
Le Français face à la politique d’officialisation des langues nationales au Burkina Faso : les enjeux sociolinguistiquesRésumé : Ce document de vulgarisation est tiré d’un article scientifique publié en juillet 2024, dans la revue Djiboul, N°007, vol 1, pp. 203-218 par Bationo Zomenassir Armand dont le titre est : « Le statut des langues au Burkina Faso : problématique politique ou technique ? ». Au Burkina Faso, les langues nationales ont désormais le statut de langues officielles. Le français est rétrogradé au statut de langue de travail au même titre que l’anglais. Qu’est-ce que cela implique comme enjeux sociolinguistique dans le pays ? Pour répondre à cette interrogation, nous avons bien voulu inscrire notre travail dans le cadre de la sociolinguistique et de l’ethnolinguistique. L’objectif visé est d’évaluer auprès de la population, les perceptions sur cette officialisation des langues burkinabè et l’avenir du français jadis langue officielle. Il ressort de cette étude que les avis sont partagés à ce sujet. D’aucun pense que le nouveau statut des langues burkinabè n’aura pas d’effet sur l’impérium du français sur les autres langues. Pour d’autres, tout dépendra du contenu du statut accordé au langues nationales. Seul, ce contenu déterminera l’avenir du français dans le pays. Néanmoins une invite est faite à l’Etat pour une grande prudence dans le management du choix des langues burkinabè officielles. Mots-clés : langues nationales, langues officielles, langues de travail, sociolinguistique et ethnolinguistique, Burkina Faso Introduction – Le nouveau statut des langues burkinabè sera confronté aux représentations sociales du français dans le pays ;
I. Cadre théorique et esquisse méthodologique Par ailleurs, la zone d’étude de la présente étude est la ville de Ouagadougou qui est la capitale du Burkina Faso. C’est une ville qui représente le pays en miniature à cause de l’exode rural et de l’immigration. De nos jours, l’avènement du terrorisme a accentué le flux des populations vers les grandes villes du pays, notamment vers la capitale d’où la présence de Personnes Déplacées Internes (PDI). Ce qui confirme davantage les propos de A. Napon (2001, p.697) qui a affirmé que « Ouagadougou est devenu une ville multilingue où l’on rencontre des représentants des différents groupes ethniques qui composent la nation burkinabè ». Aussi, l’échantillonnage du présent travail est composé de cinquante (50) personnes qui ont été soumises à un questionnaire. Ce public cible est uniquement composée de personnes instruites : élèves, étudiants, travailleurs du publique et du privé. Le choix de ce public n’est pas fortuit. C’est un milieu ou la contradiction peut se menée, à souhait, sur les notions de langues nationales, de langues officielles et de langues de travail. De plus, c’est pour nous, une façon d’évaluer le niveau d’implémentation de ces notions dans le milieu intellectuel. En outre, il faut noter que ces définitions ne sont pas suffisamment stabilisées dans nos langues nationales. C’est pourquoi, il nous semble difficile d’engager un débat dans ce milieu pour le moment. En revanche, pour recueillir les opinions des enquêtés, un questionnaire a été introduit. Il se présente comme suit : Quelles définitions donnez-vous à langue nationale, langue officielle et langue de travail ? Est-ce que les langues nationales peuvent porter la science au même titre que le français ? II. Résultats « Quelles définitions donnez-vous à langue nationale, langue officielle et langue de travail ? » « Pensez-vous que le nouveau statut envisagé des langues burkinabè peut permettre la valorisation des langues nationales ? » « Tout dépend du contenu que la loi va apporter à ce statut de langue officielle. Cela prendra un peu de temps, mais finira par être une réalité » ; « Si la loi donne un statut social important à ces langues nationales, elles émergeront sans un souci particulier car, en général, ce sont les intérêts du peuple qui propulseront ces langues vers l’avant » ; « Ce statut permettra à la population de renouer avec nos langues et nos cultures. Car, la langue est le véhicule de la culture. » ; « C’est une bonne chose car, cette politique linguistique prend en compte, pour la première fois, les aspirations et les attente des africains. Les langues nationales avaient besoin d’un cadre législatif approprié pour émerger et nous pensons que la nouvelle législation sera un tremplin pour l’ensemble des langues nationales. » ; « Nous avons foi car, de nombreuses productions ont été faites sur les langues nationales, il ne manquait que le cadre législatif. Cette loi va arriver à point nommé car les populations aspirent de plus en plus au nationalisme et à la souveraineté » « Est-ce que le nouveau statut des langues nationales envisagé par les pouvoirs politiques peut-il freiner l’expansion du français ? » « Est-ce que les langues nationales peuvent porter la science au même titre que le français ? » Citez deux langues que vous souhaitez officialiser ; A cette demande, quatre-vingt-cinq pour cent (85%) des enquêtés ont cité leur langue maternelle, suivie d’une seconde langue qu’ils parlent le mieux. 