Actualités :: Affaire Thomas Sankara : « Ce sont les gens que nous vilipendions qui nous (...)

Le mardi, 26 juillet 2022, par lettre, l’ancien président Blaise Compaoré a demandé pardon au peuple burkinabè pour tous les actes qu’il a pu commettre durant son magistère, plus particulièrement à la famille de « son frère et ami » Thomas Sankara. Un pardon que l’oncle du défunt, ambassadeur en Lybie au moment des évènements tragiques et un des martyrs de l’époque, Mousbila Sankara, a accepté. Qu’est-ce qui sous-tend la ‘’prompte’’ acceptation du pardon au moment où d’autres membres de la famille, conseils et autres acteurs politiques, civils… le rejettent ? Réponse à travers cette interview.

Lefaso.net : Blaise Compaoré qui demande pardon ... que vous n’avez pas hésité à accepter, pendant que certains membres de la famille le rejettent. Qu’est-ce qui fonde votre position, avec le risque, dans le contexte actuel, de ne pas être compris ?

Mousbila Sankara : Je n’arrive pas à me faire comprendre. Moi, je ne suis pas au même titre que monsieur tout le monde. Souvent, je fonds en larmes, parce qu’il y a des choses qui ne doivent pas être dites. Voyez-vous, en mooré, on dit que la plus grande douleur qu’un homme puisse avoir, c’est si ses ennemis ou adversaires se servent de sa souffrance pour se moquer de lui. Or, c’est le cas actuellement, depuis un moment. D’abord, le dossier Thomas Sankara, quelle que soit l’intensité de sa douleur, il ne faut pas perdre de vue que son dénouement est aussi dû au soutien de l’opinion publique nationale et aux soutiens extérieurs.

Dans le dossier Thomas Sankara, moi, Mousbila Sankara, il m’a été donné de vivre des situations très difficiles, à savoir que plusieurs fois, je me suis renié pour rester comme monsieur tout le monde. Alors que je ne suis pas monsieur tout le monde, chaque homme ayant sa particularité. Regarde, après le 15 octobre (1987), moins d’une semaine après, Mariam (Sankara) a déménagé dans la maison de Thomas Sankara, à côté du stade. Eh bien, il s’est trouvé des gens dans cette ville pour aller la lapider, lapider sa maison, menacer ses enfants, au point qu’elle était vraiment dans le désarroi.

Quand je l’ai appris, je me suis arrêté à Abidjan (il rentrait de Tripoli, d’où il était ambassadeur : ndlr). Je me suis rendu chez Félix Houphouët-Boigny, dont je savais les relations avec Blaise Compaoré, pour voir s’il avait la possibilité de faire en sorte que Mariam (Sankara) puisse quitter cette situation difficile, alors que c’était nous qui animions les rencontres et lancions les slogans, dans lesquels ce vieux-là était vilipendé. J’ai dû faire fi de tout cela, faire violence sur moi-même, pour demander au vieux d’intervenir au profit de Mariam (Sankara) qui était menacée, pas par seulement les assaillants de la rue, mais aussi et surtout par des proches qui se sont rués sur certains de ses équipements personnels. C’est après cette razzia qu’un membre honorable de la famille l’a équipée en frigo.

Aviez-vous pu le voir ?

Oui, et le vieux m’a dit, en présence de Bala Kéita et de N’Dao, que : « tout ce qui est arrivé, c’est grâce à vous autres, proches collaborateurs de Thomas. Sinon, Thomas avait la possibilité de dire ce qu’il veut. Mais, autour de lui, il y avait des gens qui poussaient des ailes à me manquer du respect. Mais si aujourd’hui, vous me demandez d’intervenir, je vais le faire parce que vous avez évoqué ma situation de vieux, vous avez ajouté sage, mais je sais que quand vous serez arrivé à Ouaga, vous allez dire sage aux yeux gluants.

Mais ça ne fait rien, à cause de la veuve et des orphelins, je vais voir par quelle relation passer pour qu’elle puisse bouger, si telle est sa volonté. Mais, si Mariam vient à Abidjan ici, ça va mettre le feu entre les deux pays, parce qu’on m’accuse déjà d’être ceci ou cela. Donc, je vais voir que faire, et toujours est-il que toutes les relations que j’ai, en Haute-Volta et au Burkina, je vais les utiliser pour que elle et ses enfants soient mis à l’abri. Et si elle veut venir à Abidjan, je ne verrai pas un problème, je participerai à organiser cela. Mais, de grâce, cessez de m’insulter parce que je ne me rappelle pas avoir dit quelque chose contre ce que vous appelez votre révolution ». C’est ce qu’il m’a dit.

