
« Rendre la justice plus accessible et humaine grâce à la technologie » : Le défi du juriste Dieudonné LankoandéAu Burkina Faso, l’accès à la justice reste souvent un parcours semé d’embûches. Avec Themis Africa, une LegalTech portée par le juriste Dieudonné Lankoandé, la technologie devient un pont entre les citoyens et le monde du droit. À travers un simple numéro, un code USSD ou une application mobile, cette start-up veut lever les barrières linguistiques, géographiques et financières qui éloignent encore trop de Burkinabè de la justice. Pour ceux qui ne connaissent pas encore Themis Africa, pouvez-vous nous dire en quelques mots ce que c’est ? Tout d’abord, je tiens à rendre hommage à nos vaillantes Forces de défense et de sécurité, Volontaires pour la défense de la patrie et tous nos héros tombés pour la paix au Burkina Faso. D’où est venue l’idée de lancer une LegalTech au Burkina Faso ? L’arrivée de la LegalTech au Burkina Faso (2019-2020) a fait émerger de nouvelles vocations : c’est l’avènement de l’entrepreneur du droit. En tant que juristes, nous avons décidé de sortir des sentiers battus en créant une entreprise de prestations juridiques et numériques. Si vous deviez expliquer la LegalTech à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler, que diriez-vous ? La LegalTech (en français, technologie juridique ou technologie au service du droit) est issue de l’expression anglaise Legal Technology. Une LegalTech, c’est une entreprise qui utilise la technologie pour simplifier, automatiser ou rendre plus accessibles les services juridiques au profit des particuliers ou des entreprises À votre avis, quel rôle peut jouer la LegalTech dans un contexte où l’accès à la justice reste parfois difficile ? Selon moi, la LegalTech joue un rôle de pont entre les citoyens et les institutions juridiques. La LegalTech permet de désengorger les tribunaux, d’informer les citoyens de leurs droits, et de réduire les coûts et les barrières linguistiques, psychologiques et même géographiques qui entravent l’accès à un juriste. Concrètement, quels types de services mettez-vous à disposition du public ou des professionnels ? Les entreprises de la LegalTech ont des spécialités bien identifiées. L’abonnement SMS (*3473#) permet de recevoir des astuces, conseils et actualités en droit. Quelles technologies utilisez-vous pour faire fonctionner Themis Africa ? Comme je l’ai dit, nous combinons des technologies low-tech et numériques telles que le centre d’appel assisté par un système de gestion des demandes, l’USSD/SMS pour les zones à faible connectivité, la plateforme web et l’application mobile. Nous aurons très bientôt des outils d’automatisation basés sur l’IA juridique pour le traitement intelligent des requêtes. La question des données à caractère personnel reste sensible. Comment assurez-vous la sécurité et la confidentialité des informations de vos utilisateurs ? Dans notre activité, nous appliquons une politique stricte de protection des données des utilisateurs de nos services à travers le chiffrement des échanges, l’hébergement sécurisé, l’anonymisation des données, et le respect des lois nationales et internationales en matière de protection des données personnelles. Pensez-vous que la technologie change la manière dont les citoyens perçoivent ou consultent un juriste ou un avocat ? Absolument. Les citoyens perçoivent désormais le juriste comme plus accessible, plus réactif et plus proche. La technologie crée une nouvelle culture de la prévention juridique. Pas seulement que, de nos jours, on peut imaginer l’issue d’un procès si certaines conditions sont réunies. Travaillez-vous avec des partenaires techniques, juridiques ou institutionnels pour renforcer votre impact ? Oui, nous collaborons avec les opérateurs téléphoniques mobiles, des universités, des incubateurs tels qu’Orange Digital Center Burkina Faso par exemple et des organisations de la société civile pour la promotion et la défense des droits humains à l’ère du numérique. Depuis le lancement de Themis Africa, quels résultats avez-vous pu observer ? Nous avons