Actualités :: Maternité, urgence, morgue ... : Dans les couloirs obscurs de l’hôpital (...)

La vie ne tient qu’à un fil, entre le néant d’hier et celui de demain : le cordon ombilical, le fil de la couveuse, le tuyau d’oxygène, le tube de perfusion ou celui du cathéter, les liens sociaux... Et un jour, on débranche.

A l’hôpital Yalgado Ouédraogo, le plus grand centre hospitalier universitaire du Burkina, les lueurs d’espoirs côtoient en permanence le spectre de la mort. Pendant près d’une semaine, entre les gémissements des malades et le dévouement du personnel soignant, nous avons découvert une réalité terriblement concrète et vertigineuse : la vie, l’espoir, la mort.

Il est trois heures du matin ce samedi 25 décembre. Dans la pénombre des Urgences chirurgicales, un malade au corps presque décharné, avance en titubant vers le personnel soignant : ""Docteur, le flacon de sérum est vide", lâche-t-il d’une voix presqu’inaudible. L’agent de santé est surpris par l’attitude du patient. Un rictus d’écoeurement déforme aussitôt ses lèvres. "Merde, il risque de se tuer !" Puis il se précipite vers le malade.

Au contact de ce dernier, l’homme à la blouse blanche semble avoir perdu quelques grammes de colère. Il se montre très sociable et entièrement disponible pour lui apporter assistance. L’un des accompagnants du malade, qui s’était "éloigné momentanément", pointe le nez. Comme s’il était alerté par son intuition. Un infirmier lui demande d’accompagner le souffrant jusqu’à son lit d’hospitalisation.

Soudain, un cri strident crève les tympans. Tous les regards se braquent sur une femme âgée de 27 ans. Elle vient de lancer ainsi un ultime appel au secours. Elle ne cesse de se tordre de douleur. Son époux, tout de blanc vêtu, observe, impuissant, la scène. La jeune femme a la tête bandée et sa jambe gauche lui fait très mal.

A force de rouler par terre, elle a fini par exposer certaines parties intimes de son corps. Un homme, arrêté non loin de là, semble être animé par le malin plaisir de se rincer les yeux. Il regarde la jeune femme à n’en pas finir, partagé entre compassion et envie libidique. Le mari de la souffrante, lui, se ronge les oncles. Il ne sait pas comment résoudre cette équation à forte odeur de deuil. Avec des phrases hachées, il raconte sa misère : "J’ai dépensé 62 mille francs CFA pour l’achat des produits pharmaceutiques mais l’état de ma femme est toujours critique". 2/3 de cet argent ont été emprunté à des amis. "Je me demande comment je vais rembourser ça", se lamente-t-il . Gardien dans une société d’import-export, il gagne par mois 25 000 F CFA. Juste pour "assurer le minimum vital", confie-t-il.

Pas facile en effet d’être soigné à l’hôpital Yalgado Ouédraogo quand on n’a pas suffisamment de fric. Tout ou presque tout est payable par le patient : les gants de l’agent de santé, les compresses, les bandes, les consultations... En fait, tout ce qui doit concourir aux soins de première nécessité. "Cet hôpital fonctionne comme une entreprise commerciale, animée par le désir effréné du gain", déplore le père d’une fille décédée quelques jours plus tôt dans ce centre hospitalier. Sa colère monte d’un cran : "Ce sont des corrompus et des voleurs ! Non seulement vous devez payer les soins mais vous devez aussi leur donner de l’argent pour qu’ils aient un peu de temps pour soigner votre malade", déclare-t-il.

Mais les agents de santé rejettent en bloc ces accusations, arguments à l’appui : "C’est archi-faux !", rétorque Bertrand Napon, infirmier aux Urgences médicales. "Nous recevons trop de malades par rapport au nombre de lits existants. Or, il y a un manque de personnel. Je ne peux pas, tout seul, soigner à la fois deux malades. Il faut que les gens patientent pour nous permettre de bien faire notre travail", note-t-il. Puis, la main sur le coeur, il jure n’avoir jamais été l’objet de corruption depuis qu’il travaille dans cet hôpital. "Moi, non plus !", renchérit une sage-femme.

A Yalgado, presque tous les agents affirment n’avoir pas trempé dans les eaux troubles de la corruption. Mais un médecin, ayant requis l’anonymat, a décidé de soulever les draps sales de l’hôpital : "La seule loi qui soit vraiment respectée ici, n’a jamais été votée par le Parlement : c’est la loi du silence", déclare-t-il. Exemple après exemple, cet homme qui travaille depuis près d’une décennie à l’hôpital Yalgado Ouédraogo révèle que dans le secteur de la Santé, "on se chuchote beaucoup de choses bizarres avec des sourires gourmands d’initiés mais on se garde bien de les publier". A la Banque de sang, dit-il, ce "liquide vital" est devenu un fonds de commerce.