Moi, j’ai subi cela, assis et en face de Houphouët-Boigny. Et il m’a particularisé : « vous autres ». Alors que Dieu seul sait que je n’étais pas fort en slogans, mais j’étais un révolutionnaire engagé. J’ai fait violence sur moi-même pour demander au vieux de tout faire pour faire sortir Mariam de cette situation. Pendant ce temps, des gens dits proches (de Sankara) s’étaient déjà accaparés de ses biens, jusqu’à ses appareils électro-ménagers. Et quand je suis arrivé, j’ai été mis en taule, comme tout le monde le sait et c’est étant là-bas que j’ai appris qu’elle a pu quitter Ouagadougou.

Quand j’ai été libéré, j’ai cherché à la voir, j’ai été la voir où elle était, me rendre compte des conditions et également enregistrer son envie d’être à Bamako, proche de sa maman. J’avais quelques relations, mais qui ne permettaient pas d’héberger même un rat à Bamako. Mais, grâce aux relations humaines, c’est encore des gens que nous vilipendions, qui nous sont venus en aide : les Français.

C’est en effet un Français qui était au Quai-d ’Orsay, Edgard Pizani, avec ses relations, qui nous a aidé à d’abord ramener Mariam au Mali, pour qu’elle soit à côté de sa maman. Ce sont les mêmes, Edgard Pizani, et son entourage, qui l’ont aidée à pouvoir s’installer en France, où elle vit avec ses enfants. Pourtant, on parle d’impérialisme français. Mais comment se fait-il qu’au moment du danger, il n’y a que ceux que nous avons eus à fustiger, nos adversaires les plus irréductibles, qui sont venus à notre aide tandis que le danger est venu de nous, ceux qui prétendaient être de la Révolution ?

Ce sont les gens que nous insultions qui sont venus à notre aide. En plus, quelqu’un comme Michel Kafando, qui a été dégagé et pourchassé sous la Révolution, c’est lui, qui par le fait du prince, nous tend la main en ouvrant le dossier Thomas Sankara. Faisons donc attention, les faits nous interpellent et Dieu nous montre qu’il est toujours le maître.

N’est-ce pas parce que certains ont l’impression qu’on veut lier le pardon à la justice qui pose problème ?

Sur le terrain, Blaise revient et veut un pardon. Par culture, le pardon ne se refuse jamais dans nos sociétés. Jamais, jamais. Un pardon, pour le refuser, il faut atteindre le stade animal. C’est pourquoi, moi, j’ai dit que je le lui ai déjà accordé. Du reste, mon grand-frère (père de Sankara, ndlr) ne m’a pas laissé avec une histoire émotionnelle négative. Il a dit que si Blaise venait, il n’allait même pas lui demander ce qui s’est passé.

Si Blaise veut raconter, il raconte. Que le degré d’affiliation, d’amitié qu’il y avait entre eux (Thomas et Blaise), fait qu’il ne voudrait jamais lui demander ce qui s’est passé. Le conseil de l’Entente est à quelques 500 mètres de la famille de Sankara. Si à 16 heures, on abat ton frère et jusqu’à une certaine heure, on part le prendre pour aller l’enterrer de façon sommaire, alors que son père est à côté, il (Blaise) n’a même pas jugé utile de venir lui en parler, c’est que ce n’est pas un dossier qui l’intéresse et ce n’est pas lui qui allait commencer à en parler. Et le connaissant, je sais que c’est vrai.

Donc, moi, je ne parle pas comme n’importe qui. Non content d’avoir été un activiste de la Révolution, au niveau de la famille, j’étais le plus jeune de la délégation qui était partie à Nouna demander la main de Mariam. C’est devant moi que la famille Séré, qui est une vieille famille musulmane au Dafina, a exigé que Thomas soit converti pour qu’on fasse le mariage, parce que chez eux, ce n’est pas possible qu’on fasse un ‘’fouri’’ (mariage culturel : ndlr) avec quelqu’un qui n’est pas musulman.

