Actualités :: Les enfants ferrailleurs : Le mirage d’un emploi stable

A quatorze ans, Willy Oussali, collecteur de ferraille, est déjà un as en la matière. Véritable fouineur, avec une charrette à traction asine, Willy déniche le fer où qu’il se cache dans les moindres recoins de Ouagadougou.

Comme la plupart de ces centaines d’enfants ferrailleurs, c’est l’instinct de survie qui a poussé l’adolescent à déserter l’école en classe de CE2. On est en droit de penser que Willy a eu une chance qu’il n’a su saisir, si l’on considère le taux brut de scolarisation dans le primaire au Burkina : 52% pour les garçons, 37% pour les filles (2000) selon l’UNICEF (Fonds des Nations unies pour l’enfance). Mais pour le petit garçon, la chance a très vite viré au cauchemar.

"J’ai fui parce que le maître nous frappait et l’école était trop loin," explique Willy qui, chaque matin, parcourait des kilomètres pour se rendre de Tanghin à Tangbila, "non loin du chemin de fer". Non content d’être fatigué, Willy avait vainement recherché un stratagème pour contourner la faim.

Aujourd’hui, il croit avoir trouvé dans le fer, le chemin de la réussite. Il n’a plus faim et même si ses pantalons continuent d’être troués, leurs poches ne sont plus vides. Avec la ruse d’un lièvre, il a su fidéliser une clientèle qui lui cède les cinq kg de fer à cinq FCFA. Lui, revend un kg à 25 FCFA.

"Un jour, j’ai vu des enfants ramasser de la ferraille et ensuite, la revendre. Alors je les ai suivis et depuis je suis là," dit-il. Certains jours de chance, son avoir net peut atteindre 10 000 FCFA. Un montant qui ne fait pas frémir Willy. Bien au contraire. « Avoir peur d’une telle somme, pourquoi ? Je l’ai méritée, » ironise-t-il.

A chacun sa zone

Pour être chargée dans les camions, la ferraille est stockée à plusieurs endroits disséminés à travers la ville. Cependant, Gnongsin (le quartier des forgerons) au secteur 12 reste l’une des places fortes de ce recyclage. Dans une vaste cour située aux abords du barrage, les tas de fer s’amoncellent tandis que plusieurs jeunes trient le fer et le rassemble par catégorie. Il y a là toutes sortes de métaux, de l’aluminium au gros bloc d’acier. A la porte, s’affairent les dockers qui chargent les tonnes de fer dans les camions. Ici, la division du travail n’est pas un vain mot.

Assis à même le sol, Noufou Kanazoé sépare, un marteau à la main, l’aluminium du cuivre, deux éléments que l’on retrouve dans ces radiateurs empilés devant lui. Il gagne entre 1500 et 3000 FCFA par jour. Dans ce pays sahélien où quelque 45% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, ce revenu dépasse de loin les aspirations de la plupart des jeunes de ce milieu.

Le patron de Noufou vendra l’aluminium sur place à 300 FCFA, le kg. L’aluminium sert à la fabrication de marmites. Quant au cuivre, il sera expédié au Ghana.

Les jeunes ferrailleurs sont en majorité des enfants de ou dans la rue. Mais exceptionnellement, on rencontre des personnes d’un certain âge, comme Salimata Sinaré, pour qui il n’y a rien de plus facile que la collecte de la ferraille. "Ça me permet d’avoir 500 francs pour ma petite cola et mon tabac, sans faire la manche," soutient la quinquagénaire.

Le jackpot pour les patrons

Il y a cinq ans, lorsque Yacouba Sinou et son frère aîné démarraient cette activité, le "business" consistait à extraire les fers des condensateurs de réfrigérateurs. Les Ghanéens les achetaient et les transformaient en fers à béton et en feuilles pour portes, fenêtres, etc.). Le reste était fondu et expédié en Europe. "Après, les Ghanéens nous ont dit qu’ils voulaient toutes sortes de fer. Alors, nous nous sommes lancés dans l’aventure," raconte Sinou.