Pourtant, le chef de service de cette section, le docteur Abdoulaye Koanda, est formel : "Il est strictement interdit de vendre les poches de sang". Mais certains accompagnants de malades sont surpris par une telle déclaration. "J’ai toujours cru que les poches de sang étaient en vente. J’ai déjà acheté une poche à 1 500 F CFA et une autre à 1700 F", confie un vieil homme au visage ridé. Il observe un bref silence puis reprend son souffle : "Quand on vous dit qu’il n’y a pas de sang et que votre malade risque de mourir, et que par miracle quelqu’un vous présente une poche de sang, et que... Qu’est-ce que vous faites ? Vous l’achetez quel que soit son prix ou vous laissez le malade mourir ? La question ne souffre pas de discussion". Le vieillard à la barbe blanche et aux cheveux ébouriffés est sans ambages : "la vie est sacrée ; elle n’a pas de prix".
Actuellement, "le manque de sang est un casse-tête chinois", reconnaît la directrice de l’hôpital Yalgado Ouédraogo, Christine Naré.

Puis avec des airs de regrets, elle révèle que "nos équipes font des prélèvements de plusieurs poches mais le sang sécurisé ne suffit pas". "18% des poches de sang recueillis par an sont détruits", confie le Dr Abdoulaye Koanda. Les raisons ? L’un des techniciens de laboratoire de sang, Ambroise Bonkoungou, en égrène quatre : "Le sang est mauvais lorsqu’il contient le VIH, l’hépatite B, l’hépatite C ou la Syphilis".

"Chercher la vie dans
le corps des femmes"

Le nombre de donneurs de sang augmente d’année en année mais les poches manquent crucialement du fait de la forte demande. Le nombre est passé de 12 925 en 2002 à 15 226 en 2003. Du 1er janvier au 16 décembre 2004, on a enregistré 11 316 poches de sang. Les Urgences pédiatriques en sollicitent au moins 42%, suivies de la maternité avec environ 18%. Et ce n’est pas tout : plusieurs cliniques du Burkina s’en approvisionnent à l’hôpital Yalgado Ouédraogo. Evidemment, quand le sang manque, la mort sonne à la porte des malades. "Nous prélevons par jour 20 poches alors que la demande quotidienne est de 80 poches", souligne le chef du service de la Banque de sang. Des agents de santé affirment avoir assisté contre leur volonté à la mort de malades par manque de sang.

A la maternité, plusieurs sages-femmes ont déserté les lieux parce qu’elles seraient "trop chargées et mal payées", préférant aller monnayer leurs talents dans des cliniques. Des sages-femmes, tès frustrées, ont déversé leur colère sur les premiers responsables de l’hôpital : pas de gants, pas de ventilateur, pas de stéthoscope médical pour vérifier la tension du bébé et de la mère, personnel insuffisant...

Pourtant, la directrice de l’hôpital, Christine Naré, affirme visiblement convaincu que "le personnel est suffisant pour faire un travail normal". A l’hôpital de Niamey au Niger, dit-elle", il n’y a que 200 infirmiers mais les choses se passent bien. A Yalgado, on en compte 400". L’hôpital emploie au total 980 personnes dont 709 permanents et 271 contractuels.
Et puis, il y a la grande bâtisse : la morgue. Lorsque vous y entrez, vous découvrez les mystères de la vie et de la mort. Deux chambres froides (de -10° et -30°C), d’une capacité de quatre corps chacun.

Certains morts sont exposés juste après la porte d’entrée. "Si la personne décédée est Burkinabè, ses parents doivent payer 5 000 FCFA par jour. Les étrangers, eux, paient 10 000 F CFA au quotidien", déclare le régisseur de la morgue, Clément Ouédraogo. En 2003, 1650 corps sont passés par la morgue ; 2 475 du 1er janvier au 28 décembre 2004. Soudain, le régisseur semble être plongé dans des souvenirs. Il dépoussière et feuillette le premier registre de la morgue. Que voit-il ? 25 mai 1993 : date d’enregistrement du premier mort.

Ainsi, l’hôpital Yalgado Ouédraogo est permanemment dans le clair obscur, tenaillé par la vie et la mort. On y découvre la beauté, la précarité, la modestie et la tragédie de nos existences. Derrière les tubes, des mains cherchent d’autres mains, soignent et soulagent et finissent un jour par lâcher. Mais là aussi, germe l’espoir. "Rien de plus beau que de voir des blouses blanches aller chercher la vie dans le corps si profond des mères", affirme, sourire aux lèvres, une sage-femme de l’hôpital Yalgado.

Par Hervé D’AFRICK
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