Et si l’Afrique retrouvait sa propre voix ? : Réflexion sur la dépendance intellectuelle et la souveraineté de la penséeDans cette tribune, l’écrivain, essayiste et éditeur Mamadou Bamba Tall soutient que le principal défi de l’Afrique n’est pas seulement économique ou politique : il est aussi intellectuel. Selon lui, le continent peine encore à produire et à valoriser son propre récit, prisonnier d’une dépendance qui le conduit souvent à chercher sa légitimité dans le regard extérieur. Il plaide ainsi pour une véritable souveraineté de la pensée comme condition d’une renaissance africaine durable. Il existe une forme de dépendance dont on parle rarement parce qu’elle ne se voit pas. Elle ne figure dans aucun rapport économique. Elle n’apparaît dans aucune statistique de la pauvreté. Pourtant, elle freine silencieusement toute ambition de renaissance africaine : la dépendance intellectuelle. Le mauvais diagnostic Pendant longtemps, nous avons cru que le problème fondamental de l’Afrique était économique. D’autres ont pensé qu’il était politique. Certains ont désigné la colonisation, d’autres la corruption, la géographie ou les guerres. Toutes ces lectures contiennent une part de vérité. Aucune n’est fausse. Mais aucune n’est suffisante. Notre faiblesse la plus profonde est souvent intellectuelle. Non pas que l’Afrique manque de penseurs. Elle en regorge. Non pas qu’elle manque de talent ou d’intelligence. L’histoire en témoigne. Parler la langue de l’autre, c’est une chose. Lui emprunter la bouche en est une autre. Dans mon Manifeste pour une Afrique qui pense et agit par elle-même, j’ai écrit une phrase qui résume à elle seule une partie du problème : Mais parler avec la bouche de l’autre est une tout autre affaire. C’est accepter que quelqu’un d’autre définisse nos priorités. C’est attendre que d’autres racontent nos réussites. C’est croire qu’une idée n’a de valeur que lorsqu’elle reçoit un tampon venu d’ailleurs. Regardons ce qui se passe dans le domaine de l’édition : combien d’auteurs africains croient encore qu’ils n’existent réellement qu’après avoir été publiés à Paris ou à Londres ? Ce que cela révèle de nous Cette dépendance n’est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat d’une longue histoire, coloniale puis postcoloniale, qui a méthodiquement dévalorisé les institutions africaines, les savoirs africains et les langues africaines. On ne traverse pas plusieurs siècles d’effacement sans en porter les cicatrices. Mais le diagnostic honnête impose d’aller plus loin. Parce que la colonisation a pris fin. Parce que les générations qui l’ont subie directement ont passé le relais. Et parce qu’aujourd’hui, une part de cette dépendance est entretenue non plus par des puissances extérieures, mais par des élites africaines elles-mêmes, intellectuels, dirigeants, créateurs, qui ont parfois intériorisé le regard de l’autre au point de ne plus pouvoir s’en passer. Une civilisation commence à exister pleinement lorsqu’elle produit son propre récit Il ne s’agit pas de fermeture. Il ne s’agit pas de repli identitaire ni de méfiance systématique à l’égard du monde extérieur. Une civilisation commence à exister pleinement lorsqu’elle produit son propre récit. Lorsqu’elle crée ses propres institutions. Lorsqu’elle valorise ses propres penseurs. Lorsqu’elle accepte de se regarder elle-même sans attendre une permission extérieure. La vraie question Peut-être que la question décisive pour l’Afrique du XXIe siècle n’est pas seulement de savoir comment produire davantage, exporter davantage ou croître davantage. Sommes-nous prêts à penser davantage par nous-mêmes ? Car aucun peuple ne peut durablement transformer son destin lorsqu’il continue de se regarder dans le miroir des autres. Mamadou Bamba Tall Vos réactions (8) |