Le cuivre est revendu 750 FCFA, le kg contre 35 FCFA pour le fer. En trois ans, ce sont près de 300 chargements de ferraille de 30 à 40 tonnes que l’entreprise Sinou a convoyés au Ghana, soit environ 12 000 tonnes. Certains ferrailleurs, comme ce Nigérian rencontré sur un site ferreux non loin de "Katr-Yaar", sillonnent toute l’Afrique de l’Ouest à la recherche du fer. "No time !" (Pas le temps !), lance-t-il, regrettant de ne pouvoir répondre à nos questions. Son camion était en partance pour Bamako.

Mais, entre les taxes diverses, les frais de route et le rackettage, les exportateurs de ferrailles ne décolèrent pas. Ils réclament maintenant un laissez-passer, estimant qu’ils rendent "service inestimable" à la cité par ce "nettoyage".

"Certaines personnes nous convoquent à la police, arguant que des fers retrouvés chez nous leur appartiendraient. Il y en a même qui emportent nos fers manu militari," s’indigne Yacouba Sinou.

Ici aussi, les jeunes ne sont pas en sécurité

Salam a le regard perçant des adolescents qui en ont déjà vu de toutes les couleurs. Il est tout heureux de ce premier emploi rémunéré. Après avoir déserté l’école coranique, il avait été apprenti-mécanicien. La mécanique, dit-il, c’est "fatiguant et on ne gagne pas bien sa vie ».

Yacouba Ouangrawa a appris à ses dépends que le fer est dangereux. Assis sur un vieux pneu de caterpillar, il repasse le film de l’accident qui l’a cloué sur place. Un gros morceau de fer est retombé sur son pied au cours d’un chargement. Même si son équipe de six personnes perçoit 60 000 FCFA par camion-remorque chargé, il reste que certaines blessures peuvent handicaper à vie ; auquel cas le travailleur, n’étant pas assuré, ne percevra pas un centime de son employeur.

Le Samu social fait partie des services qui aident les enfants ferrailleurs. Selon François Ouédraogo, infirmier au Samu social, leur corps est le plus souvent couvert de cicatrices et de plaies avec le risque de les voir s’infecter. Les enfants sont aussi confrontés aux risques d’intoxication par les matières ramassées, les IST (Infections sexuellement transmissibles) et le VIH/Sida. "Mais le risque le plus direct reste le tétanos," affirme Ouédraogo.

Les enfants disent tous avoir reçu le vaccin antitétanique ; des vaccins que leur aurait offerts le Samu social. Des affirmations démenties par ce service qui, pourtant, effectue deux fois par semaine, des sorties en leur direction. "Compte tenu du travail colossal qu’ils abattent dans la journée, les enfants sont éreintés au crépuscule. Même pour les soigner, il faut les prier," souligne Ouédraogo. Aussi, le Samu n’a pu en vacciner que deux, ne ménageant aucun efforts pour les inviter à se laver au centre du Samu. En cas de maladie grave, le Samu réfère l’enfant à une formation sanitaire et assure la prise en charge.

Selon Carole Samba, directrice du Samu social, les jeunes de ou dans la rue n’ont pas de responsables adultes proches d’eux. "Ils ont besoin de travailler pour vivre. Les ferrailleurs ne sont pas forcément responsables d’eux car ils payent le travail effectué, donc ce ne sont là que des relations de commerce."

Pour elle, ce serait déjà une victoire "si nous réussissions à convaincre les patrons" de les laisser utiliser les toilettes.

Les observateurs estiment que le phénomène des enfants ferrailleurs prendra de l’ampleur, compte tenu du fait que les enfants de moins de 15 ans constituent 50% de la population totale du Burkina. Dans ce milieu, on ne peut pas parler de textes réglementant le travail des enfants.

Pour l’instant, la ferraille constitue quand même un refuge pour les enfants de ou dans la rue. Mais lorsque le fer se fera rare, qu’adviendra-t-il d’eux ?

Abdoulaye GANDEMA
Sidwaya

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