Ce problème a été traité sur place devant moi. Par amour pour mon neveu et par respect de tout ce qu’il y a, j’ai fait tout cela. Tout ce que je cherche, c’est que les deux enfants et leur mère sachent que le pardon-là qui est demandé, ce n’est pas à leur défaveur. Mousbila dit qu’ils ont intérêt à l’accepter, parce que n’eût été l’apport de l’opinion nationale et internationale, nous n’aurions rien pu faire pour avoir le procès.

Donc, si l’opinion nationale et internationale ont pu obtenir le procès à travers des gouvernements différents, si Roch a pu accepter l’érection de la stèle en la mémoire de Thomas, s’il a accepté mettre les moyens à la disposition de la justice pour faire ce procès, si le MPSR arrivé n’a pas voulu suspendre le procès, c’est qu’il y a des acteurs beaucoup plus déterminants que nous, membres de la famille. Dans cette histoire, il faut justement tenir compte de cela. Il ne faudra pas que les gens finissent par se dire : en définitive, qui sont-ils ? Contentons-nous de ce que cette nation-là veut. Maintenant, par rapport à Mousbila Sankara, le dossier Blaise et l’Etat, ça ne regarde qu’eux (parlant du volet judiciaire : dlr).

Mais entre Blaise Compaoré et Mousbila Sankara, il y a un autre dossier, dont j’aimerais pouvoir débattre un jour avec lui. Je ne sais pas comment ça va se passer, mais si on ne se pardonne pas, comment allons-nous ouvrir ce dossier, qui n’est pas moins important que les autres ? Il faudra se rappeler qu’avant le 4 août 83, Blaise était capitaine, chef de corps, il n’était pas président du Faso, il ne pouvait pas disposer de tout ce qu’il y avait dans les casernes pour l’organisation du coup d’Etat. Moi, et d’autres personnes, chacun a contribué à sa manière. Quand il a abattu son ami et frère, on n’a plus tenu compte de nous.

Si je parle, c’est parce que je connais des gens qui, de par leur position simple de travail, ont été tués. On n’en parle même pas. Je me demande si on a recensé certains. Alors qu’ils étaient là parce que c’était leur jour de garde. Ils n’ont jamais eu la chance de défendre leur point de vue, ils n’ont jamais dit qu’ils étaient contre Blaise ou qui que ce soit. Mais ils ont été tués. Ceux-ci ont aussi laissé des veuves et des orphelins. Je me mets à hauteur de tous ces hommes-là, pour ne pas exiger un peu trop.

Alors, je demande à ceux qui interviennent-là (je ne lis pas les réseaux sociaux, ce sont les enfants qui lisent et me rapportent parfois), ils ont raison, ils n’ont pas vécu ce que j’ai vécu. Donc, qu’on me laisse aussi étaler ma misère ; vider mon fuel parce que ce que j’ai vécu, c’est moi seul qui l’ai vécu et je tiens à ce que les enfants et la veuve comprennent aussi que nous avons un devoir envers les hommes, surtout envers ceux qui ne nous avaient jamais connus, qui n’ont jamais été ambassadeurs ou qui que ce soit sous la Révolution, mais qui en tant que citoyen africain ou burkinabè, ayant apprécié les actes du CNR et la manière de faire de Thomas, se sont consacrés pendant des années.

Il ne faut pas que certains oublient que la demande de messe que la famille a voulue, après le décès de Thomas, on l’en a empêchée, de façon physique. On a envoyé quelqu’un, dont on connaît le nom, pour l’empêcher. Voyez-vous ! Au même moment, on terrorisait la femme. Pendant ce temps également, on n’a pas vu beaucoup de personnes venir en aide. Alors ! Que les gens sachent que c’est la même société, ce n’est qu’une continuité. Moi, je crois que Dieu a voulu nous montrer que c’est vraiment Lui qui décide de tout.

Il a décidé que nous qui semblions être soudés, qui avions renversé le pouvoir de Jean-Baptiste Ouédraogo, pour nous installer, ce sont nous qui nous sommes massacrés et que ce sont ceux que nous avons combattus, comme Jean-Baptiste Ouédraogo qu’on ne voulait pas voir dans nos rangs, Michel Kafando, qui sont en train de nous réconcilier, tentent de vouloir réparer ce qui reste de nos dégâts.

