
Biotechnologies au Burkina Faso : Pourquoi la confiance compte autant que la science ?Ce document de vulgarisation est tiré de l’article scientifique suivant : YO Chek Oumar, OUEMA Adama, FAYAMA Tionyélé (2026). « Gouvernance des biotechnologies et acceptabilité sociale au Burkina Faso : entre confiance institutionnelle, transparence et logiques de représentation ». Revue Internationale Dônni, Volume 6, Numéro 1, Juin, p. 92-106. Résumé Les biotechnologies suscitent des débats au Burkina Faso, notamment en agriculture et en santé. Cette étude analyse leur acceptabilité sociale à partir d’une enquête mixte menée auprès de 330 personnes, complétée par 60 entretiens semi-directifs et deux focus groups. Les résultats montrent que les populations adoptent majoritairement une confiance modérée envers les acteurs des biotechnologies. Cette confiance dépend du niveau d’instruction, de l’accès à l’information, de la transparence institutionnelle, de la visibilité des organismes de biosécurité et des représentations associées aux multinationales. L’étude montre ainsi que l’acceptabilité des biotechnologies ne repose pas seulement sur leur efficacité scientifique, mais aussi sur leur gouvernance, la qualité de la communication institutionnelle et la confiance construite avec les populations. 1. Introduction Cet article de vulgarisation est extrait de l’article de Yo et al., (2026) intitulé « Gouvernance des biotechnologies et acceptabilité sociale au Burkina Faso : entre confiance institutionnelle, transparence et logiques de représentation ». Il a été publié dans le Volume 6, N°1, Juin, de la Revue Internationale Dônni. Les biotechnologies prennent une place croissante dans les politiques de développement, notamment en agriculture et en santé. Au Burkina Faso, elles se sont notamment illustrées à travers l’introduction du coton génétiquement modifié et les recherches sur les moustiques génétiquement modifiés contre le paludisme. Toutefois, leur acceptabilité ne dépend pas uniquement de leurs performances scientifiques. Les controverses autour du coton transgénique et les débats sur le moustique génétiquement modifié montrent que les populations évaluent ces innovations à partir de leurs expériences, des informations disponibles et surtout de la confiance accordée aux chercheurs, aux autorités publiques et aux institutions de biosécurité. Dans cette perspective, la confiance permet de faire face à la complexité des technologies modernes (Luhmann, 1979), tandis que les innovations scientifiques doivent être comprises comme des constructions sociales impliquant à la fois science, institutions et citoyens (Jasanoff, 2005). Cette étude analyse donc les liens entre gouvernance des biotechnologies, confiance institutionnelle et acceptabilité sociale à partir d’une enquête menée à Bobo-Dioulasso et à Souroukoudingan. Elle montre que l’adhésion ou la méfiance envers les biotechnologies dépend autant de leur encadrement institutionnel, de la qualité de l’information et de la transparence que de leurs caractéristiques techniques. 2. Méthodologie Cette étude a été menée dans deux espaces complémentaires du Burkina Faso à savoir la ville de Bobo-Dioulasso, capitale économique et l’un des pôles scientifiques du pays, et le village de Souroukoudingan, situé dans la commune de Karangasso-Sambla, où plusieurs innovations biotechnologiques, notamment le coton génétiquement modifié, les cultures améliorées et les moustiques génétiquement modifiés, ont directement concerné les populations. Ce choix a permis de confronter les perceptions d’acteurs vivant dans des contextes différents, l’un davantage marqué par la production et la diffusion des connaissances scientifiques, l’autre par l’expérience concrète des innovations biotechnologiques. Les données ont été recueillies à partir d’une approche méthodologique mixte combinant une enquête quantitative auprès de 330 personnes, 60 entretiens semi-directifs et deux focus groups. Cette démarche a permis d’analyser à la fois les tendances générales relatives à la confiance institutionnelle et les logiques sociales qui sous-tendent les représentations des biotechnologies. Les résultats quantitatifs ont été complétés par les discours des enquêtés afin de mieux comprendre les mécanismes de construction de la confiance, de la méfiance et de l’acceptabilité sociale des innovations biotechnologiques. 