
Burkina/Education : Le calvaire des élèves atteints d’albinismeL’albinisme est une anomalie génétique héréditaire, caractérisée par une dépigmentation de la peau, des cheveux et des yeux liés à l’absence de la mélanine. Outre les difficultés qu’elles rencontrent de ce fait, les personnes atteintes d’albinisme vivent parfois marginalisées dans leur milieu. Illustration parfaite avec les élèves atteints d’albinisme, qui, en plus de faire parfois l’objet de railleries, marginalisation, sont victimes de violation de leurs droits, du fait du non-respect des textes spécifiques applicables à eux dans l’univers scolaire. Zoom dans leur quotidien sur les bancs à Ouagadougou ! Dimitri Sow, élève en classe de CM2, est assis à la première table, nez à nez avec le tableau. Parmi la soixante d’élèves que compte la classe, le garçon de 17 ans se singularise par sa couleur de peau. Il est atteint d’albinisme. « Au CE2, je ne voyais pas bien au tableau. Lorsque je disais à l’enseignant que je ne voyais pas au tableau, il m’insultait. Cela m’a rendu triste. Son comportement m’a découragé », a-t-il expliqué avec une voix teintée de tristesse. A en croire le jeune Dimitri Sow, ses camarades de classe n’ont aucune attitude de discrimination envers lui depuis le début (de la classe de CP1 à celle de CM2). Au contraire, se réjouit-il, ils ont toujours été solidaires à son égard. Sibiri Korgo, son maître de CM2, est à ses petits soins. Pour lui permettre d’avoir les mêmes chances de réussite scolaire que les autres élèves, l’enseignant l’a installé à la première table. Outre cette réduction de distance à cause de sa déficience visuelle, il lui accorde un temps additionnel pour qu’il puisse terminer sereinement ses évaluations. « Si nous le traitons de la même manière que les autres, comment allons-nous savoir s’il excelle ou pas ? En classe, nous avons fait en sorte qu’il ne soit pas stigmatisé par les autres élèves. Il joue avec eux normalement. Afin de l’encourager, nous le désignons souvent pour la montée du drapeau national devant tous les élèves. Ce qui lui permet de se sentir important tout comme les autres élèves », a notifié Sibiri Korgo. A la question de savoir s’il a connaissance de la loi N°012- 2010/AN portant protection et promotion des droits des personnes handicapées (plus précisément de celle en rapport avec l’éducation), l’enseignant a répondu par la négative. En clair, il dit ne pas connaître l’existence de cette loi.
Sibiri Korgo a formulé le vœu que Dimitri Sow soit admis à l’examen du Certificat d’études primaires (CEP) en 2024
Dimitri Sow semble complexé par son âge avancé. Il doute de la possibilité d’atteindre la classe de terminale. « J’ai déjà 17 ans. Je ne pense pas pouvoir passer l’examen du Baccalauréat. Je verrai bien », a-t-il désespérément confié. Le petit-frère de Dimitri, Ulrich Sow est lui aussi atteint d’albinisme. Agé de dix ans, il a également été inscrit dans le même établissement scolaire que son aîné. Ulrich est en classe de CE1. Tout comme son frère, il a été placé au premier rang par sa maîtresse, afin de lui faciliter la tâche lorsqu’il recopie les leçons. Des enseignants hostiles Isidore Sawadogo et son épouse ont trois filles atteintes d’albinisme. Deux d’entre elles vont à l’école. C’est la croix et la bannière pour ce père de famille qui est confronté à d’énormes difficultés à cause de la spécificité de ses filles, selon ses dires. Noëllie Sawadogo est son aînée. Agée de quinze ans, elle est en classe de 4e. « Depuis mon primaire, j’avais des difficultés à voir au tableau. Quand on me mettait devant, il y