touché plusieurs milliers d’utilisateurs à travers nos plateformes, notamment le centre d’appel et le portail USSD/SMS. Depuis ces dernières années, nous constatons une demande croissante de besoins de services juridiques et administratifs à distance, notamment de la part des jeunes, des femmes commerçantes et des travailleurs du secteur informel. Quels sont les plus grands défis auxquels vous avez été confronté jusqu’ici ? Themis Africa, comme c’est le cas chez les jeunes pousses en Afrique, est confrontée à plusieurs défis, parmi lesquels le financement du déploiement à grande échelle, la sensibilisation du public à la valeur du conseil juridique, et la résistance au changement chez certains acteurs du secteur juridique traditionnel. Comment les professionnels du droit réagissent-ils à cette transformation numérique du secteur ? De plus en plus de juristes et de praticiens du droit s’y intéressent. Certains y voient toujours une menace, mais la majorité comprend que c’est une opportunité d’élargir leur clientèle et d’améliorer leur efficacité, surtout avec l’avènement de l’intelligence artificielle (IA) qui brise tous les silos. Personne n’aura le choix que d’apprendre et d’utiliser au quotidien ces moyens et outils digitaux. Et du côté du public, comment vos services sont-ils perçus ? Très positivement. Le public apprécie la rapidité, la simplicité et le coût réduit des services. Beaucoup disent que Themis Africa leur a permis de mieux comprendre leurs droits et d’agir en connaissance de cause. Quels sont vos objectifs pour les prochaines années en termes d’innovation ? En perspective, nous visons à développer une intelligence artificielle conversationnelle juridique en langues africaines, lancer une base de données juridique africaine interactive, et renforcer notre présence régionale dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Comment imaginez-vous le futur de la LegalTech au Burkina et en Afrique dans 10, 20 ans ? C’est vrai que certains pays ou continents sont beaucoup très en avance sur la LegalTech, surtout au niveau des textes et de la pratique, cependant la LegalTech au Burkina a de beaux jours et n’est pas en marge de la marche du monde. J’imagine entre autres une intégration totale de la technologie dans la justice : tribunaux en ligne, contrats intelligents, plateformes d’assistance citoyenne automatisées, etc. La LegalTech est pour moi un levier de transparence et de bonne gouvernance. Y a-t-il, selon vous, des réformes qui pourraient vraiment aider ce secteur à se développer ? Oui, il y a bien des choses, notamment. Je profite de votre micro pour faire un plaidoyer auprès des autorités de notre auguste Assemblée législative de transition. Il faut l’adoption d’un cadre juridique clair pour les LegalTech, à l’image de ce qui est fait dans le domaine de la FinTech, la numérisation des procédures judiciaires, et des politiques d’innovation juridique ouvertes favorisant la collaboration entre État, barreaux et startups. C’est vraiment un appel que je lance. Quel conseil donneriez-vous aux jeunes juristes ou entrepreneurs qui veulent, eux aussi, innover dans le domaine du droit ? La LegalTech offre depuis quelques années maintenant de nouvelles perspectives aux étudiants et entrepreneurs en droit. Donc il faudra être plus qu’un technicien du droit pour évoluer dans les environnements juridiques mouvants. Je leur dirais de penser aux besoins concrets des citoyens, de se former aux compétences numériques, et de ne pas avoir peur d’expérimenter. À mon humble avis, l’avenir du droit appartient à ceux qui sauront rendre la justice plus accessible et humaine grâce à la technologie.
Quelle est votre plus grande satisfaction depuis le lancement de cette aventure ? Personnellement, ma plus grande satisfaction depuis que j’ai commencé avec mes collaborateurs et collaboratrices, c’est de voir des citoyens dire : « Grâce à Themis Africa, j’ai pu comprendre mes droits et agir. » C’est la preuve que la technologie peut servir la justice sociale. C’est notre plus belle réussite. Interview réalisée par Fredo Bassolé |