3. Résultats et analyse L’un des principaux enseignements de cette étude est que l’acceptabilité sociale des biotechnologies au Burkina Faso ne dépend pas uniquement de leur efficacité scientifique. Elle repose aussi sur la confiance accordée aux acteurs qui les développent, sur la transparence des institutions qui les encadrent, sur la visibilité des dispositifs de biosécurité et sur les représentations associées aux acteurs économiques, les multinationales. Les biotechnologies apparaissent ainsi comme des innovations ambivalentes. Elles sont perçues comme porteuses d’espoir dans les domaines de la santé et de l’agriculture, mais elles suscitent aussi des inquiétudes liées aux risques sanitaires, environnementaux, économiques et institutionnels. Les résultats de l’enquête permettent d’organiser cette analyse autour de cinq grandes questions. 3.1. Les Burkinabè font-ils confiance aux acteurs des biotechnologies ? La confiance constitue l’un des éléments centraux de l’acceptabilité sociale des biotechnologies. Les résultats montrent que les populations ne rejettent pas systématiquement ces innovations, mais elles ne leur accordent pas non plus une confiance totale. La majorité des enquêtés adopte une position intermédiaire, faite de prudence, d’attente et parfois de méfiance. Ainsi, 56,2 % des personnes interrogées déclarent avoir une confiance modérée envers les acteurs impliqués dans les biotechnologies. À l’inverse, 30,9 % expriment une faible confiance, tandis que seulement 8,8 % déclarent une forte confiance. Enfin, 4,1 % disent ne pas avoir du tout confiance. Ces chiffres montrent que la confiance existe, mais qu’elle demeure fragile. Cette prudence s’explique par la nature même des biotechnologies. Pour les populations, ces innovations touchent au vivant, à l’alimentation, à la santé et à l’environnement. Elles ne sont donc pas perçues comme de simples outils techniques. Elles soulèvent des questions plus profondes : qui contrôle ces technologies ? Qui décide de leur introduction ? Qui garantit leur sécurité ? Que se passe-t-il si les effets attendus ne sont pas ceux observés sur le terrain ? Ces interrogations montrent que les populations n’évaluent pas seulement les biotechnologies à partir de leurs promesses scientifiques. Elles évaluent également les institutions et les acteurs qui les portent. Dans cette perspective, la confiance devient une condition essentielle Luhmann (1979). Ainsi, la question n’est pas seulement de savoir si la technologie est efficace. Elle est aussi de savoir si les populations peuvent faire confiance à ceux qui la développent, la contrôlent et l’expliquent. 3.2. Le niveau d’instruction influence-t-il la confiance ? Les résultats montrent que le niveau d’instruction influence la manière dont les populations perçoivent les institutions chargées de réguler les biotechnologies. Toutefois, cette relation n’est pas mécanique. Les personnes les plus instruites ne sont pas automatiquement favorables aux biotechnologies, de même que les personnes faiblement scolarisées ne sont pas nécessairement opposées à ces innovations. La confiance modérée reste dominante dans presque toutes les catégories scolaires. Elle atteint environ 68 % chez les enquêtés ayant un niveau supérieur, 57 % chez ceux ayant un niveau secondaire et 56 % chez ceux ayant un niveau primaire. À l’inverse, la faible confiance diminue avec l’élévation du niveau d’instruction. Elle passe d’environ 43 % chez les personnes non scolarisées à 27,8 % chez celles ayant un niveau supérieur. Ces résultats montrent que l’instruction peut favoriser une meilleure compréhension des enjeux scientifiques et institutionnels, mais elle ne suffit pas à produire une acceptation automatique. Les personnes instruites peuvent reconnaître l’intérêt des biotechnologies tout en demandant davantage de garanties sur leur contrôle, leur régulation et leurs effets. Cette prudence rejoint l’analyse de Giddens (1990), selon laquelle les sociétés modernes reposent sur des systèmes experts dont le fonctionnement échappe largement au public. Les biotechnologies appartiennent à ces systèmes experts. Elles mobilisent des laboratoires, des protocoles scientifiques, des cadres juridiques et des institutions spécialisées. Même lorsqu’un individu est instruit, il ne maîtrise pas nécessairement tous ces mécanismes. Il a donc besoin d’informations claires, accessibles et crédibles. Ainsi, le niveau d’instruction influence la confiance, mais il ne la détermine pas entièrement. L’acceptabilité dépend aussi de l’information disponible, de la transparence des institutions et des expériences sociales déjà vécues par les populations. 