Actualités :: Région du Nord : « Le système éducatif est un peu entamé, mais il reste (...)

Avec la crise sécuritaire qui sévit dans la région du Nord, le système éducatif paye un lourd tribut. Dans certaines parties de la région, des classes sont fermées, élèves et enseignants déplacés, etc. Mais les responsables éducatifs ne baissent pas les bras, ils font preuve d’ingéniosité pour que les cours se poursuivent. Dans cet entretien accordé à lefaso.net, André Sayaogo, directeur régional de l’éducation préscolaire, primaire et non formelle (DREPPNF) de la région du nord, nous campe le décor.

Lefaso.net : Pouvez-vous nous présenter la carte éducative de la région du Nord ?

André Sayaogo : Comme carte éducative, je peux vous dire qu’au niveau administratif, la région compte quatre provinces qui sont le Loroum, le Passoré, le Yatenga et le Zondoma. La région compte au total 31 communes. Sa population est estimée à 1 720 908 habitants selon le 5e recensement général de la population et de l’habitat de 2019. Au niveau de l’organisation pédagogique, il faut dire que le découpage est étroitement lié au découpage administratif.

A chaque province correspond une Direction provinciale de l’éducation préscolaire, primaire et non formelle que nous appelons DPEPPNF. A l’instar des provinces, à chaque commune correspond une Circonscription d’éducation de base (CEB) sauf la commune de Ouahigouya qui en a deux. La population scolarisable était estimée 338 643 enfants dont 168 571 filles. L’effectif scolarisé était de 319 656 élèves répartis dans 1622 écoles fonctionnelles

Quel est l’état de santé du système éducatif dans votre région ?

Je peux dire que le système éducatif du point de vue de sa santé est un peu entamé à cause de la crise sécuritaire. Il est un peu blessé, mais il reste résilient en témoigne donc ce qui suit : en cette année 2022, la région du Nord compte 1 887 écoles privées comme publiques. Sur les 32 CEB, il faut dire qu’il y a trois qui sont en arrêt de fonctionnement. Ce sont les CEB de Banh, de Sollé dans le Loroum et de Kain dans le Yatenga. Nous avons comme effectif scolarisé 407 328 élèves. Mais il y a beaucoup d’écoles fermées si bien qu’on est à 11 808 élèves déplacés internes. Ce sont là les données de masse. Mais les élèves se sont réinscris dans d’autres écoles.

En plus de ces 11 808 EDI (élèves déplacés internes), à Titao on a essayé de rouvrir deux écoles : les écoles A et B. Les élèves de Titao qui se sont déplacés à Ouahigouya au nombre de 1859 ont été accueillis et regroupés sur des sites pour la continuité éducative. Nous avons une école à Banh animée par sept (7) enseignants communautaires avec un effectif de 340 élèves. Au niveau du Yatenga, nous avons sept (7) salles d’emprunt et 33 ETA (Espace temporaire d’apprentissage).

Au sein de ce dispositif, il y a 730 élèves. Deux écoles du Yatenga, Tougzagué A et B ont rouvert leurs portes avec un effectif de 1214 élèves. Ce sont toutes ces raisons qui me font dire que le système éducatif au Nord a subi le coup de l’insécurité mais que ce système reste résilient au regard des réinscriptions et des dispositions prises pour regrouper les enfants dans les zones plus sécurisées pour la continuité pédagogique.

Bientôt l’examen du CEP, est ce que les dispositions sont prises pour son bon déroulement ?

Votre préoccupation est légitime, mais les Mossi disent : « pĩnd n Kũug la lilgu », pour dire que si tu as déjà connaissance du problème tu peux prendre des dispositions. Et avant donc de répondre à la question, je voudrais donner les effectifs des candidats pour la session de l’examen du CEP à venir. Ils sont au nombre de 35 413 parmi lesquels on compte 1942 candidats délocalisés. Ce sont les candidats des zones à fort défis sécuritaires que nous avons amenés à Ouahigouya pour qu’ils subissent de manière sereine les épreuves des examens. Il y a déjà des dispositions. Il faut dire aussi que les rencontres préparatoires ont commencé à se dérouler.