Voilà pourquoi, je dis que Dieu est dans l’affaire et j’y crois. Faisons donc attention à ce qui se passe. Je voudrais qu’on réfléchisse et moi, je réfléchis. Je souhaiterais que la veuve et les orphelins sachent qu’après l’assassinat de leur père, par son « frère et ami », il y a eu des gens qui, au moment où Thomas vivait, n’apportaient pas grand-chose, mais sont venus après aider la maman à quitter, à se reloger.

ATT (Amadou Toumani Touré) n’était pas un membre du CNR (Conseil national de la révolution), mais c’est lui qui a tout fait pour accueillir Mariam quand elle est venue au Mali. Et je profite pour remercier le colonel Touré. Un officier qui a ‘’fouillé’’ Bamako pour trouver un quartier assez adéquat, qui convient à la situation de Mariam. Colonel Touré, qui était à l’époque gouverneur de Gao, que nous avons connu à travers un partenaire, qui s’est investi corps et âme.

Donc, beaucoup de personnes qui ne sont pas Burkinabè, ont intervenu pour qu’elle puisse s’y installer. Je répète que c’est de la Gaule qu’est venue la substance par laquelle, Mariam s’est retrouvée en France. Surtout qu’on ne peut apprécier l’apport de gens comme Rawlings (ancien président du Ghana). Donc, quand vous êtes redevables à un public aussi large, vous devez être modestes. Je conseille aux enfants, à travers leur maman, d’enregistrer que des gens bienveillants ont voulu et ont fait ce qu’il fallait pour que le minimum qu’il y a eu puisse exister.

Ne voyons pas ceux qui veulent la réconciliation comme des gens qui foulent aux pieds leur souffrance. Ce sont des gens qui ont vu ce qui s’est passé, la valeur de l’engagement de Thomas et toutes les luttes de libération. Que les enfants comprennent que ce n’était pas possible pour leur papa de vivre plus longtemps que ça ;
Nous avons eu à reconnaître, représenter et à travailler pour des pays qui n’existaient pas. Jusqu’à présent, la République de Sahraoui, l’ancien Rio de Oro, nous l’avons reconnue contre l’empire du Maroc.

La Nouvelle-Calédonie, qui est un département français, nous avons travaillé avec ce territoire, à travers son président Jean-Marie Tjibaou. Le représentant français aux Nations-unies m’a dit un jour qu’ils comprennent qu’on soutienne l’Afrique du Sud ou le peuple Sahraoui, mais ils se demandent ce que nous avons à avoir avec le peuple papou de la Nouvelle-Guinée. Mais nous sommes restés fermes.

Donc, quand vous prenez de telles positions à l’international, en face des puissances, vous aviez très peu de chance, à notre temps, de vivre longtemps et c’est ce qui est arrivé à Thomas. Donc, le relatif succès (de la Révolution) amenait certains à croire qu’il suffisait d’être devant, lever le poing et puis la Révolution avance. Non, ce n’était pas comme cela. Je voudrais qu’ils sachent que leur père n’était pas ordinaire. Non.

Il avait le physique d’un homme, mais il parlait sur un fond qui n’était pas partagé par tout le monde. Leur père avait tout pour sa nation. Je souhaite que Mariam se rappelle qu’au discours de son mariage, on a porté à sa connaissance qu’elle n’était que la quatrième épouse de Thomas : la première femme, c’était la nation, la deuxième l’armée, la troisième la guerre et que Mariam était la quatrième épouse.

Maintenant, est-ce que Thomas a-t-il eu le temps à consacrer à Mariam, je ne le sais pas, je ne le pense même pas ; parce qu’il est parti aussi vite. Donc, je la comprends, mais je souhaite aussi qu’elle comprenne que c’est un choix, c’est la nature. Si nous sommes nés en Afrique, et particulièrement en Haute-Volta, nous devons trouver normal qu’à un certain moment de la vie, ceux qui veulent un changement posent ces actes à polémiques. Maintenant, le pouvoir actuel, je le remercie pour avoir permis au procès de continuer et aux gens de savoir à peu près ce qui s’est passé.