3.3. Pourquoi la transparence est-elle indispensable ? La transparence apparaît comme une condition majeure de l’acceptabilité sociale des biotechnologies. Les populations ne veulent pas seulement savoir si les innovations sont efficaces. Elles veulent aussi comprendre comment elles sont encadrées, qui les contrôle, quelles garanties sont données et comment les risques sont évalués. Les résultats montrent que 58,4 % des enquêtés considèrent les processus de régulation comme relativement transparents. Cependant, 32,8 % les jugent peu transparents et seulement 8,8 % les considèrent totalement transparents. Ces chiffres révèlent une transparence partielle. Elle existe, mais elle n’est pas suffisamment forte pour produire une confiance pleine. Cette situation est importante car lorsque les informations circulent mal, les populations peuvent développer des doutes sur les intentions des acteurs, la sécurité des produits ou la capacité des institutions à contrôler les risques. Un enquêté exprime cette attente en soulignant que les autorités doivent se rapprocher des populations pour expliquer les choses, car sans explication claire, la confiance devient difficile. La transparence ne se réduit donc pas à l’existence de textes juridiques, d’agences ou de procédures administratives. Elle suppose une communication claire, régulière et adaptée aux populations concernées. Elle permet de rendre les décisions plus lisibles et les risques plus discutables. Les résultats montrent également que la perception du risque varie selon le niveau de transparence attribué aux institutions. Lorsque les institutions sont jugées peu transparentes, les inquiétudes sanitaires et environnementales sont plus fortes. À l’inverse, lorsque les dispositifs sont perçus comme relativement ou totalement transparents, les risques sont davantage relativisés. Cette relation entre transparence et risque peut-être comprise à partir de Beck (1992). Selon lui, les sociétés contemporaines sont confrontées à des risques produits par la modernité elle-même, notamment par la science et la technologie. Les biotechnologies s’inscrivent dans cette logique. Elles promettent des solutions, mais elles suscitent aussi des interrogations sur leurs effets possibles. Dans ce contexte, la transparence devient une condition essentielle pour transformer l’inquiétude en débat public. 3.4. Les institutions de biosécurité sont-elles suffisamment connues ? L’étude montre que la question de la biosécurité ne concerne pas seulement l’existence d’institutions spécialisées. Elle concerne aussi leur visibilité sociale. Une institution peut exister juridiquement, disposer de missions de contrôle et intervenir dans la régulation des biotechnologies, sans être réellement connue des populations. C’est l’un des résultats importants de l’enquête. La faible connaissance des institutions de biosécurité limite leur capacité à produire de la confiance. Lorsque les populations ne savent pas clairement quelles structures contrôlent les biotechnologies, comment les décisions sont prises ou qui garantit la sécurité des produits, elles peuvent douter de l’efficacité réelle du dispositif institutionnel. Cette faible visibilité institutionnelle ne doit pas être comprise comme un simple manque d’information. Elle révèle une distance entre les institutions de régulation et les publics concernés. Jasanoff (2004, 2005) montre que la science, la technologie et l’ordre politique se construisent ensemble. Autrement dit, la régulation scientifique ne produit de la légitimité que si elle est socialement visible, compréhensible et reconnue. Dans le cas étudié, les institutions de biosécurité apparaissent comme nécessaires, mais encore insuffisamment présentes dans l’espace public. Elles ne peuvent pas seulement agir à travers des normes, des autorisations ou des procédures techniques. Elles doivent aussi communiquer, expliquer, dialoguer et rendre visibles leurs missions. Cette situation peut être analysée à partir de Jodelet (1989). Lorsque l’information institutionnelle est insuffisante, les populations construisent leurs propres interprétations à partir d’autres sources telles les médias, les réseaux sociaux, les expériences passées, discussions ordinaires ou soupçons liés aux acteurs extérieurs. La faible visibilité des institutions peut ainsi laisser place à des représentations sociales marquées par l’incertitude ou la méfiance. La question centrale devient donc la suivante : les institutions de biosécurité sont-elles seulement présentes dans les textes, ou sont-elles aussi reconnues par les populations comme des acteurs crédibles, accessibles et protecteurs ? Une institution ne produit pas automatiquement de la confiance parce qu’elle existe. Elle produit de la confiance lorsqu’elle devient visible, compréhensible et capable d’entrer en dialogue avec les citoyens. 