
Burkina/Santé : « Beaucoup de femmes vivent avec une fistule sans savoir qu’elles peuvent être soignées », déplore le chirurgien Itengré OuédraogoAu Burkina Faso, près de 16 000 femmes vivraient avec une fistule obstétricale et environ 900 nouveaux cas seraient enregistrés chaque année. Cette complication grave de l’accouchement continue de bouleverser la vie de nombreuses femmes, les exposant à l’isolement, à la stigmatisation et à la précarité. À la tête de l’Association renaissance (ARENA), le chirurgien réparateur Dr Itengré Ouédraogo mène depuis plusieurs années un combat pour redonner espoir à ces patientes à travers une prise en charge gratuite, allant de la chirurgie réparatrice à la réinsertion socio-économique. Dans cet entretien, il revient sur les causes de la maladie, les défis de sa prise en charge et les actions nécessaires pour espérer son élimination au Burkina Faso. Lefaso.net : Qu’est-ce que la fistule obstétricale ? Dr Itengré Ouédraogo : La fistule obstétricale, par concept, c’est une complication d’abord entre la vessie et le vagin de la femme, ou entre le rectum et le vagin de la femme. Cela fait suite à la complication lors d’un accouchement qui entraîne que la femme perde constamment des urines, ou même des selles, ou les deux, par le vagin. Malgré les progrès réalisés dans le domaine de la santé maternelle, pourquoi la fistule obstétricale continue-t-elle de toucher des femmes aujourd’hui au Burkina ? Pour répondre à cette question, il faut comprendre la complexité du mécanisme de développement de la fistule. C’est une maladie qui fait suite à la complication lors de l’accouchement. Et, en général, environ 15% des femmes qui prennent des grossesses vont présenter des complications, communément appelées des complications obstétricales directes. On ne sait pas qui va la présenter à l’avance. Une de ces complications, c’est ce que l’on appelle les accouchements dystociques, qui peuvent se présenter parce qu’il y a un obstacle, soit parce que l’enfant est gros, soit parce qu’il est mal positionné... Et c’est cette gamme de complications qui va être à l’origine de la fistule obstétricale. Pourquoi ? Parce que, quand ce type de complication arrive, il faut que la femme ait accès rapidement à une césarienne. Donc, malgré les efforts qui ont été consentis dans le cadre de la santé maternelle, il arrive toujours, dans un certain nombre de pays, que les femmes n’aient pas accès à cette césarienne-là au temps opportun. Et, logiquement, nous nous trouvons face à la tragédie qui est la fistule obstétrique. Comment est-ce que vous identifiez les femmes pour les prendre en charge au centre ARENA ? Est-ce qu’elles viennent d’elles-mêmes ? Ou est-ce que vous allez vers elles ? Il faut dire d’abord que ARENA adopte une approche holistique pour la prise en charge des femmes qui souffrent de fistules obstétriques. Et cela est dû à l’impact de la fistule obstétrique dans la vie de la femme, qui fait que la prise en charge ne se limite pas simplement à la chirurgie, ce n’est qu’une partie, même si nous considérons que c’est la partie centrale, elle n’est qu’une partie pour vraiment prétendre parler de la guérison de la femme. Et c’est pourquoi notre approche est holistique et également continue. Donc, ARENA intervient particulièrement de la prévention jusqu’à la réinsertion sociale. Nous menons des activités de communication et de sensibilisation au niveau communautaire et cela nous permet, en collaboration avec des centres de santé et, logiquement, la communauté en général, de renforcer les capacités des agents de santé pour la détection précoce, l’identification des malades dans la communauté et le référencement au niveau de notre centre pour la prise en charge. Un des avantages, par exemple pour ARENA, c’est la mise en place du système à renaissance. Cela permet que la femme entre rapidement dans le système et que toutes les mesures soient prises. Et une fois que la femme rentre, la prise en charge est complètement gratuite pour elle, à son niveau, en ce qui concerne le traitement chirurgical, le traitement des comorbidités, l’appui psychologique. Et après, c’est là que nous avons le volet de la réinsertion sociale, où nous offrons des formations en activité génératrice de revenus pour contribuer à la réintégration de ces femmes-là dans leur communauté. Est-ce qu’après une réparation d’une fistule, une femme peut encore faire un enfant ? Existe-t-il des risques encore après la réparation ? Il faut dire qu’il y a différents degrés de blessures et il y a des blessures qui sont extrêmes et qui rendent difficile la procréation de la femme après. Mais en général, après la réparation de la fistule, oui, la femme peut avoir vraiment des enfants. Il faut situer la question dans un contexte culturel. Nous sommes dans une société patriarcale avec ses caractéristiques particulières où, en tout cas, l’enfantement est un facteur important pour la femme. Cela fait que la majorité des femmes qui ont la fistule obstétrique ont toujours le désir de procréer, particulièrement celles qui ont contracté la fistule obstétrique lors du premier accouchement. Et je fais la parenthèse pour dire que même si nous disons que toutes les femmes sont à risque et que les statistiques indiquent que même les multipares ont la fistule obstétrique, la majorité des cas présentent la fistule lors de leur premier accouchement. Et que dans 90% des cas, elles perdent le bébé. Donc cela fait que les femmes sont disposées à pouvoir enfanter.
