
Les parasites du karité : Nuisibles pour l’arbre, utiles pour les populationsCe document de vulgarisation est tiré de l’article scientifique suivant : Connaissances des sociétés sur l’importance et la gestion des Loranthacées parasites du Vitellaria paradoxa dans les parcs agroforestiers dans l’Ouest et le Sud-Ouest du Burkina Faso, Revue Africaine d’Environnement et d’Agriculture, 2026 ; 9(1), 143-152 ISSN (Print) : 2708-7743 eISSN : 2708-5422 Dépôt légal : JL 3.01807-57259, DOI : https://dx.doi.org/10.4314/rafea.v9i1.15 Résumé Le karité (Vitellaria paradoxa) occupe une place centrale dans les parcs agroforestiers du Burkina Faso, en raison de son importance alimentaire, économique, environnementale et socioculturelle. Pourtant, sa productivité est menacée par plusieurs facteurs, notamment les irrégularités pluviométriques et les attaques de Loranthacées parasites. À partir d’une enquête ethnobotanique menée auprès de 200 personnes dans quatre localités de l’Ouest et du Sud-Ouest du Burkina Faso, cette étude analyse les savoirs locaux sur la production du karité, les usages des Loranthacées parasites et les pratiques de lutte développées par les populations. Les résultats montrent que ces plantes parasites sont perçues comme nuisibles pour le karité, car elles contribuent au dessèchement des arbres et à la baisse de la production fruitière. Cependant, elles ne sont pas uniquement considérées comme des ennemies : selon les groupes ethniques, elles sont aussi utilisées en pharmacopée, comme fourrage ou comme bois de chauffe. Ces résultats confirment l’importance de prendre en compte les savoirs endogènes dans la gestion durable des parcs agroforestiers et dans l’amélioration de la productivité du karité. Mots clés : Karité ; Loranthacées parasites ; savoirs locaux ; ethnobotanique ; Burkina Faso. 1. Introduction Le karité (Vitellaria paradoxa C.F. Gaertn.) est l’une des espèces ligneuses les plus emblématiques des parcs agroforestiers d’Afrique de l’Ouest. Au Burkina Faso, il occupe une place essentielle dans les moyens d’existence des populations rurales grâce aux nombreux biens et services qu’il procure. Ses fruits sont consommés localement, ses amandes servent à la production du beurre de karité, largement utilisé dans l’alimentation, la cosmétique et la pharmacopée, tandis que sa commercialisation constitue une importante source de revenus, notamment pour les femmes (Boffa, 2015 ; Kaboré et al., 2012). Au-delà de son intérêt économique, le karité contribue également à la conservation de la biodiversité, à la protection des sols et au maintien de l’équilibre écologique des systèmes agroforestiers (Bayala et al., 2020). Malgré cette importance, les producteurs sont confrontés depuis plusieurs années à une baisse ou à une forte variabilité de la production fruitière des karités. Plusieurs facteurs sont évoqués pour expliquer cette situation, parmi lesquels les changements climatiques, le vieillissement des arbres, les pratiques de gestion des parcs, mais aussi les attaques des Loranthacées, des plantes parasites qui se développent sur les branches de nombreuses espèces ligneuses, dont le karité (Boussim, 2002 ; Sallé et al., 1998). En prélevant l’eau et les éléments minéraux de leur plante hôte, ces parasites peuvent affaiblir progressivement les arbres et compromettre leur croissance ainsi que leur productivité. Cependant, les Loranthacées ne sont pas uniquement perçues comme des organismes nuisibles. Dans plusieurs sociétés rurales, elles font également l’objet de connaissances et d’usages transmis de génération en génération. Elles interviennent notamment dans la médecine traditionnelle, l’alimentation animale ou encore comme bois de chauffe. Cette double perception, à la fois négative et utilitaire, illustre la complexité des relations que les populations entretiennent avec les ressources naturelles et souligne l’intérêt d’intégrer les savoirs locaux dans les stratégies de gestion durable des parcs agroforestiers (Coulibaly-Lingani, 2022). C’est dans cette perspective que cette étude a été réalisée dans quatre localités de l’Ouest et du Sud-Ouest du Burkina Faso. Elle vise à mettre en lumière les connaissances des populations sur les facteurs influençant la production du karité, les usages des Loranthacées parasites ainsi que les pratiques locales développées pour limiter leurs effets. En valorisant ces savoirs endogènes, cette recherche contribue à une meilleure compréhension des interactions entre les communautés rurales, le karité et les plantes parasites qui lui sont associées. 