Vidéo-verbalisation au Burkina : « Il faut travailler à étendre la mesure à toutes les catégories d’usagers de la route, notamment les motocyclistes », suggère Moumini KoudougouEntrée en vigueur le 1ᵉʳ août 2026 à Ouagadougou, la vidéo-verbalisation suscite l’espoir d’une amélioration des comportements sur les routes. Dans cette interview, le président de l’association Zéro goutte de sang sur la route, Moumini Koudougou, salue une mesure attendue depuis longtemps et estime qu’elle peut contribuer à réduire les accidents. Il plaide toutefois pour son extension progressive aux motocyclistes et à davantage d’infractions. Lefaso.net : Comment l’association Zéro goutte de sang sur la route a-t-elle accueilli l’entrée en vigueur de la vidéo-verbalisation à Ouagadougou et quelles sont les premières leçons qu’elle en tire ? Moumini Koudougou : Nous avons très bien accueilli la vidéo-verbalisation. C’est avec beaucoup d’enthousiasme et de satisfaction que nous avons accueilli cette initiative, parce que nous l’attendions depuis longtemps. Vous savez que, dans la sous-région, certains pays l’ont déjà expérimentée et cela fonctionne. Nous étions donc très heureux, d’abord sur le plan technologique, de voir que le Burkina Faso avance. Ensuite, du point de vue de la sécurité routière, nous pensons que cette mesure va contribuer à lutter contre le fléau des accidents de la circulation routière au Burkina Faso. Quel peut être l’apport de l’e-verbalisation dans la lutte contre les accidents de la circulation ? Il faut d’abord savoir que l’e-verbalisation concerne actuellement quatre infractions, puisqu’il s’agit d’une phase pilote. Ce sont, pour la plupart, des infractions qui occasionnent de nombreux accidents de la circulation routière ou qui peuvent en aggraver les conséquences. Prenons par exemple le non-respect des feux tricolores. C’est un comportement à risque qui peut entraîner des accidents. Il y a également le non-port de la ceinture de sécurité, qui peut aggraver les conséquences d’un accident. La manipulation du téléphone portable au volant constitue aussi un comportement à risque susceptible de provoquer des accidents. Il y a enfin l’excès de vitesse. En ville, la vitesse est limitée à 50 km/h, mais vous constaterez qu’à Ouagadougou, certains usagers roulent à 60, voire à 100 km/h. Ce sont donc des comportements qui peuvent aggraver les accidents de la circulation routière. Nous estimons, de manière générale, que la vidéo-verbalisation va contribuer à réduire les infractions. Or, le lien entre les infractions et les accidents de la circulation est évident : si nous réduisons les infractions, nous allons sans doute réduire les accidents et, par conséquent, le nombre de blessés et de morts sur les routes du Burkina Faso. C’est cela notre objectif. Fort de votre expérience sur le terrain, notamment à travers les actions de sensibilisation, pensez-vous que la possibilité d’être automatiquement verbalisé peut réellement changer les comportements des usagers de la route ? Oui, c’est un fait. La sécurité routière recommande d’ailleurs ce type de dispositif. Plutôt que d’avoir uniquement des policiers présents sur la voie publique pour arrêter les usagers, les dispositifs de surveillance permettent de contrôler les comportements de manière plus constante. L’être humain reste un être humain : lorsqu’il sait qu’il est surveillé, certains comportements à risque diminuent. Mais lorsqu’il pense qu’il n’est pas surveillé, qu’il est libre et que personne ne le regarde, vous pouvez être étonné de ce dont un usager que vous considérez comme responsable est capable. C’est un peu comme un enfant. Lorsqu’il sait que son père ou sa mère est présent, il évite certains comportements. Mais dès qu’il pense qu’il n’est pas surveillé, il peut se permettre certaines choses. La vidéo-verbalisation peut donc contribuer à corriger ces comportements. Le fait d’avoir ciblé quatre infractions ne risque-t-il pas de pousser certains usagers à enfreindre les autres règles de circulation ? Oui, c’est une remarque pertinente. Mais dans les faits, il faut rappeler qu’il s’agit d’une phase pilote. Même avec seulement quatre infractions, les premières statistiques montrent déjà un nombre très important d’infractions relevées. Si l’on élargit immédiatement le dispositif à trop d’infractions, on risque de surcharger les logiciels et la plateforme, ce qui pourrait entraîner des erreurs. Vous savez que lorsqu’il y a beaucoup d’erreurs, les Burkinabè peuvent se révolter. Si cela arrive, la plateforme et