Actualités :: Remise à plat des salaires : « Il s’agit d’une pure provocation », selon Moussa (...)

Remise à plat des salaires. Cette réforme recommandée par le président du Faso, Roch Kaboré, dans son message à la nation à l’occasion du nouvel an, pour assurer « l’équité dans le traitement des salaires des agents de l’Etat » provoque des interrogations au sein de la population burkinabè qui, en plus des effets néfastes de l’insécurité couplée à la pandémie de la maladie à coronavirus, est frappée de plein fouet par la cherté de la vie. Le chef de l’Etat pousse-t-il le bouchon un peu loin ? Le nouveau secrétaire général de la Confédération générale du travail du Burkina (CGT-B), Moussa Diallo, à qui nous avons tendu notre micro dans l’après-midi du mardi 4 janvier 2022, estime que cette intervention du président Kaboré est une provocation. Une provocation à laquelle la CGT-B compte réagir pour sauvegarder les intérêts des travailleurs si toutefois cette réforme venait à être adoptée, prévient M. Diallo.

Lefaso.net : Dans son message de nouvel an, le chef de l’Etat a exprimé son désir de soumettre le projet de remise à plat des salaires de la Fonction publique à l’Assemblée nationale. Comment est-ce que vous avez accueilli la nouvelle ?

Moussa Diallo : Avant tout propos, je voudrais souhaiter une bonne et heureuse année 2022 à l’ensemble des travailleurs et travailleuses du Burkina Faso. Je leur souhaite du courage, de la combativité, la solidarité et l’unité dans l’action parce que les défis de 2022 recommandent d’aller dans l’unité d’action pour pouvoir conquérir des espaces de liberté, améliorer le pouvoir d’achat des travailleurs et des populations. Pour ce qui est de votre question, au niveau de la CGT-B, nous avons estimé que cette intervention du chef de l’Etat est incohérente et même paradoxale.

Et pour cause, le gouvernement, depuis un certain temps, appelle le peuple à l’union sacrée autour de lui pour pouvoir mener la lutte efficacement contre le terrorisme. Dans la même logique, le pouvoir demande depuis un certain temps une trêve sociale pour pouvoir se consacrer aux actions de développement de notre pays. Enfin, le Premier ministre qui vient d’être nommé, Lassina Zerbo, avait annoncé qu’il prendrait langue avec les organisations syndicales dans le sens de les consulter sur un certain nombre de questions.

Dans cette logique, nous nous attendions d’abord à ce qu’une rencontre ait lieu entre les organisations syndicales, notamment l’Unité d’action syndicale, et le gouvernement pour que nous puissions nous situer sur les quarante priorités du nouveau gouvernement. Comme vous l’avez constaté, cette intervention du chef de l’État, pour nous, annonce les couleurs de l’année 2022, puisqu’il s’agit d’une pure provocation. C’est une provocation pour nous parce qu’à l’époque (en 2018, Ndlr), nous avions recommandé au gouvernement que, s’il s’agissait des reformes du système de rémunération des agents du public, il fallait discuter avec les syndicats qui sont les représentants légaux et légitimes des travailleurs.

Convoquer toutes les forces vives à une conférence nationale pour discuter de la réforme du système de rémunération des agents du public, de l’État, nous n’étions pas d’accords parce que cela était une démarche incohérente. Il fallait plutôt, dans ce format, envisager de discuter de la richesse nationale et de sa gestion. C’étaient les suggestions qu’on avait faites au gouvernement pour pouvoir aller dans le sens d’une discussion pour trouver des solutions à ce qu’on a appelé des iniquités de traitement entre les agents publics de l’Etat. Le gouvernement a fait un forcing ; ce qui a fait qu’un certain nombre de syndicats, dont la CGT-B, n’ont pas pris part à « ce forum ». Nous avons trouvé que c’était une rencontre de trop sur la réforme du système de rémunération.

Des années se sont écoulées depuis la conférence nationale. Est-ce que, aujourd’hui, vous êtes prêts à aller dans le processus de remise à plat des salaires quand on sait qu’en 2014, la relecture du régime indemnitaire qui a coûté 54 milliards de FCFA a été entachée d’insuffisances ?

Notre position ne change pas. Il n’est pas question pour nous d’accepter que l’on ramène des salaires vers le bas pour, soit disant, permettre aux citadins les plus faibles d’avoir aussi une amélioration. Si le gouvernement veut traiter de façon équitable les agents publics de l’Etat, qu’il fasse des propositions. A l’époque nous leur en avons fait. Il s’agit notamment des niches fiscales qui ne sont jamais explorées suffisamment. Il s’agit aussi du train de vie de l’Etat qu’il fallait suffisamment réduire ; les faveurs fiscales accordées à certaines entreprises privées, notamment les entreprises minières. Sur une chaîne de télévision nationale, un technicien disait que par an, c’est plus de 100 milliards de FCFA que l’Etat perd dans ses faveurs fiscales sans qu’il n’y ait de retour sur investissement. Il y a des solutions qu’on peut envisager pour améliorer l’assiette fiscale et même les recettes de l’Etat. C’est pourquoi nous ne sommes pas partants pour une quelconque remise à plat des salaires des agents de l’Etat.

