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Santé et sécurité au travail : « Pourquoi les technologies numériques peinent encore à convaincre les entreprises africaines ? », s’interroge Nafissatou Ouédraogo

mercredi 5 août 2026.

 

Les innovations technologiques offrent aujourd’hui des perspectives inédites pour prévenir les accidents et améliorer les conditions de travail. Pourtant, malgré leur potentiel, nombre de ces outils peinent à trouver durablement leur place dans les organisations. Pourquoi ces technologies prometteuses restent-elles parfois inutilisées ou abandonnées après quelques semaines ? C’est à cette question que s’est attaquée Pingd-Windé Nafissatou Cynthia Ouédraogo, chercheuse burkinabè affiliée au Département de management de la Faculté des sciences de l’administration de l’université Laval (Canada). C’était lors du Forum africain des technologies de la santé, de la sécurité et du bien-être au travail (AFRISST), tenu du 2 au 4 juillet 2026 à Ouagadougou.

Coécrite avec Elena Laroche, professeure titulaire à la Faculté des sciences de l’administration de l’université Laval, cette communication a été portée devant les participants de l’AFRISST par la chercheuse burkinabè Pingd-Windé Nafissatou Cynthia Ouédraogo. L’étude met en lumière un paradoxe qui interpelle autant les chercheurs que les entreprises. Si les technologies numériques se multiplient en Santé et sécurité au travail (SST), leur adoption effective et leur utilisation dans la durée demeurent limitées.

La transformation numérique touche désormais tous les domaines de la santé et de la sécurité au travail. Selon les deux chercheuses, les outils numériques ne se limitent plus à la simple informatisation des procédures. Ils participent désormais activement à la prévention des risques professionnels, à la formation des travailleurs et au suivi des conditions de travail.

Les chercheuses distinguent ainsi cinq grandes familles de technologies déjà mobilisées dans la gestion de la SST. La première concerne la formation où la réalité virtuelle. Selon elle, la réalité augmentée et les plateformes d’apprentissage en ligne permettent de reproduire des situations dangereuses sans exposer les travailleurs à un risque réel. Ces dispositifs offrent des environnements immersifs favorisant l’acquisition de bons réflexes en toute sécurité.

La deuxième famille porte sur la communication et la sensibilisation. Pour elles, les réseaux sociaux, les sites web, les plateformes numériques et les applications de messagerie facilitent désormais la diffusion rapide des messages de prévention et des bonnes pratiques auprès des travailleurs. Viennent ensuite les outils de surveillance et de gestion proactive des risques. Nafissatou Ouédraogo et Elena Laroche soulignent qu’à travers la modélisation des informations du bâtiment (BIM) ou encore aux équipements connectés tels que les gilets et bracelets intelligents, les entreprises disposent d’informations en temps réel sur les situations pouvant mettre en danger leurs employés.

Les plateformes numériques spécialisées constituent la quatrième catégorie. Elles permettent de centraliser les données relatives à la santé et à la sécurité au travail, d’assurer le suivi des incidents, de planifier les actions préventives et de faciliter le pilotage global des politiques de prévention. Enfin, l’intelligence artificielle, affirment-elles, agit comme un levier transversal capable d’améliorer les performances de l’ensemble de ces dispositifs, notamment par l’analyse des données, l’aide à la décision ou encore la détection précoce de situations à risque.

Un potentiel reconnu, mais une adoption encore très insuffisante

Si les innovations se multiplient, leur efficacité dépend avant tout de leur appropriation par les utilisateurs. Or, c’est précisément sur ce point que les difficultés apparaissent. En s’appuyant sur plusieurs études scientifiques récentes, Pingd-Windé Nafissatou Cynthia Ouédraogo et Elena Laroche montrent que l’existence d’un outil performant ne garantit nullement son utilisation.

Elles citent notamment une étude menée par Engels et ses collaborateurs en 2024 sur une plateforme numérique de prévention du stress destinée aux petites et moyennes entreprises allemandes. Cette étude révèle selon les chercheuses, que moins de 1% des PME ciblées avaient manifesté l’intention d’utiliser la plateforme. Cependant, parmi les entreprises intéressées, ajoutent-elles, seulement une sur deux a finalement adopté l’outil. Et au sein de ces entreprises, seuls 15% des employés ont effectivement commencé le programme proposé.

Une autre méta-analyse, réalisée par Amirabdolahian et ses collègues en 2025 sur les programmes numériques de bien-être en entreprise, aboutit à un constat similaire. À peine 11% des utilisateurs ciblés démarrent réellement les programmes qui leur sont destinés. Pour les chercheuses, ces chiffres démontrent que la question essentielle n’est plus uniquement de développer des technologies performantes, mais de comprendre pourquoi elles sont si peu utilisées.

