
Cancer de la mandibule : « Un gonflement douloureux de la mâchoire et une plaie persistante dans la bouche doivent alerter » (Pr Tarcissus Konsem)Au Burkina Faso, le cancer de la mandibule, souvent détecté trop tard, représente un défi majeur pour les patients et les professionnels de santé. Dans cet entretien accordé à lefaso.net, le professeur Tarcissus Konsem, stomatologiste et chirurgien maxillofacial au CHU Yalgado Ouédraogo et enseignant à l’université Joseph Ki-Zerbo, explique les signes d’alerte, les facteurs de risque, les possibilités de traitement et les mesures de prévention pour mieux lutter contre cette maladie. Lefaso.net : Qu’est-ce que le cancer de la mâchoire exactement ? Pr Tarcissus Konsem : Vous parlez de cancer de la mâchoire. Pour être plus précis, j’utiliserai le terme cancer de la mandibule (communément appelée mâchoire inférieure), qui correspond davantage à notre jargon médical. Le cancer de la mandibule est ce que nous appelons une tumeur maligne. En effet, il existe deux grandes catégories de tumeurs : les tumeurs bénignes et les tumeurs malignes. Les tumeurs bénignes correspondent à une prolifération anormale de cellules ou de tissus à évolution purement locale, sans détruire les organes voisins. De manière plus simple, elles se manifestent souvent par un gonflement d’une partie du corps, comme la mâchoire inférieure (mandibule). Ce gonflement grossit sans dévorer les organes qui sont à côté de la mandibule et sans tuer le malade. En revanche, lorsqu’il s’agit d’une tumeur maligne encore appelée cancer, le processus est beaucoup plus grave. La tumeur peut détruire progressivement la mandibule, envahir les tissus environnants et, en l’absence de prise en charge, mettre en jeu le pronostic vital, c’est-à-dire tuer le malade. C’est ce que l’on appelle un cancer. Est-ce un cancer fréquent au Burkina Faso ? Oui, ce cancer est fréquent. Nous le constatons tout simplement dans nos consultations quotidiennes. En moyenne, sur une trentaine de patients reçus dans la matinée, nous pouvons enregistrer deux à trois cas de cancer de la mandibule. Lorsque l’on rapporte ces chiffres, on peut effectivement parler d’une fréquence non négligeable. Idéalement, nous souhaiterions ne pas en rencontrer du tout, ou au maximum un cas tous les trois mois, voire un cas par an, pour ne pas dire jamais. Mais malheureusement, la réalité est toute autre. Il n’est pas rare de diagnostiquer jusqu’à trois patients atteints de ce cancer sur une consultation d’une trentaine de personnes. Arrivez-vous parfois à détecter ce cancer à un stade précoce ? Oui, le dépistage précoce est possible. Cependant, dans la pratique, cela reste rare. La plupart des patients ne consultent pas dès l’apparition des premiers signes. Souvent, ils ont d’abord recours aux traitements traditionnels, aux charlatans ou aux marabouts avant de se rendre à l’hôpital. Ce n’est qu’après l’échec de ces prises en charge qu’ils arrivent en consultation spécialisée. À ce stade, la maladie est généralement déjà avancée. J’ai l’habitude de dire que « les carottes sont presque cuites », pour illustrer la gravité de la situation. Paradoxalement, c’est aussi à ce moment-là que le diagnostic devient plus évident, car les signes cliniques sont manifestes. Ce cancer est-il douloureux ? Oui, le cancer est généralement douloureux. La douleur constitue d’ailleurs l’un des signes cliniques qui attirent notre attention. Lorsqu’un gonflement ou une tumeur n’est pas douloureux, nous pouvons envisager qu’il s’agisse d’une tumeur bénigne. En revanche, si le gonflement s’accompagne de douleurs, cela nous oriente davantage vers l’hypothèse d’une tumeur maligne, donc d’un cancer. Quels sont les principaux facteurs de risque ? Il existe plusieurs facteurs de risque. Le premier, et sans doute le plus accessible à tous, est la mauvaise hygiène bucco-dentaire. À cela s’ajoutent le tabac et l’alcool. La combinaison de ces trois éléments, mauvaise hygiène bucco-dentaire, consommation de tabac et d’alcool, augmente considérablement le risque de développer un cancer de la mandibule, autrement dit un cancer de la mâchoire. En dehors de ces facteurs, il faut mentionner les lésions chroniques de la cavité buccale. Il s’agit de plaies ou d’affections de la bouche qui persistent longtemps sans guérir. Il existe des termes médicaux plus précis, comme certaines lésions blanches précancéreuses, mais pour simplifier, retenons qu’il s’agit de plaies chroniques non traitées. Certains virus peuvent également favoriser la survenue du cancer. Ce sont des micro-organismes