On a pu, à travers ce procès, montrer que Thomas n’a pas été ce que les rectificateurs ont voulu faire comprendre. On a pu comprendre qu’il y avait d’autres raisons. C’est pourquoi, au tribunal-là, je n’ai pas voulu accepter la raison que le coup est venu de l’extérieur. Je n’aime pas cela, c’est bien d’ici qu’est parti le coup, les acteurs sont d’ici et ils y sont restés. Si nous pouvons faire ici des choses qui peuvent servir à des gens de dehors, la réalité est que, ce sont nous qui avons commencé. Je souhaite que les enfants retiennent cela.

Je ne voudrais pas répondre à tout le monde, mais je voudrais que ceux qui ont connu ces moments -là sachent que nous n’étions pas sur la même enseigne. Je n’en veux à personne, je souhaiterais aussi que les gens me comprennent ; parce que j’ai une charge, qui est de transmettre à ces enfants-là, ce que fut leur père. Et je souhaite pouvoir le leur dire un jour. Même au sein de ma famille, on m’appelle pour dire que j’ai dit que j’ai quitté la famille (suite à mon acceptation du pardon). Je dis non, j’ai dit que je parle à mon nom, parce que personne ne m’a délégué.

Si les gens ignorent comment est arrivée la Révolution, moi, je ne l’ignore pas. On a feint d’ignorer qui a tué Thomas. Moi, je n’avais aucun doute. Je ne suis pas arrivé à convaincre mon frère (le père de Thomas Sankara : ndlr) que Blaise est au courant de l’assassinat. J’attends que quand Blaise aura fini avec l’Etat, je chercherai à le voir pour qu’on s’explique. La Révolution était une œuvre gigantesque, chacun a apporté sa contribution et en 83, quand on la préparait, tout le monde n’a pas apporté la même contribution.

Donc, cette question fait partie des conflits à régler. Et je n’oublierai pas de lui rappeler que des gens comme Henri (Zongo), Lingani (Jean-Baptiste) étaient des premiers responsables de la Révolution et qu’après le 15 octobre, ils ont été réduits, certains, à leur simple expression, au point que c’est même pendant son absence qu’on les a liquidés, sans autre forme de procès.

Je ne sais même pas comment on a fait pour tenir quatre ans dans un tel milieu. Moi, j’étais enfermé, pendant quatre ans, à 20 mètres de chez Blaise Compaoré. On me torturait, je criais, mais personne n’est venu voir. Donc, il ne faut pas vouloir amener tout le monde à répondre à la même question, quand on n’a pas les mêmes données. La réponse à un problème dépend des données. Si avec mon âge, je ne vois pas certains signes, ce n’est pas bien.

Que devons-nous laisser comme image à cette génération ? La lettre de pardon serait venue d’un coutumier ou religieux que je n’y verrai aucun inconvénient. Mais, ce qui est bien, c’est qu’elle est venue de son sang (la fille de Blaise Compaoré était dans la délégation qui a apporté la lettre). Ce que je souhaite, c’est qu’on fasse copie aux familles, qu’on trouve des gens aptes pour venir parler (parce que Djamila ne peut pas parler de ces problèmes-là). Blaise connaît très bien des personnes qui auraient pu amener cette lettre là, mais ça fait partie de son inconséquence.

Personnellement, j’ai un problème avec cette justice, mais je n’ai pas une autre, je suis obligé de m’en tenir à elle. C’est cette justice-là qui n’a pas, depuis octobre 87, trouvé un procureur pour ouvrir ce dossier d’assassinat contre X, jusqu’à ce que la veuve et l’orphelin soumettent le dossier à travers un avocat, pour que la justice soit relancée. Et dans la pratique, sur le terrain, quand j’ai entendu que le dossier est ficelé autour des bouteilles de beaufort et des Lacoste, j’ai été touché, et je sais que Thomas allait rejeter cette justice.

Je trouve cette justice corrompue, parce qu’on a cédé à ses caprices pour qu’elle fasse leur travail. C’est terrible, je ne vois pas la morale du CNR dans tout cela. Mais j’accepte le pardon, je demande à Mariam et à ses enfants de l’accepter, cela ne fera que les grandir. Que les enfants cherchent à connaître qui était leur père. C’est à travers une de vos interviews, dans laquelle je disais que Mariam n’avait pas de passeport burkinabè, qu’elle a finalement pu obtenir ce document, m’a-t-on dit. Personne ne sait d’où c’est venu.