2. Méthodologie Cette étude repose sur une enquête ethnobotanique réalisée entre avril et mai 2024 dans quatre localités de l’Ouest et du Sud-Ouest du Burkina Faso (Djuié, Noumoundara, Sidi et Lofing). Ces sites ont été retenus en raison de l’importance des peuplements de karité, de l’existence de données antérieures sur leur gestion et de leur représentativité des conditions écologiques de cette partie du pays. Au total, 200 personnes âgées de 30 ans et plus, hommes et femmes, ont été interrogées à l’aide d’un questionnaire ethnobotanique. Les enquêtes ont porté sur les facteurs influençant la production du karité, les connaissances des populations sur les Loranthacées parasites, leurs usages ainsi que les différentes méthodes de lutte employées dans les parcs agroforestiers. Les informations recueillies ont ensuite été analysées afin d’identifier les principales tendances et les différences observées selon les groupes ethniques. 3. Résultats et discussion Les résultats de l’étude montrent que le karité occupe une place centrale dans les moyens d’existence des populations enquêtées. Dans l’ensemble des villages étudiés, les personnes interrogées reconnaissent unanimement son importance économique, alimentaire et environnementale. Cette perception rejoint les travaux de Boffa (2015) et de Kaboré et al. (2012), qui présentent le karité comme l’une des principales espèces agroforestières d’Afrique de l’Ouest. Les enquêtés soulignent que les fruits du karité sont consommés au sein des ménages, tandis que les amandes servent à la fabrication du beurre, utilisé aussi bien pour l’alimentation que pour les soins corporels et la commercialisation. Pour de nombreuses familles, notamment les femmes, cette activité constitue une source importante de revenus. Au-delà de ces fonctions économiques, le karité contribue également à la protection des cultures, au maintien de la fertilité des sols et à la conservation de la biodiversité, comme l’ont déjà montré plusieurs auteurs (Bayala et al., 2020 ; Boffa, 2015). Cependant, malgré cette importance reconnue, les populations constatent une diminution progressive de la production fruitière dans plusieurs localités. Cette situation nourrit des inquiétudes quant à l’avenir de cette ressource, essentielle aux économies rurales. 3.2. Pourquoi les karités produisent-ils moins ? Interrogés sur les causes de cette baisse de production, les enquêtés évoquent plusieurs facteurs qui, selon eux, agissent de manière simultanée. Le premier facteur cité est la variabilité climatique, notamment l’irrégularité des précipitations et l’allongement des périodes de sécheresse. Ces observations rejoignent les travaux de Bayala et al. (2020), qui montrent que les changements climatiques affectent directement la phénologie et la fructification des espèces agroforestières sahéliennes. Les producteurs mentionnent également le vieillissement des arbres, la dégradation des sols ainsi que les attaques des Loranthacées parasites. Ces dernières sont perçues comme l’une des principales menaces pour la santé des karités. Selon les personnes interrogées, les parasites affaiblissent progressivement les arbres en prélevant une partie de l’eau et des éléments nutritifs nécessaires à leur développement, ce qui entraîne une baisse de la production et peut conduire, à terme, au dessèchement de certaines branches. Cette perception est en accord avec les observations de Boussim (2002) et de Sallé et al. (1998), qui décrivent les Loranthacées comme des hémiparasites susceptibles de réduire la vigueur des arbres hôtes. Les résultats montrent ainsi que les populations développent une lecture globale des difficultés rencontrées par le karité. Pour elles, la baisse de production ne s’explique pas par une seule cause, mais résulte de la combinaison de facteurs climatiques, biologiques et anthropiques qui affectent progressivement les parcs agroforestiers. 