Il y aussi l’élaboration des décisions de nomination des membres de jury. Cette élaboration de décisions est en cours. Ça veut dire que dès la semaine prochaine (ITW réalisée le 22 avril) on saura qui va prendre part à l’examen. Ce sont des dispositions que nous prenons pour assurer le bon déroulement. Il y a aussi la mise en place du budget et du matériel. Vous allez voir que derrière vous il y a un échantillon de feuilles de composition. C’est vrai que la question sécuritaire va toujours s’inviter. Il y a d’autres mesures mais je ne veux pas m’étaler sur les aspects sécuritaires qui relèvent d’autres compétences. Mais je veux rassurer que nous avons déjà l’expérience de l’organisation des examens dans ce contexte sécuritaire et que chacun joue sa partition. A tous les niveaux, nous pouvons donner l’assurance que le travail sera bien fait.

Quel sort pour ces élèves qui, du fait de l’insécurité ont interrompu les études ?

AS/DREPPNF : Il faut dire qu’il y a plusieurs cas. Nous avons déjà transmis des données au niveau central concernant les différents cas, c’est-à-dire les cas d’élèves qui ont pu avoir au moins quatre mois de cours. Il y a aussi malheureusement le cas d’élèves qui n’ont pas eu plus d’un ou deux mois de cours. Alors, il faut dire que nous avons fait des efforts pour réintégrer, pour réinscrire beaucoup d’élèves dont nous avons fait cas un peu plus haut. Mais il y a toujours des élèves qui sont là mais malheureusement du fait qu’ils n’ont pas eu beaucoup de temps de cours, il va leur être difficile de prendre part à l’examen. Mais pour ceux qui ont eu au moins quatre mois de cours, il y a des dispositions de regroupement.

Pour cette année, nous n’avons pas ces cas dans notre région. Soit on est candidat pour faire l’examen, là on délocalise, on vous amène à Ouahigouya pour faire l’examen. Mais si on est candidat et on n’a pas eu le temps nécessaire de cours, ça veut dire que ces enfants n’ont même pas quitté leurs zones. Et s’ils n’ont pas pu quitter leur zone, ça serait difficile de les prendre en compte parce vous savez qu’il y a des zones qui sont bouclées. Dans ce cas, les souhaits et les prières sont que la situation sécuritaire se rétablisse. Si la sécurité se rétablie, nous avons déjà imaginé ce qui peut être fait par la suite. On a le recrutement d’enseignants communautaires. C’est déjà une réalité à Banh.

Il y a aussi l’utilisation des curricula ESU (éducation en situation d’urgence). Ce sont des programmes qui ont été retravaillés pour permettre de prendre en compte les élèves qui ont abandonné les cours du fait de l’insécurité. Nous allons utiliser ces programmes pour accélérer leur acquisition des connaissances afin de les réinsérer dans le système. Il y a la mise en place des centres SSAP (Stratégies de scolarisation accélérée/passerelle). Donc, dès la reprise des cours, nous allons explorer cette alternative pour ne pas laisser en marge des élèves qui étaient à l’école.

A ce jour combien d’écoles sont fermées, combien d’élèves et d’enseignants sont concernées par cette situation ?

Je vais vous donner les données du mois de mars parce que nous recueillons les données mensuellement et je n’ai pas encore les données du mois d’avril. En fin mars 2022, sur les 1887 écoles, il y a 461 qui sont fermées et cette situation a touché 95 162 élèves. Ce sont ces élèves que nous avons trouvé des solutions de réinsertion pour le Loroum, le Yatenga et les portes sont toujours grandement ouvertes pour tous ceux qui arrivent. Même à deux jours des vacances, nous allons les recevoir. Le système est ainsi fait. Il y a aussi des enseignants concernés. Ils valent 2335 et ils sont en train d’être redéployés pour qu’ils ne chôment pas.