capables de modifier les cellules et de favoriser leur transformation maligne. Enfin, les rayonnements ionisants constituent aussi un facteur de risque. Les rayons X, par exemple, sont utilisés en radiologie, mais dans des conditions strictement encadrées. Les salles sont protégées et les manipulateurs portent des équipements spécifiques afin de limiter l’exposition. Une exposition excessive ou répétée à ces rayonnements peut favoriser certains cancers, notamment des sarcomes, qui sont un type particulier de cancer. Quels sont les premiers signes qui doivent alerter ? Parmi les signes d’alerte, on retrouve bien sûr la tuméfaction (gonflement). Mais avant même l’apparition d’un gonflement visible, il peut y avoir une ulcération, c’est-à-dire une plaie dans la bouche qui ne guérit pas. Qu’entend-on par tuméfaction douloureuse ? La tuméfaction douloureuse correspond tout simplement à un gonflement de la mandibule, donc de la mâchoire, accompagné de douleur. J’aimerais également mentionner un autre signe : la mobilité dentaire, c’est-à-dire le fait que certaines dents deviennent anormalement mobiles. Ce signe peut aussi être observé dans certains cas. Cependant, je préfère rester prudent. La mobilité dentaire peut être liée à des causes beaucoup plus fréquentes et bénignes, comme les caries ou les maladies parodontales (affections des gencives). Je ne voudrais pas que toutes les personnes présentant ce type de problème pensent immédiatement qu’il s’agit d’un cancer. C’est pourquoi, pour simplifier le message à destination du grand public, je préfère insister surtout sur deux éléments essentiels : une ulcération persistante dans la bouche et une tuméfaction douloureuse, autrement dit un gonflement de la mâchoire qui fait mal ou une plaie dans la bouche qui ne guérit pas. La présence de ces signes doit inciter à consulter rapidement un professionnel de santé. Quel examen permet de confirmer le diagnostic ? Lorsque le patient consulte un chirurgien-dentiste ou un médecin, plusieurs examens peuvent être réalisés pour orienter le diagnostic. Par exemple, une radiographie permet déjà d’obtenir des éléments importants et de suspecter une atteinte tumorale. Cependant, l’examen qui permet de confirmer avec certitude le diagnostic s’appelle l’examen histologique, ou histologie. L’histologie consiste à prélever un fragment du tissu suspect, on parle de biopsie, puis à l’analyser au laboratoire. Les tissus sont étudiés à la fois à l’œil nu (examen macroscopique) et au microscope (examen microscopique). C’est cette analyse qui permet d’affirmer s’il s’agit d’un cancer ou non. L’histologie constitue donc l’examen de référence pour poser le diagnostic définitif. Comment se déroule la prise en charge d’un patient atteint ? La prise en charge n’est pas forcément complexe, mais elle reste un processus structuré qui nécessite des compétences spécifiques et une bonne organisation. Tout commence par la consultation. Le chirurgien-dentiste ou le médecin pose d’abord le diagnostic. Une fois celui-ci confirmé, notamment grâce à l’examen histologique, un plan de traitement est défini. Plusieurs options thérapeutiques sont possibles : la chirurgie, la radiothérapie, la chimiothérapie, ou une combinaison de ces trois approches. La chirurgie consiste à retirer la tumeur. La radiothérapie utilise des rayonnements pour détruire les cellules cancéreuses. La chimiothérapie repose sur l’administration de médicaments anticancéreux. Le choix du traitement dépend du stade de la maladie, de l’étendue de la tumeur et de l’état général du patient. Il est important de souligner que la prise en charge est multidisciplinaire. Cela signifie qu’elle ne repose pas sur un seul spécialiste, mais sur une collaboration entre plusieurs professionnels : chirurgiens, radiothérapeutes, oncologues (spécialistes de la chimiothérapie), ainsi que d’autres intervenants selon les besoins. Dans certains cas, la chirurgie peut nécessiter l’ablation d’une partie de la mandibule. Une étape de reconstruction peut alors être envisagée. Cette reconstruction peut se faire par chirurgie reconstructrice ou grâce à des dispositifs spécifiques appelés prothèses, dans le cadre d’une réhabilitation prothétique. Ainsi, la prise en charge suit un parcours précis : diagnostic, traitement adapté, puis éventuellement reconstruction et suivi. La reconstruction maxillofaciale est-elle possible après l’ablation d’une tumeur ? Tout à fait, la reconstruction est possible, et c’est justement une partie essentielle de notre travail. Grâce aux techniques chirurgicales et aux prothèses