C’est quand je préparais l’émission avec Ismaël (Ouédraogo) que j’ai appris qu’on veut enterrer les restes le 4 août (dans trois ou quatre jours). Qui va enterrer qui ? Ce n’est pas un camion chargé de sacs de mil ou de riz qu’on va distribuer ! Ce sont des affaires coutumières avec des traditions à n’en point finir. Qui a choisi qu’on va enterrer qui, où ? Si par exemple, on a déterré pour les besoins du tribunal, dès que celui-ci a fini, chaque famille peut venir enlever les restes de son parent et organiser les funérailles.

Si une famille a besoin d’assistance, l’Etat est à sa disposition. Mais on ne peut pas décider qu’on va enterrer tel jour. Donc, je ne suis pas d’accord sur tout ; je suis d’accord quand c’est sensé. On pouvait dire qu’à partir du 4 août, chaque famille vient enlever les restes pour son organisation, en toute intimité. C’est cela qui aurait été acceptable. Depuis l’assassinat de Thomas Sankara, la famille ne s’est pas encore isolée de façon intime pour faire le deuil. Même pas cinq minutes.

Il y a visiblement d’autres questions à régler avec Blaise Compaoré !

Les gens ne savent pas ce qui s’est passé. J’attends, quand Blaise va venir, qu’il me montre seulement un reçu, pour les 80 millions qu’ils ont pris à la présidence. Le commissaire Ouilma était à la sûreté à l’époque ; il faut qu’ils me montrent dans quel compte public ils ont versé les 80 millions, sinon je vais les poursuivre.

Qu’ils prouvent la destination de ces 80 millions, parce qu’après la mort de Thomas, il y a eu des charognards matériels et des charognards intellectuels. Je me charge de le rappeler à chacun, à tout moment. S’ils me montrent le reçu de versement de cette somme dans un compte public, c’est fini. Mais s’ils ne me le montrent pas, je risque de relever ces 80 millions dans les capitaux de certaines sociétés spontanément créées. Je connais celui qui a pris cet argent, ce n’est pas un secret. C’est tout.

C’est Halidou (Ouédraogo) qui a même fait le constat, il était magistrat, il a relevé une effraction, qu’on a pris l’argent. Je voulais parler de cela au tribunal, qui m’a dit qu’il y a la famille de Thomas là-bas. Mais jusqu’à la fin, cela n’a pas été abordé. Voilà pourquoi j’en parle ici. Les gens ont été instrumentalisés pour salir la mémoire de Thomas sur cette somme. Mais, ils ont oublié que l’or reste l’or, dans la boue ou dans l’eau.

Vous estimez donc qu’il faut intégrer l’acceptation du pardon dans le processus … ?

Pour dire que le public a assez fait pour nous et que si on a besoin de notre pardon pour l’avancée de tout le monde, on devait pouvoir faire le pas.
Il y a eu une messe pour Sankara à Paris, où un des membres du CNR qui y était en déplacement, s’y est rendu. A son retour à Ouagadougou, on l’a enfermé. C’est Alain Coeffe. J’explique tout cela pour que les gens voient l’écart de traitement des gens. C’est pour dire que des gens ont contribué au combat et ont subi.

Au Burkina, on ne parle pas de ce qu’on connaît. Ce n’est pas comme cela. Je ne peux pas continuer à ramer à contre-courant, je veux qu’à partir de maintenant-là, s’il y a un problème, je puisse l’affronter et donner mon point de vue.

Si les gens pensent que c’est la réconciliation, l’affaire de Blaise le problème, alors, finissons-en et voyons si le problème d’insécurité va prendre fin. Si ça ne prend pas fin, on prend une autre solution. Aujourd’hui, on fait des bagarres personnelles, dans un pays où 60% du territoire échappe à notre contrôle. Quelle fierté ?

Il nous faut la paix, sinon on ne peut pas parler de développement. Combien de temps allons-nous prendre pour corriger les problèmes que vont créer la fermeture des milliers d’écoles ? Et jusque-là ? Et dans ce pays, personne ne démissionne parce qu’elle est incapable de régler un problème, chacun attend qu’on vienne le pousser tomber. Nous devons avoir le sens de la morale.

