
Le jour où un lance-pierre à trois dollars est devenu le bien le plus précieux de la maisonUn lance-pierre à trois dollars. Une voix gardée en mémoire pendant des mois. À première vue, presque rien ne relie ces deux choses. Pourtant, elles ont contribué à ramener deux petites filles auprès de leurs familles. Et elles nous rappellent quelque chose que nous oublions souvent : les jours ordinaires nous préparent parfois à des épreuves dont nous ignorons encore l’existence. La première fois que sa petite sœur crie, Owen Burns ne quitte pas son jeu vidéo. Sa petite sœur a huit ans. Elle est dehors, près de leur maison d’Alpena Township, dans le Michigan, où elle cherche des champignons. Owen, treize ans, l’a vue sortir. Il lui a recommandé de faire attention, puis il est retourné dans sa chambre. Puis sa sœur crie une deuxième fois. Cette fois, Owen regarde par la fenêtre. Et il découvre une image qu’aucun grand frère ne devrait jamais avoir à regarder : un garçon de 17 ans est derrière sa petite sœur. Selon les éléments rapportés par la police, il lui couvre la bouche et tente de l’entraîner vers les bois. Il a seulement le temps d’être le garçon de treize ans qu’il était déjà quelques secondes auparavant. Et ce garçon possède un lance-pierre. Sa mère le lui avait acheté pour environ trois dollars. Un jouet qu’elle ne l’autorisait pas toujours à utiliser, parce qu’Owen avait la fâcheuse habitude de casser des choses avec. L’homme lâche la fillette. Elle court et rentre chez elle sans blessure physique rapportée. Nous y reviendrons. Les médias découvrent Owen. Certains voient dans ce garçon de treize ans armé d’un lance-pierre une version moderne de David face à Goliath. Mais lorsqu’on l’interroge sur son adresse, Owen donne une réponse qui me plaît presque autant que ses deux tirs. Il explique, avec une simplicité désarmante, qu’il a surtout eu de la chance : sa cible était grande. Voilà tout. C’est ici que le lance-pierre commence à m’intéresser davantage que le lanceur. Car Owen n’apprend rien de nouveau pendant ces quelques secondes. Il n’apprend pas à viser pendant que sa sœur crie. Il ne devient pas subitement plus précis parce que le danger l’exige. Il utilise simplement une aptitude acquise auparavant, au cours d’après-midi parfaitement ordinaires où personne -pas même sa mère, qui lui reprochait parfois de casser des choses avec- ne pouvait imaginer qu’elle servirait un jour à cela. Le 9 mai, savoir manier ce lance-pierre n’a presque aucune valeur. Le 10 mai, exactement la même aptitude devient peut-être la compétence la plus précieuse de la maison. Rien n’a changé dans la compétence. C’est le contexte qui a changé sa valeur. La question paraît raisonnable. Elle cache pourtant une prétention extraordinaire : celle de connaître à l’avance les compétences dont l’avenir aura besoin. Nous savons préparer nos enfants au monde que nous connaissons. Le problème, c’est qu’ils devront aussi vivre dans celui que nous ne connaissons pas encore. Elle est plus modeste et, peut-être, plus dérangeante. Nous sommes de très mauvais prophètes de l’utilité. Une aptitude apparemment insignifiante peut le rester toute une vie. Ou rencontrer, un mercredi après-midi, les seules trente secondes pendant lesquelles elle comptera énormément. Owen l’ignorait. Sa mère aussi. Cette nuit-là, un homme entre dans la pièce. Sous la menace, il emmène Elizabeth. Mary Katherine est là, elle fait semblant de dormir. Pourquoi n’a-t-elle pas crié ? Et c’est ici que nos définitions deviennent moins confortables. Parce que nous savons reconnaître le courage lorsqu’il fait du bruit. Nous sommes beaucoup moins doués lorsqu’il reste immobile dans un lit. Les jours passent. Elizabeth reste introuvable. Puis les semaines. Puis les mois. Et quelque part dans la mémoire d’une enfant de neuf ans, une voix attend toujours son nom. Mary Katherine insiste