constitue un exemple important de valorisation de la recherche et des ressources thérapeutiques locales. L’essentiel de la communication porte généralement sur les produits et traitements biomédicaux. Il y a donc aussi un travail de confiance, de communication et de valorisation nationale à mener autour de nos propres innovations. Enfin, la souveraineté sanitaire passe par une meilleure intégration des deux composantes du système de soins. Il ne s’agit pas d’opposer tradipraticiens et professionnels de santé, mais d’organiser une collaboration véritable à travers la recherche, les structures d’interface et les mécanismes de référence et de recours. En définitive, valoriser ces savoirs, c’est permettre au Burkina Faso de ne pas être seulement consommateur de solutions thérapeutiques produites ailleurs, mais de pouvoir aussi développer, à partir de ses propres ressources et connaissances, des solutions de santé sûres, efficaces, accessibles et adaptées à sa population. La médecine endogène ne doit donc plus être considérée comme un simple complément toléré du système de santé, mais comme un axe stratégique d’investissement pouvant contribuer pleinement à la souveraineté sanitaire du pays. Si vous deviez adresser un message aux décideurs publics à l’issue de cette recherche, quel serait-il ? Je dirais aux décideurs publics que le Burkina Faso doit désormais franchir une nouvelle étape : passer de la reconnaissance des médecines endogènes à leur véritable valorisation. Dans un contexte où notre pays cherche à renforcer sa souveraineté politique et économique, il faut également penser notre souveraineté sanitaire. Cela ne signifie évidemment pas opposer la médecine endogène à la biomédecine. Il faut continuer à former des médecins, des pharmaciens, des infirmiers et des sages-femmes, construire des infrastructures sanitaires mieux équipées et investir dans la recherche biomédicale. Cela reste indispensable, car certaines maladies ne peuvent être prises en charge que par la biomédecine. Mais, parallèlement, il faut donner aux savoirs médicaux endogènes une place beaucoup plus importante dans notre politique sanitaire. Il faut aussi valoriser ces savoirs dans leur globalité. Si nous ne retenons des médecines endogènes que les plantes susceptibles d’être transformées en médicaments selon les seuls critères biomédicaux, nous risquons paradoxalement de poursuivre leur dévalorisation. Ces savoirs comprennent aussi des conceptions de la maladie, des pratiques thérapeutiques, des dimensions sociales, culturelles et parfois spirituelles, qu’il faut documenter et étudier avec les outils des sciences sociales et médicales, sans idéalisation, mais sans les rejeter a priori comme « irrationnelles ». Les associations de tradipraticiens peuvent devenir de véritables partenaires de l’État, à plusieurs niveaux, dans la préservation de l’environnement comme dans la création de ressources médicales : elles ont simplement besoin d’être accompagnées et écoutées. Le Burkina Faso peut inspirer l’Afrique et le monde, à condition d’accepter qu’une rationalité médicale existe aussi au-delà de la biomédecine, tout en restant ferme face à tous les vendeurs d’illusions qui pullulent dans nos contrées. Enfin, il faut permettre que les recettes et produits déjà étudiés, évalués et ayant fait leurs preuves soient réellement disponibles et accessibles aux populations. Cela suppose de renforcer la recherche, la production, le contrôle de qualité, et surtout la confiance entre praticiens endogènes et professionnels biomédicaux. Mon message serait donc le suivant : « Concilier autonomie thérapeutique nationale et dialogue avec la biomédecine, sans idéalisation romantique de l’une, ni rejet dogmatique de l’autre : telle est la voie que cette thèse appelle à construire. » Pour moi, c’est à cette condition que la valorisation des savoirs médicaux endogènes pourra dépasser le stade de la reconnaissance symbolique et devenir un véritable levier de souveraineté sanitaire pour le Burkina Faso. Quelle suite envisagez-vous à ce travail : publication, poursuite de la recherche, ou autre projet ? La suite s’inscrit dans une double continuité : la recherche et l’enseignement, que je ne dissocie pas. Sur le plan de la publication, plusieurs articles sont actuellement en attente de parution, d’autres en cours d’instruction auprès de revues scientifiques, qui me sollicitent d’ailleurs régulièrement comme évaluateur, une marque de reconnaissance qui m’engage à poursuivre ce travail avec la même exigence. Je m’investis également dans plusieurs projets d’articles, individuels et collectifs, avec des historiens, mais aussi avec des chercheurs d’autres disciplines des sciences humaines et sociales et avec des médecins. Cette interdisciplinarité n’est pas un simple choix de méthode : elle est la condition même pour prolonger ce que cette thèse a commencé à ouvrir, penser l’articulation entre savoirs médicaux endogènes et biomédecine exige de croiser les regards, et non de rester cantonné à une seule discipline. Avec certains collègues, nous préparons également des initiatives communes et de nouveaux chantiers de recherche, dont je préfère ne pas dévoiler les contours avant qu’ils ne soient suffisamment aboutis. Mais l’orientation est claire : continuer à faire vivre cette thèse au-delà de sa soutenance, la faire circuler, la confronter à d’autres disciplines, et transformer ce travail en un point de départ plutôt qu’en un aboutissement. Je voudrais, pour finir, vous remercier à nouveau, ainsi que Lefaso.net, pour l’intérêt porté à cette recherche. C’est aussi l’occasion pour moi de saluer l’important travail de vulgarisation scientifique que vous menez, qui contribue à faire connaître au grand public des recherches qui, autrement, resteraient confinées aux cercles universitaires. Dr Ouédraogo Boureima, docteur en histoire contemporaine, spécialité Économie, Population et Relations internationales — Université Joseph Ki-Zerbo (Ouagadougou) ORCID : 0009-0005-9008-9313 Lefaso.net |