Burkina/Architecture : « Construire sans architecte, c’est prendre le risque de perdre son argent », Christophe Kaboré
lundi 1er juin 2026.
Alors que l’urbanisation progresse à grande vitesse au Burkina Faso, le métier d’architecte demeure encore méconnu du grand public. Pourtant, derrière chaque bâtiment fonctionnel, esthétique et adapté à son environnement se cache un travail de réflexion et de coordination souvent ignoré. Architecte agréé de l’État, membre de l’Ordre des architectes du Burkina Faso et associé gérant du cabinet ACD (Architecture et Développement), Christophe Kaboré plaide pour une meilleure compréhension de sa profession. Dans cet entretien accordé à notre rédaction, il revient sur le rôle de l’architecte, les défis du secteur et les enjeux d’une architecture adaptée aux réalités burkinabè.
Pour Christophe Kaboré, l’architecture est avant tout « l’art de bâtir ». Elle englobe non seulement la conception des bâtiments, mais aussi l’ensemble des sciences, techniques et réflexions qui permettent de créer des espaces adaptés aux besoins humains. « Dès qu’il est question de se loger, de travailler, d’étudier ou de se divertir dans un espace donné, l’architecte intervient. C’est lui qui imagine et conçoit les cadres de vie que sont les maisons, les écoles, les hôpitaux, les bureaux, les stades ou encore les aéroports », explique-t-il.
L’une des principales confusions observées dans la société concerne la différence entre l’architecte et les autres acteurs du bâtiment, notamment les maçons. Selon Christophe Kaboré, l’architecte joue le rôle de chef d’orchestre. À l’image du directeur d’un ensemble musical, il coordonne les différents intervenants impliqués dans un projet de construction. « Il y a les ingénieurs, les maçons, les électriciens, les plombiers et plusieurs autres corps de métier. L’architecte imagine le projet et mobilise toutes les compétences nécessaires à sa réalisation », précise-t-il. Cette mission de coordination est essentielle pour garantir la cohérence technique du projet et éviter ainsi les erreurs susceptibles d’entraîner des dysfonctionnements, voire des effondrements d’ouvrages.
Une des réalisations de Christophe Kaboré
Une vocation née dès l’enfance
Architecte depuis une dizaine d’années et actif dans le domaine de la construction depuis près de quinze ans, Christophe Kaboré confie que sa passion est née très tôt. Enfant, il participait régulièrement aux concours de construction de crèches organisés à l’occasion des fêtes de Noël. Ses réalisations suscitaient souvent l’admiration de son entourage. « J’ai toujours aimé ce qui est beau, ce qui est technique et scientifique. L’architecture s’est imposée naturellement à moi », raconte-t-il.
Aujourd’hui, plusieurs réalisations portent sa signature. Parmi celles dont il se dit particulièrement fier figurent des villas à Bobo-Dioulasso, des stations-service Prime Oil, la clinique Princesse Sarah à Ouagadougou, le complexe Convivium, l’immeuble d’EBOMAF à Pissy ainsi que plusieurs magasins et immeubles à travers le pays. Il évoque également sa participation, aux côtés d’un architecte senior, au projet de la future Assemblée législative du Burkina Faso.
L’architecture est avant tout « l’art de bâtir »
Un métier qui exige créativité et rigueur
Pour réussir dans ce domaine, l’architecte Christophe Kaboré estime qu’il faut posséder un profil multidisciplinaire. « Il faut allier imagination, sens esthétique, culture générale, maîtrise scientifique et technique. Mais surtout, il faut être capable de comprendre les besoins et la psychologie des personnes pour lesquelles on construit », souligne-t-il.
La profession exige également une formation rigoureuse. Au Burkina Faso, l’accès à l’Ordre des architectes est conditionné par l’obtention d’un diplôme de niveau master en architecture, soit un cursus minimum de cinq années d’études après le baccalauréat. Longtemps absente du paysage universitaire national, la formation en architecture commence désormais à se développer. Christophe Kaboré rappelle que deux écoles reconnues proposent aujourd’hui cette formation au Burkina Faso.