L’abandon des outils, un défi tout aussi préoccupant

L’adoption initiale ne constitue toutefois que la première étape. Encore faut-il que les utilisateurs poursuivent leur engagement dans le temps. Là encore, les données présentées montrent que les résultats restent en deçà des attentes. Dans l’étude d’Engels et ses collègues, moins de la moitié des entreprises ayant adopté la plateforme ont entamé une évaluation des risques psychosociaux, sans qu’aucune ne la mène jusqu’à son terme.

Du côté des employés, seul un tiers a achevé le module consacré à la gestion du stress. Plus largement, le nombre de connexions et le temps réellement passé sur la plateforme se sont révélés largement inférieurs aux prévisions. La méta-analyse d’Amirabdolahian confirme ce phénomène. Si plus d’un utilisateur sur deux adhère initialement aux programmes numériques de bien-être, 51% abandonnent avant leur terme, alors même qu’ils expriment une satisfaction élevée vis-à-vis de ces outils. Du point de vue des deux chercheuses, ce paradoxe est particulièrement révélateur. Car si les utilisateurs apprécient les solutions numériques, cela ne suffit pas à garantir leur utilisation durable.

Trois leviers pour favoriser une adoption durable

Afin d’expliquer ces écarts entre le potentiel des technologies et leur utilisation effective, les chercheuses présentent un cadre d’analyse développé à partir des travaux d’Elena Laroche et de ses collaborateurs. Celui-ci identifie trois grandes catégories de facteurs qui conditionnent la réussite des technologies numériques en santé et sécurité au travail. La première concerne les facteurs individuels. La sensibilisation des travailleurs aux enjeux de la SST, leur perception de l’utilité des outils, leur facilité d’utilisation, leur motivation personnelle ainsi que l’influence de leur entourage professionnel jouent un rôle déterminant dans leur engagement.
La deuxième catégorie regroupe les facteurs organisationnels.

Le soutien apporté par la direction, l’ouverture de l’organisation à l’innovation, l’implication des employeurs dans les démarches de prévention ou encore la charge de travail, influencent directement la capacité des travailleurs à intégrer durablement ces technologies dans leurs pratiques. Enfin, les facteurs technologiques concernent la qualité même des outils proposés. Les chercheuses insistent sur la nécessité de développer des solutions pertinentes, personnalisées, ergonomiques, suffisamment flexibles et compatibles avec les systèmes déjà utilisés au sein des entreprises. Selon elles, c’est l’articulation de ces trois dimensions individuelle, organisationnelle et technologique qui conditionne la réussite des interventions numériques en SST.

Accompagner les utilisateurs autant que développer les technologies

Au terme de leur communication, Pingd-Windé Nafissatou Cynthia Ouédraogo et Elena Laroche formulent plusieurs recommandations destinées aussi bien aux concepteurs qu’aux organisations. Elles préconisent notamment de renforcer l’accompagnement des utilisateurs à travers des formations adaptées, de personnaliser les contenus proposés, d’améliorer l’ergonomie des interfaces et de rendre les plateformes plus conviviales.

Les chercheuses invitent également les organisations à mieux structurer les contenus, à favoriser l’implication active des travailleurs dès la conception des projets et à intégrer les technologies dans les pratiques quotidiennes plutôt que de les considérer comme des outils supplémentaires venant s’ajouter aux procédures existantes.

Deux autres recommandations retiennent particulièrement l’attention : adapter les solutions numériques aux environnements présentant les niveaux de risques les plus élevés et éviter la surcharge technologique, qui peut rapidement devenir contre-productive lorsque la multiplication des outils finit par décourager les utilisateurs.

Présentée dans le cadre de l’AFRISST, cette communication résonne avec les défis auxquels font face les entreprises africaines engagées dans leur transformation numérique. Alors que les plateformes de gestion de la SST, les applications mobiles de prévention, les outils de diagnostic et les modules de formation en ligne connaissent un développement rapide sur le continent, les travaux de Pingd-Windé Nafissatou Cynthia Ouédraogo rappellent qu’une innovation technologique, aussi performante soit-elle, ne produit d’effets que lorsqu’elle est pleinement adoptée et durablement utilisée.

Au-delà de la performance technique, la réussite de la transition numérique en santé et sécurité au travail repose ainsi sur un facteur souvent sous-estimé : l’humain. Car, comme l’ont souligné les deux chercheuses, accompagner les utilisateurs, créer un environnement organisationnel favorable et concevoir des outils adaptés aux réalités du terrain demeurent les conditions essentielles pour transformer durablement les pratiques de prévention et faire des technologies numériques un véritable levier d’amélioration de la santé et de la sécurité au travail.

Hamed Nanéma
Lefaso.net