3.5. Pourquoi les multinationales alimentent-elles la méfiance ? La dernière dimension importante concerne la place des multinationales dans les représentations sociales des biotechnologies. Ici, la méfiance ne porte pas seulement sur la technologie elle-même. Elle concerne aussi les acteurs économiques supposés la produire, la financer ou en tirer profit. Cette perception apparaît notamment dans les discours autour du coton génétiquement modifié. Certains enquêtés associent cette expérience à une possible dépendance des producteurs vis-à-vis des entreprises semencières. L’un d’eux évoque le risque pour les paysans d’être obligés d’acheter chaque année leurs semences auprès de Monsanto. Cette crainte traduit une inquiétude plus large, celle de la perte d’autonomie économique et la dépendance technologique. La mémoire du coton génétiquement modifié continue donc d’influencer les représentations des nouvelles biotechnologies. Même lorsque les innovations concernent d’autres domaines, comme la santé, elles peuvent être interprétées à partir d’expériences agricoles passées. Cette analyse rejoint Scoones (2008), pour qui les controverses autour des biotechnologies dans les pays du Sud sont souvent liées aux questions de souveraineté technologique, de contrôle des ressources et de rapports de pouvoir entre États, entreprises et communautés locales. Dans cette perspective, les multinationales ne sont pas seulement perçues comme des acteurs scientifiques ou industriels. Elles symbolisent aussi des rapports économiques inégaux et une possible perte de contrôle sur les choix de développement. Assogba (2010) permet également de comprendre cette méfiance dans le contexte ouest-africain. Les débats sur les biotechnologies agricoles sont souvent traversés par des inquiétudes relatives à la dépendance des États africains envers les entreprises semencières internationales. Les résultats de cette étude s’inscrivent dans cette logique selon laquelle les populations ne craignent pas seulement les risques sanitaires ou environnementaux. Elles redoutent aussi une dépendance économique et technologique. Cependant, cette méfiance ne signifie pas un rejet systématique des biotechnologies. Les enquêtés reconnaissent aussi leurs bénéfices possibles, notamment dans l’agriculture et la santé. Leur attitude relève plutôt d’une prudence technologique. Les populations ne disent pas simplement non aux biotechnologies ; elles demandent des garanties sur leur gouvernance, leur contrôle, leurs effets et les intérêts qui les accompagnent. En définitive, les multinationales alimentent la méfiance parce qu’elles symbolisent des enjeux plus larges que la technologie elle-même ; la souveraineté, la dépendance, le contrôle des semences, les rapports Nord-Sud et la gouvernance mondiale de la science. Conclusion Ces résultats montrent que l’acceptabilité sociale des biotechnologies au Burkina Faso ne peut pas être réduite à une question d’information scientifique ou de performance technique. Les populations évaluent les biotechnologies à travers plusieurs dimensions comme la confiance envers les institutions, le niveau d’instruction, la transparence des procédures, la visibilité des institutions de biosécurité et la perception des acteurs économiques. L’étude met ainsi en évidence une attitude sociale nuancée. Les populations ne rejettent pas nécessairement les biotechnologies, mais elles demandent des garanties. Elles veulent comprendre, être informées, être rassurées et savoir qui contrôle réellement ces innovations. C’est pourquoi la gouvernance des biotechnologies doit dépasser la simple sensibilisation. Elle doit construire un dialogue durable entre chercheurs, institutions, décideurs publics et populations. Chek Oumar YO Adama OUEMA Tionyélé FAYAMA Références bibliographiques ASSOGBA Francis (2010). OGM et dynamiques sociales en Afrique. Paris, Karthala. GIDDENS Anthony (1990). The Consequences of Modernity. Cambridge, Polity Press. JODELET Denise (1989). « Représentations sociales : un domaine en expansion ». In Denise JODELET (dir.), Les représentations sociales. Paris, PUF, p. 45-78. WYNNE Brian (1996). « May the Sheep Safely Graze ? ». In Scott LASH, Bronislaw SZERSZYNSKI, Brian WYNNE (dir.), Risk, Environment and Modernity. London, Sage, p. 44-83. |