
Fête lé taamê : Ensemble, disons non à la culture du "emporté" !Dans les jours à venir, le Burkina Faso, tout comme bien d’autres pays du monde, vibrera au rythme des fêtes. Les poulets, moutons et bœufs que nous voyons arpenter les rues ne seront que de savoureux morceaux logés dans nos ventres. Et cela n’est pas pour déplaire aux Burkinabé que nous sommes. Qui n’aime pas la fête ? dira ce gamin de cinq ans tout excité, pour qui un bidon de bissap et des pop-corns suffisent amplement à emplir ses jours de beaux souvenirs. Mais pour les adultes, il y a certains comportements à revoir. Ça ne va pas vous plaire, mais asseyez-vous, qu’on se parle franchement. De passage chez un voisin pour lui dire des bénédictions à l’occasion de sa fête, nous avons été reçus comme des rois. En bon Burkinabè, généreux et attaché à l’hospitalité, il avait mis les petits plats dans les grands. Aucun met ne manquait à ce banquet. On a tous un parent chez qui c’est ainsi : si c’est manger seulement, vous allez manger. Boissons variées, viande à profusion, mets divers et cerise sur le gâteau, le service est libre. Alors que nous dégustions des plats peu communs à nos habitudes alimentaires, la fille du boss nous contera, non sans un certain sens du spectacle, comment une famille venait de se ridiculiser chez eux, un peu plus tôt dans la journée. Ils étaient quatre : le père, la mère, et les deux enfants, d’environ 6 et 10 ans. Au moment de se servir, c’est à la queue leu leu que la petite troupe, ou devrions-nous dire, comme les Daltons, s’est avancée, chacun prenant une assiette, avant de l’asphyxier de toute sa surface plane, comme s’ils s’étaient volontairement creusé le ventre pour y enfouir toute cette montagne de nourriture. Pour les adultes, on peut comprendre. Chacun est un gros mangeur à sa façon. Mais pour les enfants, un tel monticule de nourriture relevait plus du défi que d’un simple appétit car, même s’ils ont eu le privilège de vivre sous le même toit que Gargantua, il est impossible de finir un tel repas. « J’ai même demandé à chacun des enfants : tu es sûr que tu vas finir ça là ? Leur maman a répondu qu’ils mangent beaucoup », nous a-t-elle confié. Alors qu’ils mangeaient, la demoiselle dit avoir constaté que les enfants partageaient le même plat que leurs parents, alors que les leurs restaient là, bourrées, sur la table. Occupée à accueillir et à installer les invités, elle dit être revenue vers eux une quinzaine de minutes après. Toutes les assiettes étaient vides. Après leur avoir demandé s’ils étaient rassasiés, la mère répondra : « Ils ont tout mangé. C’est parce que tu ne les connais pas. Ceux-là, ils mangent beaucoup. » Au moment de partir, elle dit avoir remarqué le gros sachet noir que tenait la bonne dame. Les parents étant au salon, c’est vers là qu’ils s’aventurèrent pour leur dire au revoir avant de prendre la route. « En voulant rentrer, le sachet de la femme a cogné la porte et ça s’est déchiré. Il n’y a pas ce qu’on a pas vu dans ce sachet-là : gonré, zamnê, le riz, la viande, la salade, le bissap, tout était mélangé. Même notre nourriture était là-bas. C’est comme ça que j’ai su que les enfants là n’avaient pas mangé leurs plats. Si tu voyais la honte. À partir d’aujourd’hui, je vais l’appeler tantie "Emportée" », a-t-elle raconté. Sur place, nous restions là, stupéfaits, non pas par le fond de l’histoire qui n’honore guère cette petite famille, mais par la précision chirurgicale et le zèle ardent avec lesquels la jeune fille nous contait ce récit comme une leçon apprise. Au sortir de là, tout un tas de questions nous vinrent à l’esprit, mais ce que nous retînmes finalement est que partout où nous allons, nous sommes observés. On sait que c’est la fête et qu’il faut manger comme des crapauds. On sait aussi, comme le disent certains : si ce n’est pas jour de fête, je vais avoir ça où encore ? On n’oublie pas qu’en fonction de l’endroit où l’on va, on peut se sentir à l’aise. Mais pour l’amour du ciel, mangez ce que vous pouvez, buvez raisonnablement, et pensez aux autres qui viendront après vous. Si chacun devait se comporter en logisticien qui emporte tout ce qu’il voit, la fête n’aurait plus son sens. On risque de nous faire honte inutilement, alors que notre réel problème, ce n’est pas la faim. Seulement, qu’on est wèrè wèrè comme un Samo qui vient de poser les yeux sur une calebassée de dolo. Le gouvernement a déjà bien fait d’interdire les sachets plastiques. Cela nous évitera le triste spectacle du sachet noir qui devra contenir toutes les nourritures récoltées par-ci par-là. Lorsque vous allez célébrer une fête chez une connaissance, le savoir-vivre nous apprend que l’on doit se servir raisonnablement, en tout cas de ce que l’on est sûr de pouvoir terminer. Inutile de vouloir impressionner votre estomac avec des aptitudes que lui-même n’a pas. Par ailleurs, emporter un repas manque de décence. Pour le Burkinabè nouveau décrit par l’ex-ministre en charge de l’environnement, Roger Barro, cela manque d’élégance. Si l’hôte vous propose de le faire et que vous en avez réellement envie, vous pouvez faire un emporté. Dans le cas contraire, abstenez-vous de jouer aux zouaves. Dans certaines civilisations d’ailleurs, l’on ne rend pas visite à une personne les mains vides. Et même quand il s’agit d’une invitation, l’on s’efforce d’apporter quelque chose, ne serait-ce qu’aux enfants de la famille. Cela ne se fait certes pas dans nos cultures, mais il ne serait pas mal que l’on apprenne des bonnes manières. Qu’on ait beaucoup plus tendance à servir qu’à être servi, à faire plaisir qu’à vouloir qu’on nous fasse toujours plaisir, à donner qu’à chercher à tout prix à recevoir. Après tout, ce n’est qu’une fête. Et les fêtes, il y en aura toujours et ce, jusqu’à ce que le monde se refasse. Bonnes fêtes de l’Aïd el-Fitr et de Pâques ! Erwan Compaoré Fête lé taamê : La fête est de nouveau là en mooré Vos réactions (13) |