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Burkina : Les gauchers, ces personnes qui vivent et s’adaptent à un environnement conçu pour les droitiers

vendredi 14 août 2026.

 

Écrire, cuisiner, manger, travailler… autant de gestes ordinaires qui sont effectués avec la main droite pour la plupart. Mais cela se fait autrement lorsqu’on est gaucher. Dans un environnement où les objets et outils sont pensés pour les droitiers, des gauchers expliquent comment, depuis l’enfance, ils ont appris à adapter leurs gestes sans renoncer à leur main dominante. Entre les contraintes du quotidien et le regard des autres, leur récit révèle une capacité d’adaptation souvent passée inaperçue.

Pour Edwige Oulé, utiliser la main gauche n’a jamais été un choix. Elle s’est imposée naturellement dès son enfance. « J’ai compris que j’étais gauchère quand j’étais enfant, parce que j’utilisais naturellement la main gauche pour écrire et faire certaines choses », raconte-t-elle. Une évidence pour elle, mais pas toujours pour son entourage. Comme beaucoup de gauchers, elle a connu les remarques et les tentatives de correction. On lui demandait parfois de prendre sa main droite pour écrire ou accomplir certains gestes.

Mais une enseignante du primaire a joué un rôle déterminant dans son parcours. Elle aurait demandé aux parents de ne pas contraindre l’enfant à changer de main. Cette attitude a permis à Edwige de grandir sans renoncer à sa main dominante. Pour autant, être gauchère ne signifie pas évoluer dans un environnement entièrement adapté à ses gestes. « Le plus difficile pour moi, c’est la cuillère. Tenir la cuillère avec la main droite, c’est difficile pour moi. Je la tiens avec la gauche. Avec la droite, c’est compliqué de manger avec la cuillère », explique cette professionnelle de la décoration d’intérieur.

Edwige Oulé demande aux gauchers de rester naturels sans se forcer à faire comme les droitiers

La difficulté se retrouve également dans certains ustensiles de cuisine et dans différents gestes du quotidien. Mais avec le temps, Edwige a appris à composer avec ce qui l’entoure. « Soit je change la position, soit je prends l’habitude d’utiliser autrement. « Sois je demande de l’aide quand ce n’est pas possible », confie-t-elle. Aujourd’hui, cette adaptation est devenue presque automatique. « Avec l’âge, je me suis habituée. J’ai développé mes propres habitudes. Je sais comment placer ma main, comment tenir mes outils et comment m’organiser. Donc, c’est devenu moins difficile », témoigne-t-elle.

Apprendre autrement sans devenir droitier

L’histoire de Farida Israëlla Tiendrébéogo illustre davantage encore la difficulté que peut représenter, pendant l’enfance, la volonté de faire comme les autres. Dès la maternelle, elle essayait de tenir son crayon comme ses camarades, avec la main droite. Mais le geste ne fonctionnait pas naturellement. Elle finissait toujours par passer le crayon dans la main gauche. Au CP1, cette différence s’est révélée de manière plus visible. Lors d’un exercice de calcul, elle a obtenu zéro.

Pourtant, ses résultats étaient justes. Le problème se trouvait ailleurs : les chiffres avaient été écrits à l’envers parce qu’elle essayait d’utiliser la main droite. Sa mère, elle-même gauchère, a alors compris ce qui se passait. L’enfant a été invitée à reprendre la craie avec sa main gauche. Le résultat ne s’est pas fait attendre. « Ils ont vu que je m’en sortais parfaitement avec la gauche », raconte Farida Israëlla Tiendrébéogo. La difficulté ne venait donc pas d’une incapacité à apprendre, mais d’une volonté de faire avec une main qui n’était pas naturellement la sienne.

« C’est en cuisine que j’ai le plus de problèmes avec l’utilisation de la spatule pour faire le tô », indique Farida Israëlla Tiendrébéogo

Pourtant, les incompréhensions n’ont pas totalement disparu avec l’âge. Dans certaines situations sociales, notamment lorsqu’elle mange en public, Farida dit encore ressentir le regard des autres. « Le plus souvent, quand je sors et que je suis au milieu des gens, je mange à la main gauche. Mais souvent, je suis obligée de forcer pour manger à la main droite pour éviter les regards », explique-t-elle. Une situation qui peut paraître anodine à un droitier, mais qui rappelle que les normes sociales se nichent aussi dans les gestes les plus ordinaires.

Dans la restauration, la main gauche s’adapte

Harouna Kaboré, travailleur dans le domaine de la restauration, a lui aussi grandi avec sa gaucherie sans avoir été contraint de devenir droitier. À six ans déjà, il avait compris qu’il utilisait naturellement sa main gauche. Dans son activité professionnelle, cette particularité ne l’empêche pas de travailler. Pour découper ou manipuler certains objets, la main gauche reste son principal outil. Mais il existe des gestes auxquels il accorde une attention particulière. « Dans le domaine de la restauration, comme découper des trucs, faire des boissons parfois, j’utilise la main gauche pour attraper les objets, pour découper. Mais je fais très attention à ne pas servir les clients avec ma gauche », explique-t-il. Là encore, l’adaptation ne signifie pas abandonner la main gauche. Elle consiste plutôt à savoir quand et comment utiliser l’une ou l’autre main. À l’école, Harouna avait déjà été confronté à la curiosité de ses camarades. Certains lui demandaient d’écrire avec la main droite pour voir s’il en était capable. Mais le résultat était sans appel. « Dès que j’utilisais la main droite pour écrire, je n’arrivais pas à écrire, en fait. »