Quels pourraient être les enjeux d’une remise à plat des salaires ?

Cette question me permet de revenir sur l’inflation qui est galopante aujourd’hui, non seulement dans la sous-région mais particulièrement dans notre pays. Les prix des produits de grande nécessité ont flambé. Nous assistons aussi à des projections qui prédisent une aggravation de cette inflation. Dans un contexte pareil, un gouvernement devrait voir comment améliorer le pouvoir d’achat des travailleurs et des populations. Malheureusement, nous sommes dans une logique de baisser le pouvoir d’achat des travailleurs, puisque la réforme vise aussi à mettre de côtés des recettes pour l’Etat.

La diminution du pouvoir d’achat des travailleurs va avoir des impacts sur les travailleurs, et leurs familles. Quand un agent public a son salaire, ce n’est pas pour sa seule famille et lui, au sens strict du terme. C’est toute une grande famille au sens africain qui se trouve derrière la personne. Les cousins, cousines, tantes, et oncles ; tout ce beau monde compte sur le salaire des agents publics. Et bien plus, avec la crise céréalière due d’une part à l’impact de la crise sécuritaire. Parce qu’il y a des régions où les gens n’ont pas pu cultiver ; dans d’autres localités, les gens ont pu cultiver mais n’ont pas pu récolter. Il y en aussi qui ont pu récolter mais les terroristes sont venus brûler leurs greniers.

Tous ces gens comptent sur leurs enfants qui ont un salaire. Il est évident que si on procède à cette diminution déguisée des salaires, cela va impacter beaucoup de personnes et ça sera regrettable parce que ça peut même engendrer des émeutes de la faim comme ce fut le cas en 2008. Cette diminution de salaires va aussi entraîner des mouvements au niveau des travailleurs. Si le gouvernement force sans passer par une recherche de solutions consensuelles à la crise, cela va nous amener à sortir pour sauvegarder nos intérêts.

Ne pensez-vous pas que la réforme pourrait avoir des avantages, surtout qu’elle recherche un juste milieu entre ceux qui bénéficient de grosses indemnités et ceux qui bénéficient des petites indemnités ?

Cela participe de la logique du diviser pour mieux régner. Le pouvoir d’achat est tellement érodé que même ceux qu’on dit qu’ils touchent les meilleurs salaires ne sont pas forcément ceux qui arrivent à tenir bon. C’est vrai, il y a des salaires qui sont faibles. On peut travailler à les relever mais pas en allant dans la logique de tirer ceux qui sont hauts vers le bas. Autrement dit, on va faire un nivellement par le bas. Et tout le monde va être dans une logique de paupérisation.

D’aucuns disent que cette réforme pourrait permettre au gouvernement d’engranger des ressources substantielles. Quelle est votre opinion sur la question ?

On gagnerait peu dans la reforme que le gouvernement a entreprise. Dans la logique adoptée par le gouvernement, il est dit qu’il s’agissait d’un ajustement de salaires. C’est-à-dire, selon leurs termes, ceux qui gagnent plus on prend un peu chez eux pour redistribuer à ceux qui sont au bas de l’échelle. Dans cette logique, je ne vois pas comment on va économiser de l’argent. Je me convaincs qu’à la sortie de leur rencontre sur la réforme du système de rémunération, des gens avaient annoncé, si mes souvenirs sont bons, que chaque travailleur aura 29 000 FCFA de plus sur son salaire. Il y a eu des titres comme ça dans la presse, notamment L’Economiste du Faso et L’Observateur Paalga. A moins de tromper les gens pour leur faire avaler une pilule amère pour qu’ils se réveillent et constatent que ce qui était annoncé n’était pas la vérité. Sinon dans la démarche actuelle, cette réforme ne peut pas permettre au gouvernement d’engranger des ressources substantielles.

Vous-même vous avez parlé de 54 milliards de FCFA qui ont été octroyés aux agents publics de l’Etat par rapport à 100 milliards de FCFA qu’on octroie par an aux entreprises minières. N’oublions pas aussi qu’il y a la fraude qui fait perdre des milliards à l’Etat burkinabè. Comme je l’ai dit, il y a des niches fiscales. Un fiscaliste disait sur une chaîne de télévision, qu’un agent des impôts ne pouvait pas entrer au grand marché de Ouagadougou pour demander des impôts. Si je prends notre cas, c’est comme si on s’acharnait sur un groupe vulnérable où il est plus facile à prélever et on laisse l’argent là où on peut le trouver. Dans cette logique, nous nous estimons que l’Etat doit revoir sa copie.