Nous voyons un peu partout dans la ville des classes préfabriquées. Combien sont-elles au juste et avec quel effectif ?

Il s’agit des ETA (Espaces d’apprentissage temporaire). C’est pour les élèves déplacés internes. Les classes sont surchargées. Il y a des écoles qui ont des effectifs de 1000 à 2000 élèves. C’est pour décongestionner les classes. Et nous en avons 36 pour le Loroum et 33 pour le Yatenga, en tout 79 ETA. Pour le Loroum, il y a Titao A et B. Au Yatenga il y a 730 élèves qui sont dans les ETA et des salles d’emprunts. Pour le Loroum, il y a 1859 qui sont dans ces ETA.

Quelles sont vos stratégies pour venir à bout de ce phénomène et qui sont vos partenaires ?

Il n’y a pas de stratégies spécifiques à une région. La stratégie de la région du Nord repose sur la stratégie nationale de l’éducation en situation d’urgence que nous abrégeons SN-ESU. Elle a trois axes : l’accès, la qualité, le pilotage et la coordination. Tout repose sur cette stratégie. Le premier axe concerne la construction d’écoles. Quand vous voyez les nouveaux bâtiments à Gondolgo A, Wend-pengre, etc. c’est cet axe qui a permis ces constructions afin d’améliorer l’offre éducative. Et les ETA aussi participent de cet axe.

Quand vous prenez le volet qualité, il y a des formations qui sont réalisées au profit des enseignants et des élèves. Il y a par exemple la formation en ESU qui permet aux enseignants, à travers les programmes retravaillés pour mieux enseigner. Il y a la formation en appui psychosocial (APS). Cela permet de donner un appui psychosocial aux élèves et aux enseignants traumatisés dans les zones à fort défis sécuritaires. Il y a un volet qu’on appelle « Save school ». Il permet aux enseignants et aux élèves d’avoir des techniques de mise à l’abri, d’évacuation en cas de danger réel ou imminent. Leur fournir les attitudes et les comportements à observer en cas d’attaques terroristes. Tout cela relève de la stratégie nationale en son volet qualité.

Au niveau du pilotage et de la coordination, c’est la supervision pour assurer une bonne mise en œuvre des stratégies. Cela consiste à vérifier si ce qui est planifié est exécuté et comment c’est exécuté. Et là, nous le faisons en tandem avec le niveau central. Nous avons de nombreux partenaires dans cette lutte. Nous pouvons citer l’UNICEF qui est l’institution mère car beaucoup dépendent de lui. Il y a aussi Plan Burkina, Educo, AFDR, ADAFAD, Save the children, AJBF, CDC… pour ne citer que ces associations. Ces partenaires sont réunis en clusters Education et ils tiennent des rencontres périodiquement à la direction ici à Educo.

Quelles sont les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre de ces stratégies ?

Il faut dire que la mise en œuvre de ces stratégies n’est pas sans comporter des difficultés. Il y a d’abord l’ampleur du phénomène de l’insécurité qui rend obsolète toutes les planifications. Vous avez des écoles où vous avez prévu de mettre 2 ETA. Après il y a d’autres élèves qui continuent de venir. On n’arrive pas à maîtriser le phénomène si bien que les efforts de planification sont vains. Les structures que nous mettons en place sont vite dépassées par les effets continus de la crise. Il y a aussi les partenaires (ONG et Associations). Le ministre a bien vu de les organiser en clusters. La grosse difficulté est qu’il n’y a pas d’organisation inter-partenaires. Si dix personnes se mettent à faire la même chose, vous voyez que votre problème peut être d’un autre côté.