et persiste : la voix d’Emmanuel ressemble à celle de l’homme qui a emmené Elizabeth. Mary Katherine avait aidé sa sœur à revenir. Pas avec une bille ; pas avec un morceau de gravier, mais avec quelque chose que personne n’aurait pu voir en fouillant ses poches : le souvenir d’une voix. Je ne sais pas laquelle de ces deux histoires m’impressionne le plus. Je crois surtout qu’il serait dommage de vouloir choisir. Owen pouvait intervenir à distance. Une fenêtre le séparait de l’homme qui s’en prenait à sa sœur et il possédait un outil qu’il savait utiliser. Mary Katherine n’avait rien de tout cela. Si elle avait essayé d’imiter Owen, son histoire aurait peut-être compté deux enfants disparus au lieu d’un. C’est pourquoi le courage sans jugement peut devenir une chose dangereuse. Le jugement consiste parfois à comprendre, dans quelques secondes confuses, si le courage exige de courir vers le danger, de s’en éloigner, de crier, de se taire ou d’appeler quelqu’un de plus fort que soi. Ces gestes ne sont pas les différentes marches d’une échelle allant de la lâcheté au courage. Tout dépend de ce que la situation exige. Nous aimons imaginer que, lorsque notre grande épreuve arrivera, nous saurons nous montrer à la hauteur. Nous serons calmes, lucides, courageux. Nous trouverons les mots. Nous prendrons la bonne décision. C’est peut-être là l’une des tâches les plus difficiles de l’éducation. Nous transmettons naturellement à nos enfants ce dont nous pouvons mesurer l’utilité : lire, compter, réussir un examen, apprendre un métier. Ce n’est d’ailleurs pas seulement vrai pour les enfants. C’est vrai pour l’enfant derrière sa fenêtre comme pour le dirigeant devant une crise : lorsque les secondes deviennent chères, nous improvisons beaucoup moins que nous ne le croyons. Nous puisons dans ce que les années ordinaires ont déjà déposé en nous. Il existe d’ailleurs une compétence que l’histoire de Mary Katherine m’empêche désormais de considérer comme banale : l’attention. Regardons parfois nos tables. Quatre personnes peuvent dîner ensemble sans être véritablement ensemble. L’une répond à un message. L’autre regarde une vidéo. Une troisième fait défiler des images avec son pouce. On entend les voix, mais on ne les écoute plus vraiment. On voit les visages, mais on remarque moins facilement qu’un regard a changé, qu’une réponse est plus courte que d’habitude, qu’un enfant essaie peut-être depuis dix minutes de nous dire quelque chose sans trouver les mots. Le danger de cette distraction permanente n’est peut-être pas seulement le temps que les écrans nous prennent. C’est ce qu’ils peuvent progressivement nous désapprendre à remarquer. Écouter attentivement. Observer. Soutenir un regard. Reconnaître une voix. Sentir qu’un silence inhabituel signifie peut-être quelque chose. Ce sont des capacités terriblement ordinaires, jusqu’au jour où elles ne le sont plus. On n’apprend pas à écouter profondément dans une famille où personne n’écoute jamais profondément. On n’apprend pas l’attention uniquement en l’expliquant. On l’apprend aussi parce qu’un jour, à table, quelqu’un pose son téléphone, nous regarde et nous fait comprendre que, pendant quelques minutes, ce que nous avons à dire est plus important que tout ce qui clignote sur son écran. Nous passons beaucoup de temps à préparer nos enfants -et à nous préparer nous-mêmes- aux examens dont nous connaissons la date : l’école, le diplôme, le concours, l’entretien, le métier. Mais la vie organise aussi des examens sans calendrier, sans programme et sans avertissement. Nous ne connaîtrons jamais toutes les questions à l’avance. Pour Owen Burns, ce fut l’adresse acquise avec un lance-pierre à trois dollars. Pour Mary Katherine Smart, une voix qu’elle avait suffisamment écoutée pour que sa mémoire refuse de la perdre. Ni l’un ni l’autre ne savait encore à quoi cela servirait. |