3.3 Les Loranthacées : des parasites redoutés, mais aussi des plantes utiles L’un des principaux enseignements de cette étude réside dans la manière dont les populations perçoivent les Loranthacées. Si ces plantes sont unanimement reconnues comme des parasites susceptibles d’affecter la production du karité, elles ne sont pas considérées uniquement sous cet angle. Les enquêtes révèlent qu’elles occupent également une place importante dans les savoirs locaux en raison des multiples usages qui leur sont attribués. Les personnes interrogées décrivent les Loranthacées comme des plantes qui se développent sur les branches du karité en prélevant une partie de l’eau et des éléments nutritifs nécessaires à son développement. Selon elles, cette compétition affaiblit progressivement l’arbre, provoque le dessèchement de certaines branches et réduit la production de fruits. Ces observations rejoignent les travaux de Boussim (2002) et de Sallé et al. (1998), qui montrent que les Loranthacées sont des hémiparasites capables de diminuer la vigueur physiologique de leurs plantes hôtes. L’étude met également en évidence une bonne connaissance locale de ces parasites. Les populations distinguent différentes formes de Loranthacées à partir de critères morphologiques, notamment la taille et la forme des feuilles. Chaque groupe socioculturel leur attribue des appellations vernaculaires spécifiques, témoignant d’une longue expérience dans l’observation de ces plantes et de leurs interactions avec le karité. Cette diversité de dénominations illustre l’importance des savoirs endogènes dans la connaissance de la biodiversité locale (Boussim, 2002). Cependant, l’un des résultats les plus remarquables de cette recherche est que les Loranthacées ne sont pas uniquement associées à leurs effets négatifs. Malgré leur caractère parasite, elles continuent d’être valorisées par plusieurs communautés rurales. Les enquêtes montrent que leurs principaux usages concernent la médecine traditionnelle, où elles interviennent dans le traitement de diverses affections. Certaines populations les utilisent également comme fourrage pour les animaux ou comme bois de chauffe. Ces résultats traduisent une perception nuancée des Loranthacées. Une même plante peut être considérée à la fois comme un facteur de baisse de la production du karité et comme une ressource utile dans la vie quotidienne. Cette double perception rappelle que les rapports entre les sociétés rurales et les ressources naturelles ne se résument pas à une opposition entre espèces « utiles » et espèces « nuisibles ». Comme le soulignent Coulibaly-Lingani (2022) et Boussim (2002), les connaissances locales reposent sur une observation de longue durée des espèces végétales et sur les multiples fonctions qu’elles remplissent dans les systèmes de production et les pratiques culturelles. Dans cette perspective, les Loranthacées apparaissent non seulement comme des parasites à contrôler, mais aussi comme des ressources dont les usages méritent d’être pris en compte dans les stratégies de gestion durable des parcs agroforestiers. 3.4. Des savoirs locaux au service de la gestion des Loranthacées Au-delà des connaissances qu’elles possèdent sur les Loranthacées, les populations enquêtées ont développé différentes stratégies pour limiter leurs effets sur les karités. Les résultats montrent que ces pratiques reposent essentiellement sur des savoirs empiriques, construits au fil des générations et transmis au sein des communautés rurales. L’arrachage manuel des Loranthacées constitue la méthode de lutte la plus fréquemment citée. Les producteurs estiment qu’en éliminant les parasites avant leur développement complet, ils réduisent leur capacité de propagation et préservent la vigueur des arbres. Dans certaines localités, cette pratique est complétée par l’élagage des branches fortement infestées afin d’empêcher la dissémination des parasites vers d’autres parties de l’arbre ou vers les arbres voisins. Ces observations rejoignent les recommandations formulées par Boussim (2002), qui souligne l’importance de l’élimination précoce des Loranthacées pour limiter leur expansion dans les parcs agroforestiers. L’étude révèle également que les périodes d’intervention varient selon les communautés. Certains producteurs