Les complications lors de l’accouchement sont les principales causes de la fistule obstétricale
Quels sont les défis que vous rencontrez ici à ARENA pour la prise en charge de ces femmes ? Pour parler de défis, il faut dire que c’est tout au long du continium. Au niveau de la sensibilisation communautaire, il faut dire qu’il y a des pensées, des stéréotypes qui environnent la création de la fistule obstétrique. Et il faut travailler au niveau de la communauté afin de convaincre les gens pour que ces femmes-là partent au niveau des services de santé. Il faut travailler avec la communauté en général pour réduire la stigmatisation vis-à-vis de ces femmes-là. Particulièrement en faisant comprendre les causes qui sont à l’origine de la fistule obstétrique et les facteurs qui exposent les femmes à ces complications. Pour le deuxième volet, il faut savoir qu’en général, ces femmes déjà isolées à cause de la fistule ont des difficultés : elles sont en manque de revenus et sont abandonnées le plus souvent. Même quand elles ont l’information, elles ont d’abord des difficultés pour avoir l’information sur le traitement. Il y a un défi à relever qui est de pouvoir garantir à ces femmes-là les moyens de déplacement, les frais de transport nécessaires. ARENA arrive à couvrir ces frais de manière forfaitaire, pour les aider à arriver. Le traitement étant gratuit, il y a un défi de mobilisation de fonds qui se pose parce que le traitement de la fistule obstétricale n’est pas une chirurgie commune. C’est une chirurgie spécifique à cette pathologie qui requiert de l’expertise technique et un séjour hospitalier. La troisième chose qu’il faut bien noter, c’est la réinsertion socio-économique de ces femmes. Cela requiert une mobilisation d’expertises et une mobilisation financière. Il faut former ces femmes et les équiper. Est-ce que vous remarquez qu’il y a de plus en plus de soutien des hommes vis-à-vis des femmes qui sont victimes de fistules ? Si nous comparons la situation actuelle à celle de 20 ou 15 ans en arrière, on peut dire que oui ! On peut dire qu’aujourd’hui, les hommes, de plus en plus, arrivent à soutenir les femmes. C’est la raison pour laquelle la mobilisation est importante, parce que plus la femme a accès au traitement, moins elle court le risque d’être abandonnée. Et donc, ces femmes qui contractent la fistule et qui entrent rapidement dans le système ont plus de chances d’être accompagnées par le mari que celles qui passent des années, qui sont abandonnées à elles-mêmes. Est-ce que vous avez des témoignages à nous partager ? Je pense que les témoignages, en tout cas, il y en a suffisamment ! C’est un problème qui touche toutes les zones. Nous recevons des femmes de toutes les régions du Burkina Faso ici. Et le plus souvent, ce qui est dit communément, c’est que ça touche les femmes des zones rurales, etc. Mais nous avons retrouvé une femme qui vit à Ouagadougou et qui a porté sa fistule durant onze ans, sans être traitée. Elle n’avait aucune information sur l’existence de soins. Et dès que cette femme a appris que son problème pouvait être traité, elle était pressée de se faire soigner. A cette période, elle venait d’être opérée pour autre chose. Il fallait attendre qu’elle récupère avant toute nouvelle intervention intervention. Et nous lui avions donné deux semaines. Mais il était impossible pour elle de rester deux semaines. Elle est revenue trois jours après parce qu’elle a dit qu’elle ressent le besoin d’être traitée. Heureusement, nous avons fait l’intervention chirurgicale. Cette femme est guérie, et vous ne pouvez vous imaginer toute la joie qu’elle a manifestée. J’ai pris cet exemple-là spécifique pour montrer que quand nous parlons de la fistule obstétricale, même à Ouagadougou, il y a beaucoup de femmes qui ne s’y intéressent pas. Selon les idées reçues, ça touche plus les femmes des zones rurales. Or, nous savons que même dans les grandes villes, il y a des femmes qui ont la pathologie, qui n’ont pas l’information et qui sont obligées de vivre en silence avec leur mal.