adaptées, il est possible de reconstruire la mandibule et de restaurer à la fois la fonction et l’esthétique. Est-elle accessible à tous ? Cela dépend de ce que l’on entend par « accessible ». En pratique, l’accès dépend de plusieurs facteurs, notamment des ressources financières du patient. Au Burkina Faso, les revenus ne sont pas uniformes, et l’assurance maladie universelle n’en est qu’à ses débuts. Cependant, de manière générale, les patients qui consultent peuvent bénéficier de la reconstruction. On peut donc dire que cette prise en charge reste accessible, même si elle n’est pas encore universelle. Peut-on guérir totalement de ce cancer ? Oui, la guérison est possible, à condition que la lésion soit détectée très tôt, avant que la maladie ne se propage dans la cavité buccale ou dans d’autres parties du corps. Cependant, dans notre contexte, les patients consultent souvent à un stade avancé de la maladie. Dans ces situations, l’objectif principal du traitement est surtout de prolonger la vie du patient et d’améliorer sa qualité de vie. Quelles peuvent être les conséquences physiques et psychologiques pour les patients ? Les conséquences peuvent être à la fois physiques et psychologiques. Sur le plan physique, le handicap peut être majeur. Le patient peut éprouver des difficultés à s’alimenter, à parler correctement et parfois même à respirer. Ce sont des atteintes fonctionnelles importantes qui altèrent considérablement la qualité de vie. Il y a également l’aspect esthétique. La maladie, ou parfois le traitement lui-même, peut entraîner une déformation du visage. Même si certains considèrent cela comme secondaire par rapport aux fonctions vitales, l’impact reste profond. Sur le plan psychologique, les répercussions sont tout aussi importantes. Se retrouver défiguré ou fortement diminué physiquement peut entraîner un mal-être, une perte d’estime de soi et un besoin d’accompagnement pour la réinsertion sociale. Le patient doit non seulement lutter contre la maladie, mais aussi faire face au regard des autres et à son propre ressenti. Au Burkina Faso, sur dix personnes atteintes, combien peuvent guérir de ce cancer ? Il est difficile d’établir une proportion précise, car tout dépend du stade auquel la maladie est diagnostiquée. Plus le cancer est détecté tôt, plus les chances de guérison sont importantes. Malheureusement, dans notre contexte au Burkina Faso, les patients consultent souvent à un stade avancé. Dans ces conditions, il est difficile de parler véritablement de guérison. L’objectif du traitement devient alors davantage le contrôle de la maladie et la prolongation de la vie. Nous pensons toutefois qu’il existe des cas, probablement peu nombreux, qui peuvent guérir lorsque la maladie est prise en charge précocement. Il est également possible que certains patients diagnostiqués tôt ne passent pas nécessairement par nos structures, ce qui rend l’estimation encore plus complexe. Quels sont les principaux défis dans la prise en charge au Burkina Faso ? L’un des défis majeurs est d’inciter les patients à consulter très tôt. Un autre défi important concerne la prévention. En effet, l’hygiène bucco-dentaire et l’abstinence quant à la consommation de tabac et d’alcool devraient être accessibles à tous, mais ce n’est pas encore le cas pour une grande partie de la population. Un dépistage précoce peut-il atténuer les dégâts ? Bien sûr, c’est d’ailleurs le souhait de tous les praticiens. Idéalement, chaque personne malade ou en bonne santé devrait consulter son chirurgien-dentiste, son stomatologiste ou son médecin au moins une fois par an, voire tous les six mois, si possible. Un suivi régulier permet de détecter très tôt toute anomalie et d’intervenir rapidement. Quels conseils pour prévenir ce cancer et favoriser un dépistage précoce ? Pour la population, il est essentiel de consulter régulièrement un professionnel de santé bucco-dentaire ou un médecin, au moins une fois par an. Il est également important de respecter les règles d’hygiène buccodentaire (se brosser les dents au moins chaque matin et chaque soir après les repas) et d’éviter le tabac et l’alcool. Enfin, dès l’apparition de la moindre lésion dans la bouche, il faut consulter rapidement pour un diagnostic précoce. Pour les professionnels de santé, chaque consultation doit être l’occasion d’examiner la cavité buccale, même si le patient vient pour une autre pathologie. Il est également recommandé d’adopter une approche holistique afin de ne négliger aucun signe précoce de maladie. Entretien réalisé par Anita Mireille Zongo |