Quelle lecture faites-vous de la situation sécuritaire au Burkina Faso ?

Nous sommes pratiquement dans une guerre civile. Aujourd’hui, avec tout ce qu’on a comme information sur le comportement des terroristes qui occupent des villages entiers voir des provinces, on ne peut plus parler de guerre asymétrique. Puisqu’ils ne frappent plus et disparaissent dans la nature. Ils conquièrent du terrain ; ils sont là et tout le monde sait qu’ils sont là. Pour ce qui est de l’appréciation de façon plus détaillée, on peut penser que le gouvernement a fait suffisamment d’efforts mais qu’il n’arrive pas à juguler la crise. Dans ce cas, on va conclure que le gouvernement est incapable de vaincre les terroristes. De ce point de vue, il revient au citoyen de tirer toutes les conséquences de cet état de fait. On pourrait aussi penser que le gouvernement n’en fait pas suffisamment ; qu’il reste beaucoup à faire. Ce qu’il a fait ressemblerait à une gouttelette d’eau et ce qui reste à faire à un océan.

Dans cette perspective, nous, nous pensons qu’on pourrait demander au gouvernement de revoir sa copie, par exemple, sur les accords secrets qui lient notre pays à l’Etat français. Le gouvernement devrait avoir le courage de les dénoncer. C’est ce que notre confédération demande depuis un certain temps. Je prends un exemple pratique : quand on veut acheter des armes sur le marché international, nous ne le pouvons pas sans l’avis de la France. La raison est que le F CFA que nous utilisons pour payer les armes est arrimé à l’Euro et c’est la France qui garantit la convertibilité de notre monnaie sur le marché international.

Il suffit tout simplement que la France dise que nos réserves qui sont dans son trésor ne sont pas suffisantes pour acquérir des armes, et nous sommes bloqués. C’est pourquoi, il faut dénoncer ces accords secrets léonins. Nous disons aussi que depuis un certain temps, il y a des forces militaires françaises chez nous qui traversent le pays. Ce qui est paradoxal, ces troupes ne sont pas attaquées comme on attaque nos forces de l’ordre. Ce qui veut dire que la France a des moyens pour sécuriser ses troupes qui traversent notre pays. Mais quand il s’agit des Burkinabè, ces colonnes de motos qui se déplacent pour attaquer nos FDS, on a l’impression que la France ne voit pas cela.

Cette situation remet en doute sa sincérité dans la coopération militaire avec notre pays. Et pour nous (CGT-B), l’armée française n’est pas là pour défendre notre territoire. Au contraire, elle est certainement là pour défendre les intérêts de la France. Si ça doit se poursuivre ainsi, nous estimons au niveau de la confédération qu’il faut leur dire tout simplement de plier bagage. C’est ce que la population a commencé à faire depuis un certain temps contre leur présence dans notre pays. Mais qu’est-ce que le pouvoir a fait ? Il réprime ceux qui sont contre la présence de l’armée française chez nous. Il faut que le pouvoir revoit sa copie à ce niveau, parce que si en tant que gouvernement il n’a pas le courage de dénoncer ses accords, au moins qu’il laisse les populations agir selon les intérêts de notre peuple et de notre pays.

Vous venez d’occuper nouvellement le fauteuil de SG de la CGT-B. Quels sont vos chantiers pour cette nouvelle année ?

Pour le moment, il s’agit de faire le point des recommandations qui ont été faites au dernier congrès et de nous atteler à mettre en œuvre ces recommandations. L’un des aspects le plus important concerne les dossiers des travailleurs qui sont restés en souffrance. Je pense notamment à la question de la liberté démocratique et syndicale. Depuis un certain temps, le gouvernement s’attaque de façon frontale aux acquis démocratiques des populations de façon générale et des syndicats en particulier. Je pense notamment à l’interdiction des meetings, sit-in. Et dernièrement, la répression de la marche du 27 novembre 2021. Ça ce sont des reculs démocratiques que nous sommes prêts à défendre pour que cela ne se perpétue pas.

Deuxièmement, ce sont les acquis économiques et sociaux des travailleurs et des populations qui sont remis en cause. Nous pensons qu’il faut que les travailleurs puissent consentir des sacrifices en s’organisant davantage à l’unité d’action, pour pouvoir refuser ces remises en cause. Enfin, nous voudrions lancer un appel solennel aux autres secrétaires généraux, centrales syndicales et syndicats autonomes du Burkina Faso : il est temps pour nous, comme nous avons su le faire à divers moment, de nous unir dans une large unité d’action pour pouvoir faire face à ces reculs graves que nous impose le gouvernement du MPP et de ses alliés.

Interview réalisée par Aïssata Laure G. Sidibé
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