« À mon enfance, des fois, les commerçants venaient auprès de moi pour me dire d’acheter en première position leurs marchandises, parce que ça porte chance », fait savoir Harouna Kaboré

S’adapter à un monde de droitiers

Les difficultés rencontrées par les gauchers ne sont pas spectaculaires. Elles sont souvent cachées dans des détails du quotidien : une paire de ciseaux, un ustensile de cuisine, une souris d’ordinateur, un outil professionnel ou encore la manière de tenir certains objets. Pour Edwige, l’adaptation est devenue une seconde nature. Pour Farida, elle passe parfois par le choix de s’éloigner du regard des autres. Pour Harouna, elle consiste notamment à distinguer les gestes qu’il accomplit avec sa main gauche de ceux pour lesquels il choisit volontairement la droite.

Cette capacité d’adaptation peut être comprise comme une réponse à un environnement qui n’est pas toujours conçu pour les gauchers. « Vivre dans un environnement inadapté, ciseaux, outils, poignées, agit comme une salle de sport permanente pour le cerveau des gauchers », estime la Dr Élodie Gouba, neurologue au CHU Yalgado Ouédraogo. Mais derrière cette adaptation se trouve surtout une réalité sociale selon laquelle les gauchers apprennent très tôt à faire autrement. « Avec l’âge, je pense que c’est facile. C’est juste s’accepter et faire avec », résume simplement Farida Israëlla Tiendrébéogo. Cette acceptation n’a toutefois pas toujours été évidente. Dans son enfance, certains membres de sa famille lui interdisaient encore d’utiliser sa main gauche. Aujourd’hui, elle souhaite surtout que les autres comprennent que la gaucherie n’est ni une anomalie ni un comportement à corriger.

Une particularité liée à l’organisation du cerveau

Pour comprendre pourquoi certains gestes viennent naturellement d’une main plutôt que de l’autre, il faut regarder du côté du cerveau, explique Dr Élodie Gouba. « Pour comprendre la gaucherie, il faut d’abord comprendre comment fonctionne notre cerveau. Celui-ci est divisé en deux parties presque miroirs : l’hémisphère gauche et l’hémisphère droit. Ils communiquent en permanence grâce au corps calleux, un pont de fibres nerveuses », explique la neurologue du CHU Yalgado Ouédraogo. La spécialiste rappelle que le fonctionnement cérébral ne se résume pas à l’idée simpliste selon laquelle « le cerveau gauche serait logique et le cerveau droit artistique ». Il existe néanmoins une organisation latéralisée de certaines fonctions. « Les commandes sont croisées : l’hémisphère gauche pilote la moitié droite du corps, tandis que l’hémisphère droit commande la moitié gauche », poursuit-elle.

Cette organisation permet notamment de comprendre pourquoi la préférence manuelle ne relève pas simplement d’une habitude prise au cours de l’enfance. Chez les personnes gauchères, l’organisation de certaines fonctions motrices peut ainsi différer de celle observée chez la majorité des droitiers. Mais la spécialiste invite surtout à comprendre que la gaucherie fait partie des variations naturelles du fonctionnement humain. Les témoignages recueillis montrent que certains ont autrefois été encouragés, voire contraints, à utiliser leur main droite pour certaines tâches. Mais changer la main utilisée dans certaines activités ne signifie pas nécessairement modifier la préférence manuelle naturelle. « On ne peut pas modifier la nature biologique d’un cerveau. Un gaucher forcé d’utiliser sa main droite restera biologiquement gaucher toute sa vie.

Il apprend simplement à masquer sa nature », explique la Dr Gouba. Pour la neurologue, cette distinction est importante. Un enfant peut apprendre à effectuer certains gestes avec sa main droite, mais cela ne signifie pas que sa main gauche cesse d’être sa main dominante. C’est aussi ce que montrent les parcours d’Edwige, Farida et Harouna. Tous trois ont appris, selon les circonstances, à utiliser leur main droite pour certains gestes dits « obligatoires » avec la main droite par la société. Mais lorsqu’il s’agit d’écrire, de manipuler certains objets ou d’accomplir des gestes précis, la main gauche revient naturellement.

Au-delà des difficultés, les trois témoignages montrent qu’être gaucher signifie être capable de s’adapter. Au contraire, chacun développe ses propres stratégies pour évoluer dans un monde largement pensé pour les droitiers. Edwige Oulé souhaite ainsi que les gauchers soient davantage compris. « La gaucherie est normale. Les gauchers et les gauchères devraient pouvoir utiliser leurs mains comme ils sont à l’aise, au lieu de forcer ou corriger. Il serait mieux d’encourager et de proposer des outils adaptés quand c’est possible », estime-t-elle. Son message s’adresse également aux gauchers eux-mêmes. « Je demanderais à tous les gauchers de rester naturels. Restez naturels car on n’a pas demandé à naître ainsi. On est nés ainsi et ce n’est pas un problème de santé ».

À Ouagadougou comme ailleurs, ces gauchers ne vivent pas dans un monde spécialement conçu pour eux. Mais, depuis l’enfance, ils apprennent à trouver leur place, parfois en changeant leurs gestes, parfois en adaptant les outils et souvent, tout simplement, en s’adaptant à la société.

Farida Thiombiano
Lefaso.net



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