15% ont fait le choix d’une langue véhiculaire. En effet les personnes qui ont fait ce choix ne communiquent que dans une langue véhiculaire. Ces réponses permettent d’une part, de relever une forme de repli identitaire et d’irrédentisme linguistique et d’autre part, cela montre la perméabilité des populations à l’acceptation des langues véhiculaires. Ce qui suppose que le gouvernement devra mener une campagne de sensibilisation pour susciter des adhésions aux choix des langues à officialiser. Car, une imposition de langue pourrait créer des résistances et faire échouer le projet. « Quelles solutions préconisez-vous pour la valorisation des langues nationales au Burkina Faso ? » « Faire les états généraux de l’éducation et des langues nationales afin d’évaluer leur utilité dans la nation burkinabè » ; « expliquer aux autres communautés linguistiques, le choix des quatre langues nationales comme langues officielles » ; « trouver des fonctions à chaque langue vernaculaire (fonction provinciale, régionale et nationale) » ; « procéder à une description massive des langues burkinabé » ; « tenir compte des langues nationales dans certains entretiens d’embauche tels que l’enseignement et la santé » ; créer une académie des langues et une académie des traditions pour l’émergence des langues et des cultures burkinabè » ; « revoir l’organigramme du ministère en charge de l’éducation en créant un ministère délégué de l’alphabétisation et de la promotion des langues nationales pour impulser le développement des langues nationales » ; « fusionner le volet culture et éducation dans un même ministère pour capitaliser les acquis » ; « faire une mobilisation sociale autour des questions des langues pour susciter des adhésions massives pour cette cause » III. Discussions Par exemple, les Nations Unies qui regroupent tous les pays du monde ont choisies comme langue de travail l’anglais et le français. De nombreuses entreprises et institutions fonctionnent de cette façon au monde. La langue de travail est alors la langue dans laquelle tout le monde s’accorde pour travailler. A ce titre, on peut dire que le nouveau statut du français pourrait lui faire perdre des avantages. Car, c’est une langue minoritaire dominante qui est parlée par moins de 20% de la population burkinabè. N. Nikiema, (2000 b, p.127) précise que le français « n’est parlé que par environ 15 à 18% de la population ». Par contre, les futures langues officielles sont en mesure de couvrir les besoins de communication des burkinabè au regard de leur poids démographique, de leur vitalité, de leur dispersion géographique et de leur véhicularité. En effet, selon l’analyse de N. Nikiema (2003, p.173-202), le mooré est parlé par plus de la moitié de la population. L’auteur (op.cit.) estime que les langues les plus parlées concernent 11% ou moins de la population. Par ailleurs, il relève que 14 des 59 langues nationales sont parlées par plus de 90% de la population. Aussi, au plan linguistique, il présente l’existence de régions relativement homogènes. Il s’agit du Centre et l’Est du pays, et enfin il constate l’émergence d’une langue passeport qui est le jula, dans la zone la plus hétérogène qu’est le Sud-ouest du pays. Cependant, l’enquête relève néanmoins un fort taux d’irrédentisme linguistique et culturel. En effet, 85% des enquêtés ont comme premier choix leur langue vernaculaire dans le processus d’officialisation des langues nationales contre 15% pour les langues véhiculaires. Ce qui signifie que le risque de repli identitaire est très élevé. Cela suppose qu’il faut un travail de mobilisation sociale autour de l’officialisation des langues nationales. Toute chose qui confirme l’inquiétude de M. Somé (2003, p.74) qui estime que « la division du pays en zones dioulaphone, moréphone et foulaphone posaient dans beaucoup de régions les mêmes problèmes d’impérialisme linguistique que l’on reprochait au français ». En revanche, au cours de notre enquête, nous avons relevé que 100% des enquêtés estiment que le nouveau statut des langues burkinabè n’aura aucun effet sur l’expansion du français, langue de travail. Cela peut se justifier car, le français, langue