a des fois où les écritures étaient en miniature. Même avec les verres correcteurs, souvent, je ne vois pas bien. Au primaire, mes camarades de classe avaient tendance à se moquer de moi parce que je portais des verres correcteurs. Actuellement, personne ne se moque de moi. Mais comme difficulté, lorsque les enseignants notent certaines parties des cours au tableau, j’ai du mal à voir les écritures », a-t-elle souligné. Son père a témoigné que pour l’épanouissement scolaire de ses filles, il a été confronté à maintes reprises à des humiliations. « Au CP1, ma deuxième fille rencontrait des difficultés à suivre les cours parce que sa maîtresse avait refusé de l’installer devant le tableau. J’ai négocié en vain. Mais, elle était catégorique. Une fois, sa grande sœur s’est rendue à l’école pour plaider en sa faveur. L’enseignante lui a dit ceci : "chaque fois, vous me demandez de la mettre devant. Venez donc la mettre au-dessus des tôles". Elle n’avait pas le droit de parler avec autant d’irrespect. En fin de compte, à la fin de l’année, l’enfant s’est retrouvée avec une moyenne de 4,80 sur 10. En totalisant ses points, je me suis rendu compte que la maîtresse n’avait pas ajouté toutes les notes », a dit d’un ton rempli de colère, Isidore Sawadogo. Sur la base des explications de M. Sawadogo, on peut relever que l’enseignante n’a pas respecté l’article 10 de la loi N° 012- 2010/AN portant protection et promotion des droits des personnes handicapées. Il est explicitement écrit que « la personne handicapée doit bénéficier, chaque fois que de besoin, des aides spécialisées, des enseignements adaptés à la scolarisation des élèves en situation de handicap ». Voir entièrement la loi ici : la Section II se penche sur l’éducation Désemparé par les agissements de l’enseignante, le père de famille a préféré retirer sa deuxième fille de cette école. Elle a repris la classe de CP1 dans un autre établissement scolaire. Là-bas, ses enseignants ont tenu compte des recommandations de Isidore Sawadogo. Aujourd’hui, elle est en classe de CP2 et « excelle », selon ses dires. Elle a obtenu 8 de moyenne sur 10 au premier trimestre, précise-t-il. M. Sawadogo s’inquiète par contre pour sa fille aînée, Noëllie. Au premier trimestre, elle a obtenu la moyenne de 9/20. Elle doit donc se rattraper pour les deux autres trimestres. Le décrochage scolaire et ses répercutions à l’âge adulte Les personnes atteintes d’albinisme sont exposées au décrochage scolaire, brisant ainsi leurs rêves. Florence Kéré loge au domicile familial. Agée de 36 ans, elle a fait un décrochage scolaire alors qu’elle était en classe de CE1. Sa vie familiale a été difficile. Petite, elle devient orpheline de père. Sa mère fait vivre la famille grâce à son petit commerce. De son passage à l’école, elle en a gardé un goût amer. De son analyse, Florence Kéré a déduit que l’épanouissement scolaire des élèves atteints d’albinisme dépend de la situation économique de leurs parents. Florence Kéré formule le vœu que plus jamais, les élèves atteints d’albinisme n’endurent ce qu’elle a vécu. Elle a donc demandé à l’Etat de former les enseignants afin qu’ils prennent en compte la spécificité des élèves atteints d’albinisme. « Aujourd’hui, en y repensant, je me dis qu’il me fallait au moins avoir le BEPC. Je rêvais de faire de la politique depuis mon bas-âge. J’ambitionnais être un maire ou un député. Il y a des idées que je souhaitais mettre en place. Surtout pour les personnes qui sont dans la même situation que moi. Mais pour ce faire, il faut être un leader en politique », a-t-il dit avec amertume.
