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« Douatou » : Un appel à devenir des « faiseurs de pluie »

mercredi 29 juillet 2026.

 

Il y a des chansons qui traversent les années sans prendre une ride. « Douatou », chanson extraite du premier album de Bil Aka Kora sorti en décembre 1998, en fait partie. Cette chanson, comme tant d’autres des chansons de cet artiste, fait partie du patrimoine musical national. « Douatou » désigne en langue kassena le « faiseur de pluie ». Plus de trente ans après la sortie de cette œuvre musicale, elle garde une résonance particulière, tant le sujet abordé représente, pour chacun d’entre nous, bien plus qu’un simple phénomène météorologique.

Chaque année, le retour de la pluie a des allures de miracle. Après des mois de forte chaleur, il annonce une saison nouvelle, la promesse d’un renouveau. La pluie apporte la fraîcheur, le beau temps, et surtout une métamorphose radicale des paysages : les terroirs ocres et jaunis cèdent la place à la verdure, la terre reprend vie, les champs se réveillent. Les oiseaux et les insectes de toute sorte et de toutes les couleurs marchent, volent, chantent et dansent presque, de jour comme de nuit. Et les crapauds, si silencieux de nature, sortent, après une pluie, leurs plus belles voix pour des chansons d’action de grâce.

Mais quand la pluie se fait rare ou tarde à venir, c’est une inquiétude sourde qui gagne les villes et les campagnes. Pourtant, le paysan ne renonce jamais. Il prépare inlassablement sa terre, guette le moindre signe, et dès la première goutte, s’empresse de (re)semer. Quand la pluie se fait rare, on scrute le ciel cherchant à comprendre ses absences, son éloignement, comme dans un élan de chercher à comprendre un être distant.

En regardant le clip « Douatou », on retrouve les paysages du Faso dans leur ambivalence ; une terre craquelée et ocre en saison sèche, puis apparaissent les nuances de vert pendant et après la saison pluvieuse. Le clip montre les gestes du quotidien, la terre desséchée, les regards des hommes vers le ciel, le chant des tam-tams, des calebasses et des flûtes, illustrant l’environnement rituel pour ensemencer la terre. L’attente de la pluie comporte ainsi, dans toutes les sociétés, une dimension humaine, culturelle et cultuelle.

Au-delà des images, c’est le groove même de la chanson qui porte le message. Concepteur de la « Djongo Music », la chanson est la résultante d’une créativité musicale et scénique qui participe de la prise de conscience de ce que nous sommes et de l’importance de la terre que nous habitons. Ce rythme est un symbole de profondeur et une source de retour à la mémoire collective.

Pourtant, saison après saison, la pluie devient de plus en plus incertaine. L’abondance d’une saison fait oublier, aux plus jeunes, les années rudes de sécheresse ; au temps de la rareté des pluies, les vieux redoutent le spectre des années 72-73.

Dans tous les cas, nous devons cesser de laisser la fonction de « faiseurs de pluie » aux seuls ritualistes et autres petits marabouts qui se jouent de notre crédulité au quotidien. Pour que la pluie soit au rendez-vous, et surtout qu’elle profite pleinement à nos terres, nous ne pouvons plus nous contenter d’attendre et de scruter le ciel. Il nous faut devenir, à notre tour, des faiseurs de pluies, en créant les conditions qui permettent à l’eau de servir abondamment le Faso.

Cet effort ne peut se faire sans l’État, qui œuvre sans relâche à l’aménagement d’infrastructures de maîtrise et de gestion de l’eau, et à la promotion d’outils, de technologies et de savoir-faire dans ce domaine. À l’évidence, l’action de l’État, c’est de faire en sorte que la pluie ne soit plus l’unique déterminant de notre agriculture, mais un atout parmi d’autres. Ce n’est pas nouveau ce que fait l’État, mais la volonté et l’intensité semblent inédites.

Mais à côté des efforts de l’État, chacun de nous, petites mains du quotidien, a un rôle à jouer. Créer les conditions de la pluie, du beau temps, d’un environnement vivable et enviable au Faso. Cela passe par de simples gestes, parfois modestes, mais profondément durables, notamment reboiser sans cesse et en toute saison, entretenir nos plants, nourrir et préserver la terre, entretenir nos infrastructures existantes et aménager par tous les moyens des espaces de retenue et de conservation de l’eau.

Cette volonté de faire pleuvoir devrait se traduire par notre capacité à retenir et à valoriser chaque goutte tombée. Le Burkina Faso dispose d’un patrimoine reconnu dans ce domaine, les techniques de conservation des eaux et du sol, la défense, la restauration des sols, les techniques de régénération naturelle assistée méritent d’être pratiquées dans les villes et les campagnes, de manière systémique.

Dans cet élan, nous devons veiller à ce que nos infrastructures sacrées (mares sacrées et nos forêts sacrées) soient conservées. Ces espaces sont des réservoirs de biodiversité pour une faune et une flore endémiques. Enfin, elles constituent pour la jeune génération des lieux de transmission des savoirs et des pratiques de notre identité.

Ceci étant, il ne faut pas croire que la pluie peut tout faire, aussi abondante soit-elle. Elle ne suffira pas à elle seule à garantir une terre nourricière durable. Nous devons revoir notre rapport aux substances et activités dangereuses qui, jour après jour, fragilisent la fertilité de nos sols et menacent la santé de l’homme et des écosystèmes. Cette exigence de transformation est un impératif qui se pose même à l’agir humain dans sa globalité.

Ainsi, « Douatou » n’est pas seulement un morceau de musique populaire burkinabè. C’est une invitation à repenser notre rapport à l’eau et à la terre. Bil Aka Kora, en donnant à son premier album le nom de cette figure ancestrale de faiseur de pluie, rappelle que la pluie ne tombe pas seulement du ciel. Elle se prépare, se mérite, se cultive par les efforts conjugués de l’État et de chaque citoyen. À l’heure des changements climatiques, Alif Naaba nous pose, en définitive, une question : Et maintenant ? Et maintenant, que comptez-vous faire ? (À suivre).

Yda Alexis Nagalo
Citoyen

nagalose@yahoo.fr