l’initiative elle-même pourraient être compromises, et il serait difficile de revenir en arrière pour appliquer la mesure. Cela dit, les autres contrôles continuent. Les policiers sont toujours présents sur les routes pour contrôler les infractions qui ne sont pas prises en compte par la vidéo-verbalisation. Par exemple, le contrôle de la visite technique ou de l’assurance ne relève pas actuellement de la vidéo-verbalisation. Il y a également les contrôles sécuritaires qui nécessitent l’intervention des agents. Une caméra ne peut évidemment pas savoir ce qui se trouve dans le coffre d’un véhicule. Les agents continueront donc à intervenir là où la vidéo-verbalisation ne peut pas agir. Quels comportements à risque devraient, à votre avis, être particulièrement ciblés par l’e-verbalisation ? Je ne parlerais pas seulement de comportements à risque, mais plutôt d’une catégorie d’usagers de la route qui devrait être davantage prise en compte : les usagers des deux-roues, notamment les motocyclistes. Lorsqu’on regarde les statistiques au niveau du Burkina Faso, ce sont les usagers des deux-roues qui sont les plus exposés aux accidents de la circulation routière. Malheureusement, ils ne sont pas encore concernés par la vidéo-verbalisation. Nous avons interpellé les responsables sur cette question et il nous a été expliqué qu’il s’agissait pour le moment d’une phase pilote et qu’il n’était pas possible d’intégrer tout le monde dès le départ. Notre recommandation et notre plaidoyer sont donc de parvenir, peut-être d’ici fin août ou début septembre, à intégrer les motos dans le dispositif. Ce sont aussi des usagers qui peuvent être concernés par le non-respect des feux tricolores, les excès de vitesse ou encore la manipulation du téléphone portable. Le port du casque constitue également un enjeu important. Ne concernant pour le moment que les véhicules à quatre roues, la vidéo-verbalisation peut-elle réellement avoir l’impact attendu sur la sécurité routière ? Il faut partir de quelque part. Il faut commencer quelque part. Dire que la vidéo-verbalisation n’a pas d’impact serait donc excessif. Il faut plutôt regarder les changements intervenus depuis le 1ᵉʳ août. Quand vous observez aujourd’hui la circulation, vous pouvez avoir l’impression de vous retrouver à Cotonou ou à Lomé, tellement les usagers respectent davantage les feux tricolores. Pourtant, nous avons vu, en 2016, un policier tenter d’interpeller un usager qui l’a violemment percuté, entraînant sa mort (il s’agit de l’assistant de police stagiaire Rasmané Doussoungou, Ndlr). Dix ans plus tard, on constate que les Burkinabè respectent davantage les feux tricolores. Il faut saluer cette avancée. Si la vidéo-verbalisation avait existé en 2016, peut-être que le policier concerné n’aurait pas perdu la vie. Je pense donc qu’il s’agit d’une avancée significative. Mais la lutte continue. Il faut travailler à étendre la mesure à toutes les catégories d’usagers de la route et, progressivement, à davantage d’infractions. L’objectif devrait être de prendre en compte l’ensemble des infractions prévues et réprimées par la réglementation en matière de sécurité routière. La e-verbalisation ne risque-t-elle pas de mettre davantage l’accent sur la sanction que sur la sensibilisation ? Non, la sensibilisation se poursuit toujours. Si vous avez suivi la Semaine nationale de la sécurité routière, qui s’est tenue du 31 juillet au 7 août 2026, vous avez constaté qu’il y a eu plusieurs séances de sensibilisation. Mon association a d’ailleurs été sollicitée dans plusieurs localités du pays pour mener des activités de sensibilisation. Nous étions notamment présents dans des carrefours pour sensibiliser les usagers. La vidéo-verbalisation était déjà en cours, mais cela n’a pas empêché la sensibilisation. Si vous consultez les pages du ministère de la Sécurité, de l’ONASER, de Zéro goutte de sang sur la route ou encore ma propre page, vous verrez que les messages de sensibilisation se poursuivent. Cela montre que, dans la mise en œuvre des actions de sécurité routière, deux dimensions sont toujours prises en compte : la sensibilisation et la répression. Il n’y a pas l’une sans l’autre. Lorsque la sensibilisation ne suffit pas, il faut aussi recourir à la sanction. Bientôt deux semaines après l’entrée en vigueur du dispositif, au regard de vos constats et des retours des usagers, pensez-vous que certains aspects doivent être ajustés ou davantage pris en compte ? À notre niveau, nous ne disposons pas encore d’informations précises