Ahmed Douamba a ouvert un kiosque et propose des services de lavage de motocyclettes pour subvenir à ses besoins
Aux élèves atteints d’albinisme, Ahmed Douamba encourage à ne pas se laisser abattre par les moqueries des autres. Agé de 32 ans, il a refusé formellement de reprendre les cours, même en cours du soir. Sensibiliser pour favoriser l’inclusion à l’école L’Association burkinabè pour l’inclusion des personnes atteintes d’albinisme (ABIPA) a été créée en 1999. Elle milite pour les droits et l’épanouissement de cette catégorie de la population. L’association informe et sensibilise les personnes atteintes d’albinisme, leurs parents, la communauté et les autorités sur l’importance de l’inclusion. Son président, Fabéré Sanon, a été confronté aux mêmes réalités durant son parcours scolaire. Il s’est donc engagé à faire la promotion de l’éducation inclusive afin d’éviter le décrochage scolaire chez les élèves atteints d’albinisme. Dès ses premiers pas sur le chemin de l’école, les enseignants de Fabéré Sanon ont interpelé ses parents afin qu’ils lui trouvent des verres correcteurs parce qu’il avait des difficultés visuelles. Après une consultation, l’ophtalmologue a fait comprendre à ses parents qu’il n’y avait pas de verres correcteurs appropriés pour ses yeux. Epuisé mentalement par les difficultés rencontrées sur les bancs, Fabéré Sanon prend la décision de ne plus remettre pied à l’école après la classe de seconde. Il quitte son Bobo-Dioulasso natal (la capitale économique du Burkina Faso) pour se rendre à Ouagadougou où il passe un concours d’intégration à la fonction publique. Il est admis et devient enseignant de profession. Il est affecté à l’école des jeunes aveugles de Ouagadougou où il enseigne le braille. « Dans le domaine de l’éducation, nous avons sensibilisé les parents sur l’intérêt de faire des actes de naissance pour leurs enfants atteints d’albinisme parce que c’est le premier document civique de tout individu. Nous avons rencontré des enfants dont les parents ont refusé de faire leurs actes de naissance parce qu’ils sont atteints d’albinisme. Il y a des parents qui font de la discrimination entre leurs enfants handicapés et non handicapés. Nous les avons sensibilisés afin qu’ils envoient leurs enfants atteints d’albinisme à l’école parce que souvent, ils inscrivent en priorité leurs autres enfants au détriment de ceux qui sont atteints d’albinisme. Aussi, nous apportons un soutien financier aux parents démunis qui ont des enfants atteints d’albinisme pour qu’ils assurent leurs frais de scolarité. Nous faisons également un suivi scolaire. Nous renforçons les capacités des enseignants sur la prise en charge pédagogique des élèves atteints d’albinisme », a détaillé Fabéré Sanon. Selon le président de l’ABIPA, grâce à l’association et ses partenaires, en 2022 et 2023, 385 enseignants ont été formés en éducation inclusive, plus particulièrement des élèves atteintes d’albinisme dans les provinces de la Comoé et du Houet (régions des Cascades et des Hauts-Bassins). En 2021, 18 enseignants ont été formés dans la province du Kadiogo. En 2023, l’association a accompagné 258 élèves atteints d’albinisme dans les provinces du Kadiogo, du Houet, de la Comoé et Boulgou.
La meilleure approche pour éviter un décrochage scolaire des élèves atteints d’albinisme demeure la sensibilisation des enseignants, foi de Fabéré Sanon
Fabéré Sanon a confié que l’association peine à réaliser tous ses projets au regard de la rareté des ressources financières au niveau national et international constatée ces dernières années. Il est donc difficile de prendre en charge un nombre élevé d’élèves atteints d’albinisme, de sensibiliser un grand nombre de parents et d’enseignants sur l’inclusion. Fabéré Sanon invite les bonnes volontés à soutenir l’ABIPA dans son combat pour l’inclusion. Durant l’année scolaire 2023-2024, près de 4 000 000 d’élèves ont repris le chemin de l’école, selon le ministère de l’Education nationale, de l’alphabétisation et de la promotion des langues nationales. Cette même année, le Burkina Faso a enregistré 615 élèves atteints d’albinisme dont 303 filles ( source : Direction générale de l’accès à l’éducation). En rappel, le monde célèbre chaque 13 juin, depuis 2015, la journée internationale de sensibilisation à l’albinisme. A travers cette journée, les Nations unies souhaitent amplifier la voix, la visibilité dans tous les domaines de la vie et faire respecter les droits de cette frange de la population. « 10 ans de Journée internationale de sensibilisation à l’albinisme : une décennie de progrès collectifs » est le thème choisi pour la célébration en 2024. Samirah Elvire Bationo C’est tout heureux que Sibiri Korgo a annoncé à Lefaso.net que Dimitri Sow a été admis au Certificat d’études primaires (CEP) session 2024. Du côté de Isidore Sawadogo, la satisfaction est totale. Malgré les difficultés, Noëllie et sa sœur ont réussi à passer en classe supérieure. |