Chacun agissant sans tenir compte de l’autre, on peut faire beaucoup de choses dans un domaine oublier les autres domaines qui sont très importants. L’autre difficulté, avant même qu’ils ne soient réunis en clusters, chacun était de son côté, nous ne savions même pas ce qui se passe. On dit qu’on travaille pour l’éducation. On peut aller construire une école quelque part et je ne suis même pas au courant. Ça c’est une difficulté. Il n’y a pas une organisation entre eux qui permette que les apports des uns soient complémentaires de ceux des autres. Quand on n’en a pas, ce qu’on te donne tu ne peux critiquer ou rejeter. Mais le fait qu’on amène la même chose alors que le problème est ailleurs pose aussi problème. Par ailleurs, je pense qu’avec cette dynamique de clusters, et comme ils se retrouvent, dans les temps à venir nous allons pouvoir coordonner pour qu’ils puissent prendre en compte tous les aspects et tous les besoins induits par la situation sécuritaire.

Quel message avez-vous à porter à la communauté éducative et aux partenaires ?

A la communauté éducative je peux dire déjà au niveau des enseignants, l’appel que je lance, c’est d’abord des mots d’encouragement. Ils sont tous impactés négativement, ils sont éprouvés comme les élèves par la crise sécuritaire. On sait les souffrances qu’ils endurent. Beaucoup ont fui, laissant leurs matériels et tout. Il y en a qui n’ont pu prendre que leurs motos pendant la fuite. C’est d’abord des encouragements en tant que responsable de l’éducation au niveau régional. Mais je veux ajouter que comme la marche du monde et de l’histoire leur donne raison, nous voyons plus que jamais la nécessité de l’éducation. Il faut qu’ils redoublent d’efforts dans le travail pour la survie et le bonheur de la société.

Qu’ils se battent, qu’ils pensent aussi à nos frères combattants qui partent et qui perdent la vie pour sauver la nation. Eux ils ne vont pas, dans ce sens jusqu’à perdre la vie. Ils n’ont pas d’armes et là où ça ne vas pas, ils doivent se retirer. Mais ceux qui sont dans les zones plus sécurisées, je leur demande de redoubler d’efforts et de travailler encore plus pour le salut de la nation parce que, quand ça ne va pas, toute la société va être obligée de regarder vers l’enseignant. Quand ça va, peut-être qu’on va les regarder moins. Mais si ça ne va pas, c’est une obligation d’interroger le système éducatif, d’interroger l’éducateur parce que c’est son domaine. Je les encourage vraiment à plus de travail.

Aux élèves, je prône l’obéissance aux maîtres et l’apprentissage des leçons. Il faut qu’ils redoublent d’efforts parce que souvent les enfants ne sont plus prompts à écouter le maître.

Aux parents d’élèves, je voudrais qu’ils redoublent d’efforts au niveau de l’éducation familiale et surtout qu’ils suivent la scolarité de l’enfant. Je donne cette comparaison avec le semeur… En effet, il ne suffit pas de semer pour espérer une bonne récolte. Il faut, en outre du semis, sarcler, biner, amender le sol pour prétendre à de bonnes récoltes. L’école, c’est la même chose. Il ne s’agit pas d’aller inscrire l’enfant et de ne plus chercher à savoir ce qu’il fait pour espérer une réussite de cet enfant. Il faut qu’ils comprennent le message. Même en temps normal c’était notre difficulté. On laisse tout à l’enseignant. Il faut qu’ils mettent leur main dans la pâte pour pouvoir accompagner.

Aux partenaires, les institutions, les ONG, les associations de développement qui œuvrent au niveau de l’éducation, je leur témoigne ma gratitude pour leur accompagnement et leur demande également de continuer à soutenir le secteur de l’éducation, surtout en ces temps où nous avons besoin énormément de soutien, en ces temps où le secteur de l’éducation est beaucoup éprouvé par la crise sécuritaire.

Entretien réalisé par Abdou-Azize TAO

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