allant dans ce sens. En tant qu’association, notre principale recommandation est toutefois d’étendre progressivement la mesure à l’ensemble des usagers de la route, notamment aux motocyclistes et aux autres usagers des deux-roues. Nous souhaitons également que l’on puisse progressivement dépasser les quatre infractions actuellement prises en compte pour intégrer l’ensemble des infractions prévues et réprimées par les textes en vigueur. Quels sont les facteurs qui pourraient compromettre l’efficacité du dispositif ? Je pense qu’il y avait notamment les problèmes liés à l’obtention des plaques d’immatriculation. Mais je pense que cette question est en train d’être résolue, notamment avec la délivrance de plaques provisoires. Il y a aussi des personnes qui disent avoir perdu leurs plaques ou que celles-ci ont été effacées à la suite du lavage du véhicule. Nous leur recommandons simplement de se rapprocher de la DGTTM, notamment au niveau des guichets concernés, afin d’obtenir un duplicata et de pouvoir continuer à circuler normalement. À part cela, nous ne voyons pas, pour le moment, de facteur majeur susceptible de compromettre le dispositif. C’est un système qui a été conçu pour fonctionner efficacement. Et de toute façon, toute tentative visant à compromettre le système expose son auteur à des sanctions. À ce moment-là, on peut passer de la simple contravention à des faits pouvant relever du délit ou du crime, avec toutes les conséquences que cela implique. Comment garantir que les sanctions soient appliquées de manière équitable à tous les usagers de la route ? Le principe même du dispositif permet de garantir cette équité. On ne regarde pas le visage de la personne. C’est le comportement qui est sanctionné. Ce qui est pris en compte, c’est le véhicule et son numéro d’immatriculation lorsqu’une infraction est constatée : le véhicule qui a franchi un feu rouge, l’usager qui manipule son téléphone, celui qui ne porte pas sa ceinture de sécurité ou encore celui qui commet un excès de vitesse. Ce n’est donc pas une question de personne. Il ne s’agit pas de cibler quelqu’un en particulier. C’est l’auteur d’un comportement contraire aux règles du code de la route qui est sanctionné. Par ailleurs, des voies de recours existent. Si un usager estime avoir été verbalisé à tort ou abusivement, il peut utiliser le numéro indiqué sur le message reçu pour faire une réclamation. Les éléments de preuve peuvent alors être examinés afin de déterminer s’il y a effectivement eu infraction ou non. Quelles actions devraient accompagner l’e-verbalisation pour obtenir un véritable changement de comportement ? Je pense qu’un important travail de communication a déjà été fait en amont. Le ministre est notamment intervenu pour annoncer la mesure, puis pour préciser qu’elle entrerait en vigueur à partir du 1ᵉʳ août dans le cadre d’une phase pilote. Il y a également eu plusieurs sorties médiatiques pour expliquer le fonctionnement du dispositif. Des responsables techniques sont intervenus sur les plateaux de télévision pour apporter des explications, et plusieurs médias ont consacré des reportages au sujet. Tout cela a permis de préparer et de sensibiliser la population à ce qui l’attendait. Je pense d’ailleurs que la population a bien compris la mesure, comme l’ont montré les différents retours et reportages réalisés après son entrée en vigueur. Quel message souhaitez-vous adresser à l’ensemble des usagers de la route ? Mon message est toujours le même : les accidents de la circulation routière au Burkina Faso causent beaucoup de morts et de blessés. Et, la plupart du temps, ce sont des Burkinabè qui causent la mort ou les blessures d’autres Burkinabè, alors que cela ne devrait pas arriver. Cela ne devrait pas arriver parce que chacun doit prendre conscience de sa responsabilité. Si un Burkinabè contribue à tuer un autre Burkinabè par son comportement sur la route, c’est une forme de violence que nous pouvons éviter. Le terroriste tue avec des armes. Mais nous, à Ouagadougou, nous pouvons aussi provoquer des morts à travers le non-respect des feux tricolores, la manipulation du téléphone portable au volant ou encore les excès de vitesse. Et ces comportements, nous pouvons les arrêter. Si chacun décide de respecter le code de la route et de se dire : « Je ne veux pas être responsable de la mort de mon frère ou de ma sœur burkinabè », alors nous pourrons circuler de manière plus responsable et atteindre notre objectif en matière de sécurité routière. Hanifa Koussoubé Vos réactions (1) |