Par ailleurs, de nombreux professionnels du pays ont été formés à l’École africaine des métiers de l’architecture et de l’urbanisme (EAMAU) de Lomé, un établissement interétatique créé par plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre.
Architecte depuis une dizaine d’années et actif dans le domaine de la construction depuis près de quinze ans, Christophe Kaboré confie que sa passion est née très tôt
Un métier encore méconnu
Malgré son importance, le métier d’architecte reste peu connu au Burkina Faso. « Beaucoup de personnes pensent que l’architecte se limite à dessiner des plans. Pourtant, il s’agit d’un travail beaucoup plus complexe qui prend en compte la gestion de l’espace, les aspects techniques, le confort, l’esthétique et l’environnement », déplore-t-il. Pour lui, cette méconnaissance explique en grande partie l’aspect désordonné de certaines villes burkinabè. Maisons mal implantées, gaspillage d’espace, bâtiments peu fonctionnels ou inadaptés aux besoins des occupants sont autant de conséquences de l’absence d’accompagnement professionnel.
C’est pour changer cette perception que l’Ordre des architectes du Burkina multiplie les actions de sensibilisation à travers des initiatives telles qu’ « Archiconnect », une activité organisée notamment à Bobo-Dioulasso pour rapprocher les architectes de la population.
Une vue d’un des bâtiments conçus par Christophe Kaboré
Construire une identité architecturale burkinabè
Au-delà de la vulgarisation du métier, Christophe Kaboré estime que les architectes ont aujourd’hui une autre responsabilité : celle de promouvoir une architecture reflétant l’identité culturelle du Burkina Faso. « Nous devons éviter de reproduire systématiquement des modèles importés d’Europe ou d’ailleurs. L’architecture doit tenir compte de notre culture, de notre patrimoine et de notre environnement », insiste-t-il.
Cette réflexion est d’autant plus importante que le climat sahélien impose des contraintes spécifiques. Face aux fortes chaleurs, aux vents de poussière et aux pluies parfois intenses, les bâtiments doivent être conçus avec des matériaux et des techniques adaptés. L’architecte cite notamment l’utilisation de la terre et de la pierre latéritique, matériaux traditionnellement employés dans plusieurs régions du pays et particulièrement adaptés aux conditions climatiques locales.
L’une des idées reçues les plus répandues concerne le coût des prestations d’architecte. Beaucoup de particuliers considèrent encore cet accompagnement comme un luxe. Une perception que réfute catégoriquement Christophe Kaboré. « Consulter un architecte, c’est économiser », affirme-t-il. Selon lui, un bon architecte est capable d’adapter son projet au budget de son client tout en évitant les dépenses inutiles. Son intervention permet notamment d’optimiser l’utilisation du terrain, d’améliorer le confort des occupants et de réduire les erreurs coûteuses pendant la construction. À titre indicatif, les honoraires réglementaires des architectes varient généralement entre 5 % et 12 % du coût global du projet, selon sa complexité.
Une station d’essence conçue par Christophe Kaboré
Plus de femmes dans la profession
Autre évolution notable, la présence croissante des femmes dans le métier. Même si les hommes restent majoritaires, Christophe Kaboré observe une progression encourageante de la représentation féminine. « Aujourd’hui, beaucoup de femmes s’intéressent à l’architecture. D’ailleurs, mon épouse est elle-même architecte », confie-t-il.
Pour conclure, l’architecte lance un appel aux citoyens et particulièrement aux personnes ayant un projet de construction. « Lorsque l’on est malade, on consulte un médecin. Lorsque l’on veut apprendre, on va à l’école. De la même manière, lorsqu’on veut construire, la première personne à consulter doit être un architecte », soutient-il. À travers cet appel, Christophe Kaboré espère contribuer à une meilleure reconnaissance d’un métier qu’il juge essentiel pour bâtir des villes plus harmonieuses, plus fonctionnelles et davantage adaptées aux réalités du Burkina Faso.