“Nous avons retrouvé une femme qui vit à Ouagadougou et qui a porté sa fistule durant 11 ans, sans être traitée. Elle n’avait aucune information sur l’existence de soins. Et dès que cette femme a appris que son problème pouvait être traité, elle était pressée de se faire soigner ”, confie le Dr Itengré Ouédraogo
Est-ce que vous pensez qu’il y a des actions prioritaires à mener pour prévenir davantage cette pathologie ? Oui, effectivement. En ce qui concerne la prévention, oui, il y a des actes prioritaires. Il faut dire que cela survient suite à une grossesse, un accouchement compliqué, où la femme n’a pas eu accès rapidement à la césarienne. Donc, une des actions prioritaires, c’est l’accès aux soins obstétriques d’urgence. Ça, c’est la priorité. Il faut également dire qu’il y a des actions à mener dans le cadre du contrôle des facteurs de risque, dont plusieurs sont identifiés. Nous pensons que, par exemple, l’éducation de la jeune fille, c’est une priorité. Une femme éduquée, c’est une femme qui sait se prendre en charge, c’est une femme qui connaît ses droits en matière de santé sexuelle et reproductive. Nous pensons, par exemple, qu’il y a des pratiques qu’il faut éliminer comme l’excision. Dans notre pays, il y a bien des textes qui pénalisent ces pratiques. Parce que ça contribue à la survie de la fistule obstétrique. Il y a aussi les mariages précoces : une femme mariée très jeune n’a pas vraiment son bassin assez mature pour permettre un accouchement normal. Et quand nous parlons de l’accès aux soins obstétriques d’urgence, il y a logiquement la formation de sage-femmes compétentes et de gynécologues compétents, pour que les femmes aient accès à des soins de qualité, ce qui va nous aider à prévenir la fistule. Il faut, logiquement, un engagement au niveau des leaders communautaires, de la communauté en général, pour favoriser l’utilisation des services de santé sexuelle et reproductive par les femmes. Avez-vous un message à adresser aux femmes particulièrement et à la population en général, sur cette maladie qui reste peu connue ? Le message que je veux faire passer, c’est que la fistule est évitable. Nous venons de parler des actions qui pourraient être menées pour qu’elle soit évitée. Ensuite au Burkina, nous avons vraiment un nombre important de femmes affectées par la fistule obstétrique. Et nous estimons que si nous voulons éradiquer les cas existants, il faut opérer environ 2 500 cas par an, pour éviter d’ici 2030, d’avoir de femmes qui sont privées d’un accès aux soins. J’aimerais passer un message à tous ceux qui sont susceptibles de connaître une femme qui souffre de la pathologie ou à toute femme qui en souffre : les traitements existent. Je voulais noter un cas particulier de lésion que les femmes traînent et que nous ne le mentionnons pas trop quand nous parlons de fistule obstétrique : ce sont les périnées déchirés. Ce sont des traumatismes qui sont également liés à la grossesse et qui font souffrir énormément les femmes. Le problème est que souvent, elles ne savent pas que ça peut être réparé. Je plaide pour que des mesures fortes puissent être prises pour favoriser l’accès à un traitement contextuel et culturellement acceptable pour ces femmes. Nous sommes, heureusement avec l’engagement de nos autorités, en train de moderniser les systèmes de santé dans notre pays. Et si quelqu’un qui a une hypertension artérielle a droit à rencontrer un cardiologue, il n’y a pas de raison pour que nous disions qu’une femme qui souffre de fétide obstétrique doit être opérée par n’importe qui. Nous pensons qu’elles doivent avoir accès à des soins de qualité, parce qu’un des éléments fondamentaux, c’est que la chance de la femme à guérir de la fistule se trouve avec la première intervention chirurgicale. Donc, il est important que la première intervention chirurgicale soit très bien faite. Entretien réalisé par Farida Thiombiano |