de travail, restera toujours dans les institutions de l’Etat et à l’école. Ce qui va continuer à consolider sa domination. Dans ce contexte son statut social reste valorisé à cause de son implication dans la recherche du travail. En plus de cela, on note que le français est une langue qui est bien protégée par de nombreux textes internationaux. Ainsi, pour son rayonnement à travers le monde, il fut créé l’Académie française en 1963 et plus tard, l’Organisation Internationale de la Francophonie en 1996 (O. Lingani 2010, p.35). Aussi, la langue française a une grande dispersion géographique à travers le monde. En effet, selon L. J. Calvet (2002, p.143), « le français est la langue officielle dans 30 pays dans le monde ; ce qui correspond à 15,2% du territoire mondial, l’espace occupé par les pays francophones ». A ce titre, elle pourrait continuée à influencer les cultures endogènes des Etats membre de la francophonie. En plus de cela, la France a créé, dans toutes ses colonies, des Centres Culturels Français dont l’un des objectifs est de consolider la promotion de la culture française dans ces Etats. En dépit de cet avantage diglossique du français dans le monde, on constate beaucoup d’espoir autour de la question d’officialisation des langues nationales. Car, de nombreuses personnes pensent que le français y est pour beaucoup de choses dans le recul du Burkina Faso en véhiculant des valeurs occidentales. Cependant, 86% des enquêtés pensent que les langues nationales ne sont pas en mesure de porter la science conte 14% qui pensent le contraire. La principale raison avancée est le retard accumulé par nos langues sur la scène internationale par rapport au français. Ce qui signifie que cette idée néocolonialiste de la diglossie du français sur les langues nationales burkinabè perdure toujours dans les mentalités africaines. Et cela ne date pas d’aujourd’hui. En effet, « les administrateurs coloniaux disaient aux africains qu’ils étaient sans culture et avaient des langues sans tradition d’écriture. Cette politique a été encouragée par une certaine littérature africaine qui vantait les mérites de la langue française. » (A. Napon 1992, p.13). Toutefois, pour le choix des langues à officialisées, il faut une politique linguistique explicite de la part du gouvernement fondée sur les capacités structurelles des langues à assumer cette fonction d’officialisation. Cette politique doit se mener autour d’une mobilisation sociale étant donné que le risque de clivage ethnique et de repli identitaire reste présent dans les mentalités. Parlant de politique linguistique, L. J. Rousseau (2005 p.1) pense qu’« Il s’agit alors d’une intervention affirmée visant à modifier l’orientation des forces sociales, le plus souvent en faveur de l’une ou de l’autre langue ou de certaines langues choisies parmi les langues en usage. » Cette politique doit alors se mener autour d’une mobilisation sociale étant donné que le risque de clivage ethnique et de repli identitaire reste présent dans les mentalités. Conclusion Le Burkina Faso compte rendre officielle les langues nationales du pays. Une loi a été prise à ce sujet. Par conséquent, le français pourrait perdre ses prérogatives de langue officielle pour devenir la langue de travail au même titre que l’anglais. Pour évaluer le niveau de préparation des burkinabè à cette nouvelle donne, nous avons mené une enquête de terrain à cet effet. Il ressort des résultats que les enquêtés ne sont pas bien préparés pour accueillir ce nouveau changement. Par ailleurs, le risque d’irrédentisme linguistique et culturel est très élevé. Ce qui appel une grande prudence ainsi qu’une sensibilisation autour des questions des langues au Burkina Faso. Aussi, pour se donner les meilleures chances pour aboutir aux objectifs escomptés, une invite est faite à l’Etat de s’entourer des meilleurs techniciens en la matière. Car, l’étude a permis de relever les étapes importantes qu’il faille suivre pour aboutir à un résultat qui ne compromettent pas le vivre ensemble et la cohésion sociale. Zomenassir Armand BATIONO Références bibliographiques BATIANA, André, 1993. La question des langues nationales au Burkina. GREENBERG Joseph Harold, 1963. The Languages of Africa, La Haye, Mouton. HALAOUI Nazam, 1995.- Lois et règlements linguistiques des états francophones. Paris : LINGANI Omar, 2010. Analyse contrastive des systèmes numéraux bisa et français. NAPON Abou, 2001, « Les comportements langagiers dans les groupes de jeunes en milieu NIKIEMA Norbert, 2003. « Contribution aux propositions de glottopolitique pour le VATIN François, 2004. Le travail : activité productive et ordre social. Essais et |