Il faut que nous cultivions le sens de l’honneur, de la responsabilité. Regardez l’histoire de l’ambassadeur de France. Le 5 juin, l’ambassadeur français au Burkina, devant le sénat français, décrit une situation qui n’est pas. On ne dit rien, jusqu’à ce que le 14 juillet, on parte à une réception, le monsieur fait encore un discours où il y a des ratés. On n’apprend pas qu’une seule personne ait quitté cette soirée.

Pensez-vous que les invités burkinabè auraient pu faire un mouvement de mécontentement ?

La réaction de bons Burkinabè, de bons diplomates, aurait été de ne même pas y aller ou de quitter la cérémonie (si on avait protesté le 5 juin, il aurait modéré son discours). Mais s’il n’a pas compris, les invités qui étaient à la cérémonie du 14 juillet-là, qu’ont-ils fait ? Vous, on vous invite, on insulte votre pays et vous ne boudez pas le repas ! Où avez-vous vu cela ? Quelle est cette race de Burkinabè ? Ceux qui étaient à la cérémonie devaient faire un mouvement pour qu’on sache qu’ils ont boycotté.

Mais non, nos gens sont restés, ils ont mangé gras, ils ont bu et quand maintenant la rue a grondé, vous voulez qu’on règle par le canal diplomatique. Comment cela est-il possible ? On n’est pas dans la même République. Voilà pourquoi l’A.R.C.N (Association pour la Renaissance d’une citoyenneté nouvelle) demande de nouveaux citoyens. C’est terrible ! Quand ils ont à manger, ils peuvent rester. La République a besoin de nouveaux hommes, et même très vite, sinon d’autres vont finir par s’imposer.

Dans un pays normal, la plupart des gens qui ont participé à des gouvernements faillis, doivent être frappés d’indignité. Mais non, ce sont les mêmes qui reviennent et c’est le même système qui se perpétue. Lamizana (Aboubakar Sangoulé) l’a fait avec les partis politiques, le CNR avait son fonctionnement, mais c’est Blaise Compaoré dans son clientélisme qui a ramené tout ce désordre. On parle de liberté.

Liberté et vous mendiez pour manger ? On a démontré sous la Révolution qu’on peut s’auto-suffire. Les gens appellent aujourd’hui les Russes, alors que sous la Révolution, ils sont venus avec le riz ici et on a refusé. On a dit qu’on ne veut pas, qu’ils n’ont qu’à aller transformer cela en charrues venir nous aider, parce que nous voulons l’aide qui nous aide à nous passer de l’aide. Maintenant, on court derrière les mêmes de venir nous aider.

Ici, c’est quand même dans le cadre de la lutte contre un phénomène qui intéresse d’une manière ou d’une autre le monde entier !

Les Français qui ne veulent pas que nous restions avec les Russes doivent savoir que ce sont les Russes qui les ont libérés des Boches. C’est le général Zoukov et ses milliers de Russes qui sont venus aider à libérer la France des mains de Hitler. Quand ce sont eux les Français que la Russie aide, c’est bien, ce sont des alliés. Mais quand c’est nous, ce sont des mercenaires. Mais attendez !

Qui ne veut pas être libre ? Il faut leur rappeler que là où ils sont allés solliciter l’aide pour se libérer-là, c’est là-bas que nous aussi allons partir pour demander de l’aide. Notre « mère-patrie », la France, a sollicité la Russie pour s’en sortir, nous aussi, nous allons emboîter le même pas, c’est tout ! Notre problème aujourd’hui, c’est comme lorsque cinq aveugles se retrouvent sur un éléphant. Celui qui touche la patte va dire que c’est un arbre, celui qui touche la queue va dire que c’est un cheval, celui qui touche l’oreille dira que c’est une natte…, etc.

Dans cette situation, il faut une personne au-dessus de tout ce lot, qui a une vue d’ensemble, pour rendre compte de ce que ça ressemble. C’est cela notre problème au Burkina ; nos dirigeants n’ont pas ce regard global, ils ont des vues étriquées. Si fait qu’ils nous amènent des solutions inadaptées. C’est cela qui fait qu’à un moment donné, je pleure. Je ne vois pas d’issue ; quand tu vois des réactions souvent, tu te poses d’énormes questions.

Interview réalisée par O.H.L.
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