préfèrent intervenir avant la floraison du karité, tandis que d’autres réalisent les opérations de lutte après les récoltes ou avant le début de la saison des pluies. Ces différences traduisent une adaptation des pratiques aux calendriers agricoles locaux et aux expériences accumulées par les producteurs. Elles témoignent également de la diversité des savoirs développés autour de la gestion du karité dans les différentes zones d’étude. Les enquêtes mettent enfin en évidence que les connaissances relatives aux Loranthacées ne sont pas réparties de manière homogène entre les groupes ethniques. Les appellations vernaculaires, les usages et les méthodes de lutte diffèrent selon les communautés, révélant une richesse culturelle importante dans les modes de gestion de cette plante parasite. Cette diversité confirme que les savoirs locaux constituent une source d’information précieuse pour la compréhension des interactions entre les populations et leur environnement (Coulibaly-Lingani, 2022). Ces résultats montrent ainsi que la gestion des Loranthacées ne repose pas uniquement sur des interventions techniques. Elle s’inscrit dans un ensemble de connaissances, de pratiques et de représentations construites au sein des communautés rurales. La prise en compte de ces savoirs apparaît dès lors comme une condition essentielle pour élaborer des stratégies de gestion durable des parcs agroforestiers, conciliant les objectifs de conservation du karité avec les réalités socioéconomiques des populations. Conclusion Le karité demeure une ressource stratégique pour les populations rurales du Burkina Faso, tant pour son importance économique qu’environnementale. Toutefois, sa productivité est confrontée à plusieurs contraintes, parmi lesquelles les attaques des Loranthacées occupent une place importante. Cette étude montre que les populations disposent d’une connaissance fine de ces plantes parasites, de leurs effets sur le karité ainsi que des différentes pratiques permettant de limiter leur prolifération. L’un des principaux enseignements de cette recherche réside dans la diversité des perceptions associées aux Loranthacées. Si elles sont largement reconnues comme des parasites susceptibles d’affaiblir les karités et de réduire leur production fruitière, elles sont également valorisées par certaines communautés pour leurs usages médicinaux, pastoraux ou domestiques. Cette double perception met en évidence la richesse des savoirs endogènes et rappelle que les ressources naturelles ne sont pas uniquement définies par leurs effets biologiques, mais également par les significations et les usages que leur attribuent les sociétés. Ces résultats soulignent l’intérêt d’intégrer les connaissances locales dans les programmes de gestion durable des parcs agroforestiers. Une meilleure prise en compte des pratiques développées par les producteurs pourrait contribuer à renforcer les stratégies de lutte contre les Loranthacées tout en préservant les services économiques, sociaux et environnementaux rendus par le karité. Dans un contexte marqué par les changements climatiques et les pressions croissantes sur les ressources naturelles, la valorisation des savoirs locaux apparaît comme un levier essentiel pour concilier conservation de la biodiversité, amélioration de la productivité des parcs agroforestiers et développement durable des communautés rurales. Eugénie Konwopè PARÉ (UNB), Brigitte BASTIDE (CNRST), Tionyélé FAYAMA (CNRST), Abdoulaye TYANO (UNB) et Mipro HIEN (UNB) Références bibliographiques Bayala J., Sanou J., Teklehaimanot Z., Kalinganire A. & Ouédraogo S.J., 2020. Vitellaria paradoxa C.F. Gaertn. : Ecology, management and contributions to livelihoods in sub-Saharan Africa. In : Parkland Systems in Sub-Saharan Africa. Springer Nature Switzerland AG, Cham, pp. 429-472. Boffa J.-M., 2015. Opportunities and challenges in the improvement of the shea (Vitellaria paradoxa) resource and its management. Occasional Paper No. 24. World Agroforestry Centre (ICRAF), Nairobi, Kenya, 32 p. Kaboré S.A, Bastide B., Traoré S. & Boussim J.I., 2012. Dynamique du karité, Vitellaria paradoxa, dans les systèmes agraires du Burkina Faso. Bois for trop, 313(313), 47. DOI http://revues.cirad.fr/index.php/BFT/article/view/20496 |